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La planète asphyxiée
Les forêts du monde continuent de mourir à grande vitesse. Selon les analyses convergentes de la Food and Agriculture Organization (FAO) et du World Rainforest Movement (WRM), 13 à 16 millions d?hectares de cette végétation essentielle sont désormais décimés chaque année, soit la moitié de la surface de l?Italie. Des tropiques aux zones nordiques, cette évolution épargne peu de régions du monde. Et elle ne bénéficiera vraisemblablement d?aucun retour en arrière.
?Depuis quelques années, un cancer ronge la luxuriante sylve tropicale. Des métastases apparaissent partout, de plus en plus nombreuses, de plus en plus inquiétantes?, rappelle Emmanuelle Grundmann. Spécialiste des orangs-outangs ? cousins de l?homme menacés d?une disparition prochaine ?, cette jeune primatologue a longtemps travaillé dans leur unique habitat naturel : les forêts indonésiennes de Sumatra et de Bornéo. C?est là, dans ce pays qui a perdu en un siècle près de 80 % de son couvert végétal, qu?elle a pleinement pris conscience de l?ampleur du désastre.
Les causes ? Elles sont les mêmes qu?en Malaisie, où les terres se sont couvertes peu à peu de palmiers à huile, huile aujourd?hui utilisée dans des produits aussi divers que les détergents, les cosmétiques ou le chocolat (et demain, peut-être, dans les biocarburants). Ailleurs, en Amazonie, par exemple, c?est pour laisser place aux cultures de soja, aux pâturages et aux plantations d?eucalyptus pour la pâte à papier que d'immenses étendues de forêts sont abattues.
En Afrique centrale, les coupes à blanc et le déboisement illégal se multiplient afin de fournir l'Occident en teck, ipé, azobé et autres bois exotiques dédiés aux meubles de jardin et aux bâtiments de prestige. Et il faudrait encore parler de la Chine, qui achète à tour de bras des concessions de bois pour fournir en matériaux de construction sa formidable croissance économique. Des guerres, dont les victimes ne sont pas seulement humaines. Du pétrole, de l'or ou du diamant dont regorgent les sous-sols tropicaux, et dont l'exploitation sauvage massacre les sites forestiers sans jamais que ceux-ci soient réhabilités une fois l?extraction finie...
Comment freiner ce ?crime contre la nature? ? les mots sont de Jane Goodall, qui préface l?ouvrage ? et substituer à cette logique du profit à court terme une logique écologiquement durable ? A mesure que l?on progresse dans la lecture de cet état des lieux aussi terrifiant que documenté, un constat s'impose : les ONG auront beau faire, leur marge de manoeuvre reste dérisoire au regard des forces en présence. Derrière cette déforestation à grande échelle se cachent en effet d?immenses enjeux économiques et politiques, arbitrés, entre autres, par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Et l?exploitation de ce patrimoine végétal fournit nombre d?emplois aux populations locales, qui n?ont guère les moyens de les refuser.
Dans ce combat par trop inégal, les défenseurs de l?environnement ne peuvent avoir d?autre ambition que d?infléchir la tendance vers une déforestation ?raisonnée?. Autrement dit, de limiter les risques, qui surpassent peut-être en puissance les enjeux de la mondialisation. ?Nous ne savons nullement quelles seront les conséquences et sanctions écologiques, économiques et humaines à moyen et long termes de cette disparition du poumon de la planète. Le réchauffement climatique nous offre cependant déjà un aperçu de l'ampleur du drame écologique en cours?, avertit la scientifique. On aimerait croire qu?elle exagère lorsqu?elle dénonce les ravages de cette catastrophe annoncée, contre laquelle elle ne laisse poindre, hélas, qu?une faible lueur d?espoir.
<B>© Le Monde 2007 Distribué par The New York Times Syndicate
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