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Les racines et la sève
Inquiète et boudeuse, la nation n?a pas vraiment l?esprit à la fête. Le contexte économique est sombre et le climat social s?est dégradé à cause des divergences sur la réforme de l?éducation. Du coup, les relations entre les citoyens se sont un peu tendues, les rapports sont crispés. Le moral est en berne.
Mais les difficultés présentes ne devraient pas empêcher les Mauriciens de se remémorer avec orgueil le parcours exceptionnel de la nation. Certes, elle est infime sur le plan géographique et économique, mais elle est particulièrement riche d?un point de vue anthropologique. Elle suscite dans le monde un réel intérêt. Malgré toutes ses faiblesses et ses contradictions, l?expérience nationale mauricienne est une contribution unique à l?appréhension des enjeux universels de la nationalité et des identités.
Quand sont mis en perspective les problèmes qui nous affectent, quand on prend le soin de l?analyse et du recul, on voit nettement les raisons qui devraient pousser les Mauriciens, malgré les circonstances, à célébrer avec sérénité et fierté l?anniversaire de la nation. La nation que personne n?attendait. Le pays est secoué, il est vrai, par des vents contraires, mais il résiste ; le socle de sa vaste expérience acquise, trois siècles durant, est gage de sa résilience.
Sur le plan économique, l?ampleur des problèmes, les conditions tant endogènes qu?exogènes créent une conjonction déstabilisante qui incite à croire que le pays ne s?est jamais trouvé à un tel tournant. C?est totalement faux. Plus d?une fois dans son histoire, pour exactement les mêmes raisons ? des erreurs de gestion sur le plan local et des facteurs externes hors de notre contrôle ? l?économie mauricienne a été rudement secouée. Même lorsque ces crises ont éclaté durant la période coloniale, française et anglaise, le plus souvent les Mauriciens se sont retrouvés seuls face à l?adversité. Et l?histoire de cette nation n?est rien d?autre que cette réussite improbable d?un groupe humain, a priori disparate et divisé, amené à surmonter ensemble les épreuves répétées de la construction nationale et les défis permanents de la croissance économique.
Il est souvent rappelé comment, à la veille de l?indépendance, devant la pauvreté des ressources du pays et la médiocrité de ses moyens, les esprits les plus éclairés de l?ancienne puissance coloniale avaient littéralement condamné la nouvelle nation à un inéluctable appauvrissement. La Grande-Bretagne croyait si peu à la viabilité de ce territoire isolé dans le vaste océan Indien qu?elle avait envisagé un moment de l?arrimer à un pays plus grand et mieux pourvu. Pourtant, en moins d?un demi-siècle, une poussière dans la vie d?un peuple, Maurice s?est hissée, chez les nations libres, à un rang honorable que même ses difficultés actuelles ne compromettent pas.
De nombreux éléments de la présente crise sont en réalité la répétition de phases d?ajustements que le pays a déjà vécues. Prenons l?industrie sucrière. Pour pratiquement la même raison ? la concurrence de l?industrie betteravière européenne ?, l?industrie entrait, à la fin des années 1880, dans une logique de centralisation et de modernisation qu?elle n?a pu financer qu?en vendant ses terres. Les « grands morcellements » de cette époque débouchent sur une « démocratisation » de l?accès aux terres d?une ampleur sans précédent. Quelques années plus tard, en 1910, les anciens travailleurs engagés venus de l?Inde seront propriétaires de 45,9 % des terres cultivables dans le pays, soit 47 888 arpents. Dans l?industrie sucrière, faire des morcellements pour financer sa modernisation est une vieille idée qui marche.
Le repositionnement de nos relations commerciales, cette manie de vouloir créer des « hubs » de ceci et de cela, que nous croyons une idée nouvelle et moderne, est en réalité la reprise d?une stratégie ancienne qui, du temps de Mahé de La Bourdonnais déjà, faisait de Port-Louis le principal « entrepôt » de la région. Et de l?Inde notre principal partenaire commercial.
Tout ceci doit nous amener à dédramatiser la nature des problèmes qui se posent à nous. Ils se situent dans le droit fil d?une évolution nécessaire et inévitable. Ce qui n?est pas une invitation à minimiser la gravité des enjeux et la portée des choix gestionnaires. Maurice a bien mangé de la vache enragée deux ou trois fois dans son histoire, quand ses dirigeants n?ont pas été à la hauteur de la situation. Toute notre thèse justement, c?est que l?histoire se répète?
De même, il ne faut pas que nos débats récemment exacerbés sur les questions d?identité et de culture nous culpabilisent les uns les autres, au point de nous faire douter de notre loyauté à la nation et à la République. Les Mauriciens ne sont pas différents des autres groupes humains. Partout dans le monde, la question de l?identité agite les esprits, arme des bras tueurs parfois.
Ici, au fil d?une histoire qui a tout connu, l?esclavage, l?engagisme, les grandes vagues de l?immigration, l?économie coloniale, la tentation rétrocessionniste, la guerre des religions, la guerre des langues, nous avons appris à gérer les différences, sauvés malgré nous peut-être par l?exiguïté du territoire. Mais au bout du compte chacun a appris jusqu?où il peut aller trop loin. Surtout chacun comprend mieux aujourd?hui que le Mauricien, le voisin, est un être à multiples identités à qui personne ne doit demander de sacrifier la moindre parcelle de lui-même.
Trois siècles de cohabitation, un brassage culturel incessant, un voisinage étroit, une pratique quotidienne de la négociation par-delà le mur mitoyen, un art de la conciliation ont forgé le caractère de l?homme mauricien. Il sait se nourrir de ses racines, mais il ne veut rien perdre de la sève qui vient d?ailleurs. C?est l?interculturel cher à Issa Asgarally et à Jean-Marie Le Clézio. C?est l?autre chance de Maurice.
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