Publicité

Ces anonymes de la nation mauricienne

12 mars 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

■ <B> L?artiste</B>

Il refait tout. À coup de pinceaux, à l'aide de sa voix et de sa musique ou avec les mouvements de son corps, il recrée le monde à sa façon. Tout est dans l'interprétation, dans la sensibilité. Mettez deux peintres dans un paysage au même moment, leur ?uvre ne sera jamais la même. Voyez les danseurs : le séga, le kathak, la chorégraphie abstraite, la danse du ventre, la comédie musicale? Ce n'est jamais la même architecture. Écoutez notre musique, les Mauriciens font du rap, du jazz, du R&B, des fusions de bhojpuri et de créole?

L?artiste est un être à part, qui voit des choses que nous ne voyons pas. Souvent il n'obéit à aucune loi, sa manière de penser est abstraite. Il ne semble jamais être bridé. « Pour moi l'art est universel, il n'est pas mauricien, il n'est pas africain, il n'a pas de frontières, il vient du c?ur », dit le sculpteur. Qu'à cela ne tienne, il aime son pays. Le peintre nous ressort l?adage. « Nul n'est prophète dans son pays ». Ses compatriotes apprécient son travail aujourd?hui, on ?uvre de plus en plus à la promotion de l'art à Maurice. « Mais ce sont souvent les étrangers qui achètent nos peintures et nous permettent ainsi de continuer dans notre art », raconte l?artiste-peintre.

Elle, la chanteuse, a sorti plusieurs albums, certains en solo, d?autres en groupe. Elle chante en hindi, en bhojpuri et en créole. Elle fait des duos avec les chanteurs de séga ou avec le Réunionnais. « C'est le mélange de culture dans notre musique qui m?émeut. Avez-vous entendu ces ségas avec une touche musicale orientale ? Dans la musique, il n'y a pas d'ethnie mais un seul langage », avance la chanteuse.

Mais il y a des guerres silencieuses. D?un côté, les diplômés, de l?autre, les autodidactes. D?un côté, ceux qui participent à des manifestations internationales, de l?autre, ceux qui restent à quai. Il y a ceux qui font des numéros dans les hôtels, ceux qui proposent des spectacles au théâtre. Il y a ceux qui passent sur les radios ou à la télé et ceux qui restent dans l'ombre. Certains gagnent leur vie grâce à leur art, beaucoup doivent pratiquer un autre métier. Il y a les nouveaux, il y a les anciens. Il y a les copieurs, il y a les créateurs, les conformistes, les libertaires.

« Bizin pas content larzan kan ou content l'art, sinon ou pou desi », explique le sculpteur. « Soleil pou tout dimoune », veut faire ressortir une interlocutrice peintre. « Pas declare piti ou camarade », lance un autre exaspéré par le piratage. « Il y a beaucoup à faire en matière de mentalité. Le Mauricien veut tout avoir à petit prix sans se soucier de ce que ça a coûté à l'artiste. » Vous êtes d'accord avec nous ? L?univers des artistes mauriciens est camaïeux, de différents tons, du clair-obscur. Pour le meilleur et pour le pire.

■ <B> L?ouvrier </B>

Ses journées sont souvent pénibles physiquement. Les mains sales, les odeurs de machines, la hauteur dangereuse, l?overall tâché? ça le connaît. Il construit les maisons, répare les voitures, installe les éviers, coud dans les usines? Il a besoin de fournir l?effort physique et le cerveau aussi pour se concentrer, trouver des solutions.

« Pena la honte dans travail », nous dit un chef de chantier. « Tout travail c?est travail. »

On imagine leur satanée fatigue, leur ballottement sous la pluie, dans la boue, sous le soleil. Mais que feraient les autres sans cette classe ouvrière ? Sans ces gens qui de leurs mains construisent des merveilles et du confort ?

Un chiffre ? Le maçon peut gagner Rs 450 par jour. Il commence à 8 heures et finit à 17 heures, ça dépend. Ses pauses sont chronométrées et il a toujours du pain sur la planche. Mais l?ouvrier c?est aussi celui qui commence un travail, l?abandonne en plein milieu. C?est celui qui vous fait des diagnostics terribles sur votre téléviseur en panne (même quand ce n?est pas grand-chose), qui démonte tout et remonte tout et vous soumet une note salée. Parfois, il répare quelque chose et casse autre chose. Il vous fait changer tout un moteur quand il suffirait de souder deux pièces ensemble. Ils ne sont pas tous comme ça, heureusement.

On lui demande aujourd?hui d?être polyvalent. Ainsi il y a ceux qui sont des « Jack of all trade but master of none ».

Il aimerait aller voir ailleurs, travailler pour lui-même, comme il le dit. Mais ce bel idéalisme, il le balaie tout de suite. « Ce n?est pas facile de trouver du travail. Et il faut être heureux quand on en a un », nous dit ce tôlier qui se retrouve parfois à peindre des bâtiments, à faire du waterproofing sur des dalles.

Son rêve c?est d?ouvrir son atelier, mais comment faire ?

« Je veux bien faire un emprunt mais il faut trop d?argent. Là où j?habite, dans une allée, je n?aurais pas le permis pour faire ce travail. J?ai cherché un local, ça commence à partir de Rs 4 000. Il faudra acheter de l?équipement aussi, est-ce que ce sera rentable ? »

Certains rêvent secrètement de quitter le pays, d?aller poser des marbres ailleurs, comme on le faisait à une époque et revenir avec un bon pactole.

Ils rêvent de ne plus rentrer chez eux crasseux. Mais s?ils se débrouillent bien, ils gagnent plus que l?enseignant.

■ <B> L?exclu </B>

Il ne fait pas partie de la majorité mais il existe. Il n?a pas comme la plupart des Mauriciens la chance d?avoir une maison, un travail, d?aller à l?école. Il vit sous les ponts parce que cela coûte les yeux de la tête de louer une maison. Il vit sur un carton parce qu?il a quitté sa famille ou qu?on l?a rejeté. Il ne trouve pas de job, parce qu?il n?a pas de diplôme, parce qu?il n?a pas de références, parce qu?il a pris l?habitude de boire et de ne pas être sérieux, parce qu?il ne vit pas à la bonne adresse. Il traîne dans la rue au lieu d?être en classe parce qu?il ne peut pas suivre le système, parce qu?il a faim et qu?il doit remplir son ventre pour survivre.

C?est quoi un exclu ? C?est celui qui par un coup du sort enchaîne les malchances. C?est celui qui par manque de volonté se dessine un tel destin. C?est celui qui choisit d?être ainsi, en marge de la société. C?est parfois parce qu?il ne se sent pas « inclus » tout simplement.

Où se situe cet homme qu?on a rencontré dans le parking d?un hypermarché ? Difficile à dire, la frontière est ténue. Sa vie n?est qu?une suite de claques. « Mo lekor, enne nik malade », nous confie-t-il. Gamin, il tombe malade et est alité pendant un an. Ensuite, c?est une fracture du bras qui l?handicape jusqu?à aujourd?hui. Il a eu une cirrhose du foie à force de boire de l?alcool, et un ulcère a éclaté il n?y a pas longtemps. Il a fait de la prison à cause de la drogue. Comment en arrive-t-on là ? « Mo mama ine mort », nous donne-t-il comme première explication. « Mo ti pe loue ene lacaze Rs 1 200 Palma, mais mo pa ti pe capave paye. Mone bizin sove. »

Il mendie alors. La sécurité de l?hypermarché le laisse rester sur le parking après 18 heures pour mendier mais il n?a pas le droit d?aller du côté des boutiques. Avec lui, son sac en plastique où il y a beaucoup de sacs en plastique et un papier de la sécurité sociale qui montre qu?il reçoit une aide sociale de Rs 820 par mois. « Pou achete ene dite, ene di pain di berre tous les gramatins et tous les asoir bizin Rs 900 par mois », explique-t-il. Il tend donc la main et attire la générosité de certains.

Ensuite, il ira retrouver son carton et sa couverture entre le marché et la poste de Quatre-Bornes en espérant que personne n?y aura mis le feu. Il pourrait intégrer les sans-abris qui ont un repas tous les soirs et un endroit pour dormir. « Mone abitie reste personel. Mo pas capav adapter ar zot », dit-il. Un rêve ? « Mo pena rev. Mo pe atane la mort. » En insistant, il finit par dire « Gagne ene ti la sam kot mo capave ocupe mo ti zafer. » Verdict ? A-t-il nourri son exclusion, cette errance perpétuelle ?

■ <B> Le jeune </B>

Difficile de parler de lui en solitaire. Il est presque toujours avec sa bande. Ainsi, ils parlent d?une même voix. D?un côté les « Yo man », « Tape la dan », de l?autre « Get me right » « So what ? ». Ils ne jurent que par leurs pairs.

« Entre jeunes, on est solidaire », chantent-ils en ch?ur.

Ce qu?ils aiment : les amis, prendre un pot ensemble dans un café, faire des balades dans les arcades, s?envoyer des SMS après les heures de classe, « Hi sweet heart », « Missing you »?

L?école et les cours ? Ils détestent mais bien sûr qu?ils ne le pensent pas sérieusement. Ils disent qu?ils bossent dur pour avoir un bon emploi plus tard. À part leur portable, le discman et l?ordinateur sont leurs alliés indispensables. « On télécharge les video clips du réseau puis on les balance sur le portable. » Leur musique : le rock, le rap, le smooth, le romantic, le ghazal, ce qui fait beaucoup de bruits? Enfin c?est ce que l?on a retenu de leur maelström de préférences de musique. Ils écoutent aussi Unbreak my heart, Le monde est stone car « old is gold », précisent-ils.

Pour les autres loisirs, il y a les leçons particulières. Ceux qui ont des parents cools vont en boîte le week-end, les autres ne se plaignent pas. « On enjoy les plaisirs simples de la vie. » Un petit copain, une copine ? Non, non? on? on, crient-ils et juste après chacun dénonce le secret de polichinelle de l?autre. Ils voudraient pouvoir zapper les gouvernements et les oppositions, ils voudraient que les lois soient plus sévères, ils voudraient qu?on punisse ces jeunes qui par leurs délires, salissent la réputation de tout un groupe. Ils voudraient, ils voudraient beaucoup de choses? Mais ils sont contents d?exister, d?être Mauriciens. Ils ne veulent pas changer de vie.

■ <B> Le troisième âge </B>

Elle vivait avec sa s?ur, elle se la coulait douce. Et puis un jour le fils de cette dernière, installé en Australie, invite sa mère à passer trois semaines au pays des kangourous. Finalement, la s?ur y est restée pour de bon, pour garder les petits. On a dit à celle restée à Maurice qu?on la ferait venir mais elle attend toujours.

Entre-temps, elle est au foyer. Cela fait neuf ans maintenant. Comme elle, il y en a d?autres. Des larmes s?échappent parce qu?il reste des souvenirs, parce qu?il n?y a pas de chez soi, parce que les circonstances de la vie font que la famille n?a pas le temps pour eux. Un sourire se dessine, heureux de vivre comme cela en communauté, d?avoir des gens qui s?occupent d?eux, de faire des sorties, de participer à des activités.

Ils ont tout pour être fiers en fait. Ce sont eux qui ont tout inventé si l?on réfléchit bien. « Ils ont construit la base du pays par leur dur labeur, leurs sacrifices, ils ont donné de l?éducation à leurs enfants », soutient une religieuse de 80 ans qui s?occupe des gens de son âge. C?est dommage que certains n?ont pas droit à leur part du gâteau. Cette dame de 98 ans a beaucoup travaillé dans sa jeunesse, à mettre du fertilisant dans les champs, trier la canne ensuite travailler « dans la cour madame ». Aujourd?hui, elle a du mal à vivre avec sa pension.

Être vieux dans une société de consommation, cela ne doit pas être commode. C?est ce que pense le jeune qui a peur de vieillir. Ils ne voient pas le progrès avec envie. « On a connu la belle époque nous, sans sida, sans vache folle, sans terrorisme. » Faut pas croire que ce sont de vieux chnoques qui n?ont plus de tête. « On continue à marcher avec notre temps. » Ils ?uvrent dans le social, aident dans les écoles complémentaires, jettent un ?il sur les comptes de la compagnie, travaillent comme consultants car « on a encore notre mot à dire, des choses à apprendre aux jeunes ».

Certes, ils s?adaptent. Ils n?hésitent pas à apprendre l?alphabet maintenant, ils font marcher la machine à laver, ils suivent des cours d?informatique. Ils s?amusent aussi. Ils profitent de la vie, sillonnent l?île dans des bus d?excursions, vont à des bals, s?autorisent un peu de repos?

Ils prennent leur temps, quand ils ne surveillent pas leurs petits enfants.

■ <B> L?entrepreneur du net </B>

Lui, c?est le méga homme, l?homme à haut débit. Il est l?acteur de l?économie nouvelle, l?homme phare du siècle. Il transforme le monde en scène planétaire avec ses technologies de l?information et de la communication. À la cybercité, chez Cendris Ltée, le clapotement du clavier mène la danse. On est occupé à faire le travail administratif des compagnies européennes ou américaines. ça roule 24 heures sur 24, 5 jours sur 5. Chez Network Plus, on est dans l?ultravitesse, on connecte l?individu au reste du monde, peu importe où il est et sans fil de téléphone.

Dans les centres d?appel, des opérateurs assurent le service-client des entreprises multinationales. Dans les universités, on entraîne les jeunes dans ce charivari de révolution nouvelle. Le principal carburant de cette nouvelle race de Mauriciens est la technologie. Le Mauricien est aujourd?hui appelé à surfer dans les méandres de la toile.

Publicité