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Les livres sont-ils ?éminemment vulnérables? ?
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Les livres sont-ils ?éminemment vulnérables? ?
Le Silence des livres, George Steiner, Editions Arléa, 2007.
par Issa ASGARALLY
Au début même de son magnifique texte, George Steiner écrit ses phrases lumineuses : ?Nous avons tendance à oublier que les livres, éminemment vulnérables, peuvent être supprimés ou détruits. Ils ont leur histoire, comme toutes les autres productions humaines, une histoire dont les débuts mêmes contiennent en germe la possibilité, l?éventualité d?une fin.?
S?il en est ainsi, c?est que des courants hostiles au livre ont toujours existé. Steiner en répertorie deux, entre l?époque où Erasme ?pouvait éructer de joie et de reconnaissance, après avoir ramassé, dans une rue détrempée, un fragment de texte imprimé? et ?la catastrophe des deux guerres mondiales?.
Le premier courant, que Steiner appelle le ?pastoralisme radical?, postule que ?quelque éloquent ou instructif qu?il puisse être, le savoir que donnent les livres, et la lecture, vient en second?. C?est ainsi que Wordsworth affirme ?qu?une impulsion printanière sur l?arbre vaut bien plus que toute l?érudition livresque?. Tout le romantisme est animé par ce culte de l?expérience personnelle.
Le second courant de contestation des livres, qui a des liens avec le premier, se situe du côté de ?l?ascétisme iconoclaste? et se demande en quoi les livres peuvent être d?un quelconque bienfait à l?humanité souffrante. C?est ainsi qu?en Russie les poètes futuristes et léninistes en ont appelé à la destruction par le feu des bibliothèques, car pour eux, ?l?accumulation sans fin de livres représente tout le poids du passé, un passé mort mais dont le venin infecte encore?. En 1821, en Allemagne, Heine, commente ainsi la période de flambée nationaliste où des livres furent brûlés : ?Là où aujourd?hui on brûle des livres, demain on brûlera des hommes.? Durant toute l?histoire, les livres ? et les hommes ? ont été jetés sur des bûchers. Beaucoup ont été irrémédiablement consumés. Récemment encore, quelque 16 000 incunables et manuscrits enluminés, non reproduits, ont péri dans l?incendie de la bibliothèque de Sarajevo, ce que Juan Goytisolo a appelé un ?mémoricide?.
Dans la mesure où, comme le souligne Steiner, ?les fondamentalistes de tous bords brûlent d?instinct les livres?, on pourrait ajouter un troisième courant à sa liste : l?intégrisme religieux. Déjà, lors de l?incendie de la bibliothèque d?Alexandrie, l?on argumentait que soit ses livres disaient la même chose que le livre sacré et étaient donc inutiles, soit ils disaient le contraire et étaient dangereux. Dans les deux cas, ils méritaient d?être brûlés !
Il y a cependant des destructions plus lentes, et moins sensationnelles. La censure, rappelle Steiner, est aussi vieille et omniprésente que l?écriture elle-même. Présente durant toute l?histoire du catholicisme romain, elle a participé à toutes les tyrannies, de la Rome augustéenne aux régimes totalitaires d?aujourd?hui. Il est tout simplement impossible de recenser le nombre impressionnant de textes qui ont été émasculés, expurgés, falsifiés ou complètement réduits au silence.
Cependant, Steiner reconnaît que deux observations viennent compliquer son analyse. Le rapport entre la créativité et la censure peut se révéler étrangement productif, car la grande littérature a poussé sur le terreau de la censure et de l?oppression . Comme le disait Borges, la censure est mère de la métaphore. Le second élément de réflexion est plus problématique encore : la censure n?est-elle pas justifiée, se demande Steiner, face à la proposition et à la diffusion d?idéologies racistes, d?érotisme sadique, de pédophilie qui incitent à des conduites imitatives ?
L?originalité du ?Silence des livres? , c?est l?hypothèse que Steiner propose pour expliquer un fait historique qui rend perplexe. Je l?ai abordé au début même de ?L?interculturel ou la guerre? . Jonathan Littell, l?auteur de ?Les Bienveillantes? ( Prix Goncourt) , le décrit sur le mode romanesque. Il s?agit du constat que ?la bestialité du nazisme est au c?ur d?une culture hautement érudite?. Comme je le rappelle dans l?essai, des survivants de camps de concentration nazis racontent qu?on y diffusait de la musique de Wagner.
Steiner trouve une explication, peut-être erronée, précise-t-il : l?emprise de l?imaginaire sur la conscience humaine est mesmérienne. Le siège de notre sensibilité peur être envahi par l?imaginaire, l?abstraction conceptuelle: ?Après avoir passé des heures, des jours, des semaines à lire, à apprendre par c?ur, à nous expliquer à nous-mêmes ou aux autres une des transcendantes odes d?Horace, un canto de l? ?Inferno?, les actes III et IV du Roi Lear, ou les pages sur la mort de Bergotte dans le roman de Proust, nous retournons à nos petites affaires domestiques et insignifiantes. Mais nous demeurons pris. Le cri dans la rue résonne lointain à nos oreilles, si jamais même nous l?avons entendu. (?) L?érudit, le vrai lecteur, le faiseur de livres est saturé par l?intensité terrible de la fiction. Sa formation le prédispose à ne s?identifier de la manière la plus intense qu?aux réalités textuelles, qu?à la fiction. Cette éducation, cette attention portée à ses antennes et organes d?empathie ? dont la portée n?est jamais infinie ? peuvent le handicaper dans son rapport à ce que Freud appelait ?le principe de réalité?.
L?hypothèse de Steiner est fort intéressante. Elle explique comment la culture peut rendre une personne inconsciente ou indifférente à ce qui se passe autour d?elle, dans la vie quotidienne. Mais en Allemagne nazie, les gens n?étaient peut-être pas inconscients ou indifférents aux crimes atroces qui étaient commis : la culture elle-même, celle du national-socialisme d?Hitler, était fondée sur le racisme, la haine et véhiculait des valeurs martiales. Comme les identités, les cultures peuvent être meurtrières. La question, plus complexe, reste donc ouverte.
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