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Marlon Brando un acteur nommé désir
Dans l?imaginaire collectif, Brando est l?homme providentiel, à qui un seul rôle suffit pour bouleverser le théâtre et le cinéma américains. Le génie excentrique qui, son forfait accompli, part vivre dans un paradis terrestre, et laisse son étoile pâlir négligemment, insouciant peut-être, complaisant sans doute. Le battant enfin, capable de l?un des plus spectaculaires retours en grâce de l?histoire du cinéma.
Marlon Brando Jr est né le 3 avril 1924, au Nebraska aux Etats-Unis. Son père, Marlon Sr, fils d?un Alsacien venu vivre dans le Midwest (l?orthographe d?origine était Brandeau), est représentant de commerce. Sa mère, Dorothy, aspire à une carrière d?actrice, mais un mal-être profond la fait plonger dans l?alcool. A 7 ans, Marlon est un enfant négligé, que sa s?ur aînée, Jocelyn, tente d?éduquer tant bien que mal.
Le seul garçon de la famille est en butte aux exigences d?un père brutal, qui lui impose diverses corvées et n?hésite pas à l?humilier ? le monologue du Dernier Tango à Paris (1972), où Paul évoque son enfance est largement improvisé par Brando, qui y raconte ces souvenirs douloureux.
L?adolescent est agité, renfermé, parfois violent. Son père l?envoie à l?âge de 17 ans à l?Académie militaire, d?où il ne tarde pas à être renvoyé. Il part à New York car Jocelyn, qui veut être actrice elle aussi, y a quelques connaissances. Il rencontre Stella Adler, une comédienne qui a étudié avec Stanislavski et lui enseigne une technique complète (danse, chant, pantomime) qui lui inculque le sens de l?effort.
En 1944, Brando écrit à l?un de ses confidents : «A New York j?ai fait des trucs infernaux, je me suis lancé sans honte dans des expériences libertines, et j?ai découvert que j?avais un singulier talent de comédien». Ce «singulier talent» éclate dès Truckline Café, une pièce de Maxwell Anderson que le critique théâtral Harold Clurman et Elia Kazan mettent en scène à Broadway. Karl Malden, son partenaire, se souvient du monologue où Brando avoue qu?il a tué sa femme : «En cinquante ans je n?ai jamais vu ça, ni avant ni après. Le spectacle s?arrêtait. Le public criait, hurlait, tapait des pieds.»
Pour que Brando devienne un mythe, il faut encore davantage ? la rencontre de son génie et d?une ?uvre majeure. C?est chose faite le 3 décembre 1947, jour de la première à New York de la pièce de Tennessee Williams Un Tramway nommé Désir. Il y a tout ce que l?on sait du rôle de Stanley Kowalski, le maillot de corps déchiré, la table que Brando débarrasse en cassant les assiettes chaque soir différemment (Kazan observera : «Peut-être que les assiettes appartenaient à sa mère»). Il y a plus encore : un magnétisme sidérant, une compréhension profonde du rôle, un instinct poétique.
Le succès est instantané. Brando a 24 ans, le public l?adule, les acteurs se mettent à marmonner pour imiter son style, les ventes de maillots de corps s?envolent. Que dit le jeune prodige ? «Le théâtre pour moi, c?est juste un boulot, comme débiter du boniment.» Le mépris de Marlon Sr, qui raille son «boulot de gonzesse», n?est sans doute pas pour rien dans cette distance affichée.
La relation que Brando entretient avec son métier est d?emblée ambiguë, comme s?il se méprisait de se produire et d?être payé pour cela. Il a des crises d?angoisse et commence une analyse qui durera des décennies. Il tourne à Hollywood C?étaient des hommes (1950), film oubliable de Fred Zinnemann. Ses retrouvailles avec le rôle de Kowalski pour l?adaptation cinématographique par Elia Kazan du Tramway (1951) marquent le début d?une période d?intense créativité. Il a en Kazan une confiance absolue qui lui fait dépasser sa défiance envers le métier. De son côté, le cinéaste voit en lui «la poésie de la vie dans ces contradictions, ces revirements soudains, ces aspirations qui jaillissent et qui déconcertent».
Le talent du comédien pour l?improvisation et son mélange si particulier de douceur et de violence lui offrent ce qu?il cherche : «le brillant et le frémissement de la vie, une certaine sauvagerie». De cette rencontre naissent trois grands films, trois beaux rôles pour Brando qui, après Kowalski, relève un défi en interprétant Emiliano Zapata (Viva Zapata !, 1951), puis Terry Malloy (Sur les quais, 1954, pour lequel il remporte l?Oscar du meilleur acteur).
Dans ces années-là, Brando est subtil et puissant, au sommet de son art. Capable de surprendre, lorsque, délaissant les rôles de prolétaire qu?il tient chez Kazan, il s?empare de Shakespeare et campe un Marc Antoine d?anthologie dans Jules César (1953) de Joseph L. Mankiewicz. Avec L?Equipée sauvage (1954), ce n?est pas un personnage qu?il impose, mais un style (cuir, moto et casquette) que l?on retrouvera bientôt sur Elvis Presley.
Sur un plan personnel, l?époque est difficile. Le témoignage de Kazan (qui donne des noms pendant la chasse aux sorcières) lui fait perdre confiance en son père spirituel. Sa mère meurt en 1954. Son mariage avec une actrice instable, Anna Kashfi, tourne à la bataille judiciaire pour la garde de leur fils Christian. Sa seule comédie musicale, Blanches colombes et vilains messieurs (1955), a certes la finesse de Mankiewicz, mais la tristesse naturelle de Brando sied peu à son personnage de charmant aventurier.
Le masochisme de Brando éclate au cours des années 1960. Il se fait maltraiter et humilier dans le seul film qu?il réalise, La Vengeance aux deux visages (1961), chez Arthur Penn (La Poursuite impitoyable, 1966) et John Huston (Reflets dans un ?il d?or, 1967). Il s?entend mal avec Chaplin, dont il tourne la Comtesse de Hong-Kong (1967). Il multiplie les films indignes de son talent, court aussi souvent que possible à Tahiti, dont l?atoll de Tetiaora lui appartient ? il y a fondé une famille dans la foulée des Révoltés du Bounty (1961).
Handicapé par son embonpoint, il a perdu de sa superbe. En 1970, lorsque la Paramount met en chantier son adaptation du Parrain, Brando est un homme fini dont les producteurs ne veulent pas. La volonté de Francis Ford Coppola et la passion soudaine de Brando pour le rôle du mafieux vieillissant viennent à bout de ces obstacles. Dans le rôle du «roi qui a trois fils» (l?expression est de Coppola), Brando retrouve sa grandeur shakespearienne. La voix éraillée, la mâchoire tombante, la douceur de l?impitoyable Don Corleone sont inoubliables.
Sa relation avec le jeune Al Pacino, issu de l?Actors Studio, a tout de la passation de pouvoir. Brando remporte son deuxième Oscar (celui qu?il n?ira pas chercher) et revient sur le devant de la scène. D?autant qu?il enflamme les esprits le temps d?un Dernier Tango à Paris (1972). Sur l?impulsion de Bertolucci, le film offre une vision mortifère de l?érotisme, très proche de l?intimité de l?acteur. «Jamais plus je ne ferai un film comme celui-là, déclarera-t-il ensuite ; pour la première fois j?ai ressenti une violation de ma personnalité.» De fait, c?est le début de la fin pour Brando, qui commence à réclamer des salaires ahurissants pour de brèves apparitions (Superman, 1978).
Ensuite, l?acteur ne sera plus que l?ombre de lui-même. Le drame est réservé à sa vie privée, qui tourne au mauvais roman noir. Dans la nuit du 16 mai 1990, Christian Brando, 32 ans, tue d?un coup de revolver Dag Drollet, le petit ami de sa demi-s?ur Cheyenne, enceinte de six mois. Il est condamné à dix ans de réclusion. Plus tard, Cheyenne se suicidera, laissant Brando inconsolé, plongé dans une apathie dépressive. Si l?acteur reste, dans ses plus grands films, d?une vitalité fascinante, le crépuscule du mythe est infiniment triste.
Le Monde 2003 distribué par The N. Y. Times Syndicate
par Florence COLOMBANI
«L?adolescent est agité, renfermé, parfois violent. Son père l?envoie à l?âge de 17 ans à l?Académie militaire, d?où il ne tarde pas à être renvoyé.»
Le crépuscule d?un homme solitaire et endetté
Il fut l?un des comédiens les plus marquants de sa génération. Mais le Marlon Brando à la santé précaire, qui a vécu seul dans une petite maison de deux pièces, a survécu avec le soutien d?une pension d?Etat et a dû compter sur le contribuable pour l?aider à assurer l?entretien de son jeune fils autiste.
L?existence crépusculaire de la star hollywoodienne est relatée dans une biographie à paraître, qui affirme que l?acteur, âgé de 80 ans, devait près de 20 millions de dollars aux banques et qu?il est allé jusqu?à cacher les Oscars remportés pour Sur les quais et Le Parrain, tant il redoutait les huissiers.
Pour aggraver la situation, Cristina Ruiz, son ancienne employée de maison, menace de rouvrir un procès pour l?obtention de 100 millions de dollars de «pension alimentaire», au motif que Brando a rompu l?engagement, de verser 10 000 dollars mensuels pour l?entretien de trois enfants, dont Timothy, leur fils autiste de dix ans.
A une époque encore récente, on pouvait reconnaître Brando en train de dévaliser le rayon glaces d?un supermarché proche de son domicile de Los Angeles, après avoir échappé à la surveillance des infirmières qui cadenassaient son réfrigérateur pour parer à ses crises de boulimie. Depuis sa pneumonie, en 2002, on a pu le voir aussi sur un fauteuil roulant, respirant grâce à un masque à oxygène.
Depuis près d?un demi-siècle, Brando habitait au 12 900, Mulholland Drive, adresse sur les collines hollywoodiennes qu?il partage avec son voisin Jack Nicholson. Il a découragé les visiteurs potentiels, suggérant aux biographes antérieurs de dire de sa maison, Frangipani, que c?était «la demeure céleste».
Des comptes-rendus d?audience, que s?est procurés le Sunday Times, montrent que, selon les propres termes de Brando, Frangipani est une maison de deux pièces, dont le garage a été aménagé en pièce supplémentaire. Avec 186 m2, la surface se rapproche d?une maison anglaise dotée de quatre chambres.
Dans son Brando in Twilight, dont la sortie est annoncée pour octobre, Patricia Ruiz, auteur vivant à Los Angeles et affirmant n?avoir aucune parenté «directe» avec l?ex-maîtresse guatémaltèque de Brando, écrit que l?acteur avait toujours été excentrique, mais relativement heureux et fortuné. Une situation qui changea en 1990, lorsque son fils aîné, Christian, tua Dag Drollet, le petit ami de sa demi-s?ur Cheyenne Brando, en tirant sur lui dans le salon de Frangipani.
Brando, qui était locataire des lieux, acheta la maison plusieurs mois plus tard, pour un peu moins de $ 150 000 mais il s?endetta lourdement auprès des banques pour financer le procès de son fils. L?affaire s?acheva avec Christian expédié en prison pour homicide involontaire, et l?acteur endetté de plus de $ 7 m selon Ruiz. Cheyenne devait se pendre en avril 1995, un an avant la libération de Christian.
Malgré l?avance, record à l?époque, de $ 4.5 m, obtenue pour quinze minutes de présence à l?écran dans le Superman de 1978, la carrière de Brando ne fit que plonger ensuite. Depuis 1998, il a encaissé 5 millions et demi de dollars, mais en a dépensé plus de sept dans son histoire avec Cristina Ruiz. Pas loin de 2 millions sont par ailleurs partis dans l?entretien de son île du Pacifique Sud.
Brando a déclaré en 2003 devant la cour supérieure de Los Angeles que ses revenus sont constitués principalement des 5 900 dollars mensuels de retraite que lui verse la Guilde des acteurs de cinéma, à quoi s?ajoutent 1 800 dollars de pension d?Etat. «J?ai reçu une rémunération totale de 50 000 dollars pour mon travail dans Le Parrain, et je ne perçois pas de droits de rediffusion pour d?autres films qu?Apocalypse Now.»
L?acteur fit également état de 200 000 dollars déboursés en 1967, après le tournage des Mutinés du Bounty, pour acquérir un atoll situé à 20 miles au nord de Tahiti, et il rend la législation française responsable de son échec à en faire un centre de tourisme écologique de grand standing.
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