Publicité
Ils font avancer Maurice (1/8)
Ils ont dans les trente, quarante ans. Ils sont de la même génération que l?île Maurice indépendante. Pas toujours sous les projecteurs publics, braqués surtout sur leurs aînés, l?express dimanche les accueille aujourd?hui dans ce dossier prospectif. Ils et elles font partie de ces jeunes Mauriciens, dont l?action, le combat ou le talent contribuent, ou vont contribuer, à faire avancer le pays sur les eaux de plus en plus tumultueuses du monde.
Chaque 12 mars s?avère une occasion de mesurer le chemin parcouru depuis notre accession à l?Indépendance en 1968 et, à un degré moindre (selon le gouvernement du jour) depuis notre passage au statut de République. Il est sage de connaître le passé, celui des générations précédentes, pour comprendre le présent et mieux appréhender l?avenir.
On ne peut plus s?éterniser sur la « lutte » menée pour « arracher » l?indépendance aux Britanniques, d?autant que les conditions attachées à cette libération du joug colonial sont souvent occultées pour des raisons de convenance lors des traditionnels discours de commémoration. Aujourd?hui encore, un groupe de déracinés chagossiens nous rappelle à quel point il leur est difficile de poser le pied, ne serait-ce qu?une dernière fois, sur la terre de leurs ancêtres, une terre excisée pour des raisons géostratégiques. Ne retournons pas ici le quadricolore dans cette plaie toujours béate.
De même, on ne peut plus être nostalgique en pensant aux vastes étendues de cultures de canne qui disparaissent de notre paysage. Les usines ferment les unes après les autres, emportant avec elles leur lot de souvenirs, bons et mauvais. Le pays, lui, continue à tourner. Depuis plus de vingt ans déjà, Maurice a démenti, de fort belle manière, les premières « prédictions » de ces experts étrangers, selon lesquelles Maurice pourrait être viable uniquement en fabriquant du sucre.
Quelques téméraires fils du sol ? Ah Chuen, Seeyave, Lim Fat, Lagesse, Poncini, entre autres pionniers ? ont prouvé, au fil de notre jeune histoire, le contraire, en lançant d?autres pôles de croissance, faisant fi des thèses pessimistes sur les réalités incontournables de Maurice : un territoire exigu, démuni de ressources naturelles, éloigné de ses principaux marchés.
Le zèle patriotique a tiré Maurice d?un sous-développement. La vision de ces entrepreneurs d?hier, combinée à la justesse des choix économiques des décideurs politiques, eux-mêmes soutenus par des fonctionnaires dévoués, a transformé Maurice et sa monoculture. Ils ont façonné une île industrielle. Et depuis, exploitant notre seul véritable atout naturel ? notre vivier d?hommes et de femmes ? nous exportons des produits manufacturés. Mais le contexte change. Les régimes préférentiels d?hier tombent. Le commerce international se pratique sur un échiquier de plus en plus compliqué, de plus en plus exigeant. L?avenir risque d?être précaire si on ne se repense pas.
Le sucre est mort vive la canne !
Face à cette mondialisation accusée de tous les maux, l?adaptation est amorcée pour rester à flot. De nouveaux acteurs prennent la barque. Dans le secteur sucre, qui demeure l?épine dorsale de notre économie, la centralisation est le seul moyen de survie. Avec la baisse programmée du prix du sucre sur le cours mondial, les cinq usines sucrières qui vont continuer à rouler à terme seront obligées d?exploiter les sous-produits de la canne pour être rentables. « Nous sommes condamnés à passer d?une industrie sucrière à une industrie cannière », confirme Alexandre Maurel, 31 ans, Managing Director d?Alcodis Ltd. Depuis cinq ans déjà, il s?est lancé, avec son père, dans la fabrication d?éthanol, qu?il exporte sur le marché européen. Outre l?éthanol (le pétrole vert), les Fabs (flavoured alcoholic beverages) sont un autre produit dérivé de la canne promis à un avenir certain. « Le digestif Cape Marula, à base de rhum, est très apprécié et on va bientôt l?exporter », déclarait récemment Cédric Raffray, à la tête de Standford Cove. Ces deux trentenaires, loin de pleurer sur la fin de notre régime préférentiel, ont fait leur cette devise, porteuse d?un nouvel espoir : le sucre est mort, vive la canne !
Dans le textile, on se rend à l?évidence. Le forum du textile-habillement d?Entreprise Maurice a souligné le fait qu?on ne pourra jamais concurrencer la Chine, le Vietnam ou encore le Bangladesh, où la main-d??uvre est abondante, disponible et bon marché. Si on veut percer, il faut monter en gamme, viser plus haut et être original. « Il faut être différent. Pour cela, nous créons nos propres collections », témoigne Valérie Cervello, directrice de Waveline, dont les maillots de bain sont vendus aux Galeries Lafayette. Jenny Pidial, directrice de Fit-U, s?active dans cette même logique. L?entreprise qu?elle dirige a amorcé, il y a quatre ans, un changement stratégique qui donne des résultats encourageants. « Ce sont les moyennes entreprises qui feront des produits haut de gamme qui survivront », lance Jenny Pidial qui, comme Valérie Cervello, croit toujours dans le textile mauricien.
Ceux qui n?y croient plus s?orientent vers l?océan. « L?économie basée sur le textile, le sucre et le tourisme est à son apogée. Il est clair que l?avenir du pays réside dans l?exploitation des ressources naturelles », estime Vassen Kauppaymuthoo, revenu du Québec avec une maîtrise en océanographie. Mais attention à ne dilapider nos fonds marins, ce qui pourrait provoquer des conséquences sur notre écosystème et partant, sur notre industrie touristique, dont les assises ont mis en exergue la vulnérabilité de la destination Maurice. « Il faut qu?on soit responsable en gérant comme il faut nos ressources en poisson. Il faut considérer toutes les données écologiques », reconnaît Frédéric Basset, directeur financier de Thon des Mascareignes, une entreprise en pleine expansion dans notre nouveau Seafood Hub.
Les ailes jeunes absentes du débat
L?économie apporte des perspectives, pas toujours sombres, à condition qu?on continue à entreprendre, comme on l?a fait, avec un succès certain auparavant.
« Chacun doit prendre ses responsabilités et faire preuve de témérité. Maintenant il faut que la population cesse de toujours se tourner vers le gouvernement », lance, avec raison, l?économiste Vedna Essoo, qui s?apprête à prendre de hautes fonctions chez Accenture, après dix ans passés à la Mauritius Employers? Federation.
Notre classe politique, qui engendre les décideurs, se renouvelle de manière laborieuse dans certains cas, et pas du tout dans d?autres. Les ailes jeunes des principaux partis existent davantage pour la forme et sont quasi-absentes du débat national. Quant à la présence des femmes au Parlement ? actuellement douze sur 62 élus ? il reste encore énormément à faire. La réforme électorale, tant promise, surtout chaque 8 mars, pour corriger cette disparité représentative, est constamment remise aux calendes grecques. « Pourtant la présence des femmes parlementaires permet d?assainir les débats », observe la députée travailliste Neeta Deerpalsingh.
Un autre débat à assainir, surtout en ce jour national, est celui sur l?éducation. Mais triste est de constater que ce dossier qui influera directement sur le devenir de notre pays s?enlise et fait surgir des réactions communales qui ne font pas honneur à la patrie. Jean-Jacques Arjoon, l?un de ceux qui ont lancé « le prévocationnel » au secondaire, artiste reconnu pour son métissage musical, qui se considère comme un « avorton du ranking » lance sur un ton amer : « Je me demande quel est le prix que l?humain doit payer pour être ranked ? » Si c?est celui des arts, de la culture, de l?unité nationale, alors le destin de Maurice sera vraiment sombre.
Le choix des interlocuteurs qui suivent est subjectif. Et il ne peut prétendre représenter tous ces trentenaires ou quadragénaires qui luttent pour les causes nobles du pays, qui défendent nos libertés citoyennes, qui travaillent au sein des institutions qui gouvernent notre vie. Mais notre choix se veut un hommage à ces nouveaux visages. Ils ont ceci en commun : jeunes, motivés et conscients que la route vers le futur est cahoteuse, ils ont déjà retroussé les manches et affrontent, avec un zèle patriotique, les problèmes à l?horizon. Ils font avancer Maurice. Dans la bonne direction.
Publicité
Publicité
Les plus récents