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Réconcilier, oui compenser, non !
Lorsque Robert Shell croise pour la première fois une connaissance qui travaille comme réceptionniste dans un établissement hôtelier mauricien, il est interloqué. En apparence d?origine sino-mauricienne, Martine, avec un naturel déconcertant lui confie : « J?ai aussi du sang créole, musulman et hindou dans les veines. Je n?ai pas d?autre alternative que de me définir comme une Mauricienne à part entière. »
Une bonne entrée en matière pour cet académicien de renommée internationale à qui le gouvernement a confié la tâche de se pencher sur ces moments douloureux que furent l?esclavage et l?engagisme. Ces deux phénomènes socio-économiques ont eu un rôle déterminant dans l?émergence de l?identité plurielle de la société mauricienne.
Mais cette tâche, certes louable, pose nombre de problèmes pratiques. Dans la majorité des pays où une commission a été instituée pour faire la lumière sur des drames (au Rwanda ou en Sierra Leone, par exemple), les victimes de violations de droits humains et leurs bourreaux étaient soit vivants, soit facilement repérables. Qu?en est-il de l?esclavage, aboli il y a plus de 172 ans, et de l?engagisme qui, au fil du temps, a débouché sur l?émancipation socio-économique des descendants d?engagés ?
« Ces deux phénomènes constituent les premiers étages de la structure de la société mauricienne. On peut faire des comparaisons. Il serait par exemple intéressant de comprendre pour quelle raison certains descendants d?esclaves n?ont pas connu la même réussite que les descendants d?engagés. Mais ne croyez pas, et là je n?engage que moi, que cette commission sera un forum pour nommer les coupables. S?il est vrai qu?il y a des vérités dures à entendre, en fin de compte, la commission devrait donner à chaque Mauricien la possibilité de savoir ce qui s?est passé et de déterminer dans quelle mesure, son identité a été affectée », confie Robert Shell.
Consolider la nation mauricienne
Pour lui, l?esclavage et l?engagisme affectent toujours les lointains descendants. Robert Shell envisage des interventions dans des domaines tels que l?éducation, la réhabilitation de la langue ancestrale là où elle a complètement disparu, comme pour les descendants d?esclaves, ou encore l?établissement d?un système où le concept d?égalité sera appliqué dans tous les domaines de la vie socio-économique. Robert Shell considère cette commission comme un excellent moyen pouvant contribuer à consolider l?identité de la nation mauricienne.
« Ce sera un échec personnel si, à la fin des travaux de cette commission, je constate qu?elle n?a débouché sur rien de concret. Même si le lieu du débarquement des premiers esclaves ne peut être établi avec exactitude, il n?est pas interdit de penser qu?on puisse consacrer un espace sur le front de mer du Caudan à la mémoire de l?engagisme et de l?esclavage. Les recherches généalogiques pourraient, quant à elles, avoir l?apport de l?expertise ADN. »
L?historienne Vijaya Teelock justifie l?institution de cette commission par le fait qu?il n?existe pas d?études scientifiques approfondies sur l?engagisme, encore moins sur l?esclavage.
« Pour de nombreux Mauriciens, il est nécessaire de dissiper des doutes sur les faits historiques lorsqu?ils persistent. Il n?y a pratiquement pas d?études sur l?esclavage, si on exclut les initiatives du Centre Nelson Mandela et celles entreprises par mes étudiants de l?université de Maurice. Des études approfondies permettront entre autres de combattre certains mythes », affirme Vijya Teelock. Elle cite, entre autres exemples, le fait qu?après leur libération, des anciens esclaves se seraient retrouvés, par la force des choses, eux-mêmes propriétaires d?esclaves. Dans la foulée, Vijaya Teelock insiste pour que cette commission ne se transforme pas en plate-forme de mise en accusation.
Pour Jocelyn Chan Low, maître de conférences à l?université de Maurice, « la commission ne devrait pas déboucher sur l?affrontement, mais plutôt favoriser la réconciliation et l?unité nationale. Elle permettra d?exorciser et de cicatriser les blessures du passé. Ce sera vraiment là l?occasion de corriger les inégalités et les injustices sociales héritées, en partie, de l?histoire du pays ».
Reprenant la thèse de réparation des torts causés aux descendants d?esclaves, Joce-lyn Chan Low considère que celle-ci ne devrait pas forcément s?effectuer sous forme d?enveloppe financière. « Il s?agira avant tout de réhabiliter et de reconnaître le rôle de l?esclave dans le développement de la société mauricienne. » Il lance un appel aux politiques pour qu?ils « n?utilisent pas l?émotionnel ou politisent la commission pour masquer la vacuité de leur programme ».
Réparer les torts causés
Lindsay Morvan, travailleur social en contact régulier avec les descendants des personnes ayant subi les affres de l?esclavage, estime que les travaux de la commission auront un impact positif sur la représentation que ces personnes se font d?elles-mêmes et sur la manière dont elles sont perçues. « Cela permettra de démolir les nombreux mythes créés par des clichés, et certains stéréotypes qui ont stigmatisé les descendants d?esclaves. Ces derniers pourront récolter le respect et la reconnaissance auxquels ils ont droit », affirme Lindsay Morvan.
Le travailleur social est d?avis que la commission ne saurait faire l?impasse sur la nécessité de réparer les torts causés aux descendants d?esclaves.
« Elle devrait rétablir leurs droits sur des portions de terre dont ils ont été dépossédés. » Toutefois, il récuse l?idée que cette commission soit transformée en une plate-forme de règlements de compte.
Que ce soit en Afrique du Sud, en Sierra Leone, ou au Maroc, le recours une commission Justice et Vérité pour faire la lumière sur certains événements historiques douloureux, il y a eu une implication des plus hautes sphères de l?État. À Maurice, l?institution de la commission bénéficie de l?appui personnel du Premier ministre, Navin Ramgoolam. D?ailleurs, les préparatifs en vue de la création d?un tel organisme se font sous l?égide de son bureau.
En lançant ce vaste chantier, le gouvernement a engagé un pari de rétrospection, un peu à la manière d?un homme dont l?équilibre psychologique dépend de sa capacité à retrouver ses repères dans le passé.
Le tribunal de l?histoire
Ce sera une des premières fois à Maurice où l?esclavage et l?engagisme seront examinés au tribunal de l?histoire.
Les séquelles de ces deux événements sont non seulement connues, mais palpables. Peut-on attribuer aux seules retombées de l?esclavage les problèmes auxquels une bonne majorité des descendants d?esclaves sont confrontés ?
La société mauricienne, qui a pris son destin en main depuis 1968 a-t-elle créé les conditions optimales pour que les répercussions de l?esclavage et de l?engagisme ne perdurent pas ? Pourquoi les descendants des engagés ont-ils relativement bien réussi là où les descendants d?esclaves ont échoué ? Autant de questions auxquelles la commission s?efforcera de répondre. Dommage que les différents acteurs de cette page d?histoire ne soient plus présents pour témoigner ni pour exorciser leur culpabilité alléguée.
Mais en tout état de cause, la commission a déjà marqué un point. Elle a réussi à réunir, dans une cause commune, l?esclavage et l?engagisme. Dans un passé pas trop lointain, l?idée de célébrer le même jour, la commémoration de l?arrivée des premiers immigrés indiens à Maurice et l?abolition de l?esclavage a été farouchement combattue. À un peu moins d?un an de fêter le quarantième anniversaire de l?indépendance de Maurice, la commission arrive sans doute à point nommé pour fédérer nos identités fragmentées.
L?homme impressionne par son gabarit. Lui, c?est Robert Carl-Heinz Shell (photo), président de la commission Justice et Vérité.
Les centres d?intérêt de cet ancien pensionnaire de l?université de Yale, notammentl?esclavage, l?islam, le sida, outre la transformation à laquelle l?apartheid l?a soumis, ont fait de lui un citoyen du monde.
D?ailleurs, c?est ainsi qu?il se définit. Les sociétés qu?il préfère sont celles où le brassage culturel et le métissage ont donné naissance à des hommes tournés vers l?universel. C?est un facteur qui a pesé de tout son poids dans sa réponse à la proposition de l?archevêque Desmond Tutu de présider les travaux de la commission Justice et Vérité.
Cet homme qui a les pieds bien sûr terre, malgré son impressionnant curriculum vitae se laisse d?abord imprégner par la réalité du pays où il est en mission. « Mon plus grand souhait, c?est qu?at the end of the day, cette commission aura contribué à ce que chaque Mau-ricien puisse se regarder d?égal à égal, sans complexe d?infériorité ou de supériorité. » La commission débute ses travaux le 1er février 2008 et comprendra des historiens mauriciens et étrangers.
DANS UN ESPRIT DE RECONCILIATION?
Une nation, c?est comme une famille. La raison de la famille ou de la nation transcende toujours les conflits. Autrement, c?est l?éclatement pur et simple. Ainsi, lorsque les rapports rendent la vie impossible sur un territoire donné, on se réunit autour d?une table pour faire le point et tenter de se réconcilier. C?est sur ce concept que reposent les commissions Vérité et Réconciliation qui sont au fait des juridictions car leur mandat et l?étendue de leurs prérogatives sont définis par une législation donnée.
Ces instances sont normalement instituées après des situations de dictature, de répression, de guerre civile, de conflits interethniques et où la recherche de la vérité sur des événements dramatiques dans un esprit de réconciliation demeure la seule alternative pour sauver la cohésion d?une nation. Toutefois, il n?est pas interdit d?avoir recours à une juridiction de ce genre pour se pencher sur des événements douloureux antérieurs à la période où ladite commission est instituée. Maurice se trouve dans ce cas. En raison de sa proximité géographique, la commission Vérité et Réconciliation d?Afrique du Sud nous est plus familière. Cependant, il existe de nombreux pays où ces organismes ont été institués. On peut citer, entre autres, Équité et Réconciliation au Maroc, la commission nationale de Réconciliation du Ghana ; celle du Timor, la Commission pour la Réception, la Vérité et la Réconciliation du Timor-Leste ; la commission de la Vérité et de la Réconciliation en Sierra Leone avec plus de 7 000 dépositions ; la commission de la Vérité et de la Réconciliation du Pérou avec un personnel qui a parfois atteint 500 membres avec plus de 17 000 dépositions. Les dirigeants de l?International Center for Transitional Justice estiment que pour qu?une enquête soit solide et indépendante, la création de commissions devrait obligatoirement être précédée d?un vaste processusde consultation nationale, d?élaboration d?un mandat adapté à la situation,d?un engagement politique clair, et d?une enquête solide et indépendante.
SYLVIO MICHEL, LEADER DES VERTS FRATERNELS
« Cette commission est essentielle pour regarder notre passé en face »
Quelle est l?utilité d?instituer une commission sur l?esclavage et l?engagisme qui, contrairement à l?apartheid ne sont palpables que par leurs lointaines séquelles ?
Cette commission doit être située dans le contexte de la réhabilitation des droits de personnes dont la vie continue à être affectée par les séquelles de phénomènes passés.
Mais les conclusions de cette instance ne risquent-elles pas de finir leurs jours au fond d?un tiroir ?
Que n?a-t-on pas insinué face au combat des Verts pour que le 1er février soit décrété jour férié pour commémorer l?abolition de l?esclavage ? Et quid de la lutte pour que la MBC accorde à la langue créole la place qu?elle mérite ?
Pourtant, aujourd?hui, le congé du 1er février est un pilier de la reconstruction de la mémoire et la langue créole est devenue incontournable dans l?audiovisuel.
Cette commission est essentielle pour regarder notre histoire en face et l?assumer. Elle permettra de réparer les torts subis, notamment la perte d?identité, de culture, de dignité qui sont à la base de la difficulté de se construire socialement et de se projeter dans l?avenir. Je suis confiant que la démarche de réparation, si elle est vécue par les différentes sections de la population, libérera l?esprit du Mauricien, débloquera notre société et nous permettra d?avancer à pas de géant.
Ne craignez-vous pas que l?attention des victimes des séquelles ne soit polarisée par l?aspect financier de la réparation ?
Pour libérer les esclaves, leurs propriétaires ont exigé une compensation financière, et les victimes du nazisme ont été dédommagées. Au Canada, le peuple Inuit a obtenu des terres mais aussi de l?argent ; en Afrique du Sud, les victimes de l?apartheid ont reçu une compensation financière ; chez nous aujourd?hui, l?industrie sucrière se bat pour une compensation de l?Union européenne dans le cadre des réformes.
Mais la réparation comprend aussi d?autres formes. Elle a déjà commencé avec le congé du 1er février et la protection du Morne.
Le cadre de certains instruments de développement comme celui de l?« Empowerment Programme » ne suffit-il pas pour faire avancer la cause de la réhabilitation ?
Nous avons certes un Empowerment Programme, mais il est loin de fonctionner selon les paramètres qui tiennent compte de la nécessité des descendants d?esclaves de jouir d?un soutien spécifique pour leur assurer une de réhabilitation socio-économique?
Les Américains, sous l?impulsion de Bill Clinton, ont bien eu recours à l?Africa Growth and Opportunity Act (AGOA) pour réparer les séquelles de l?esclavage. Mais les descendants d?esclaves n?en ont pas bénéficié de manière directe et substantielle.
Lindsay PROSPER et A.C.
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