Publicité
Le baiser ?
On connaît le fameux poème de Louise Labé, la « Belle Cordière » d?un seizième siècle renaissant : « Baise m?encor, rebaise-moi et baise ; Donne m?en un de tes plus savoureux, Donne m?en un de tes plus amoureux ; Je t?en rendrai quatre plus chauds que braise. »
Son nom, sans doute, la prédisposait à la célébration du baiser : « Labé » a une possible parenté avec le latin « labium », lèvre. Amoureuse fervente, sincère, rebelle aux pudeurs hypocrites, elle a laissé le souvenir d?une femme exceptionnelle, « la plus grande poétesse qui soit née en France », affirme Léopard Sédar Senghor...
Le baiser, dirait Vialatte « remonte à plus lointaine antiquité, duo tendre ou fraternel des souffles réunis. Symbole de vie donc, marque d?accueil, reconnaissance de l?Autre en tant que pareil à soi-même, le baiser en signe de bienvenue à des hôtes demeure une pratique répandue de par le monde. C?est le baiser de paix, terminant un différend ou une guerre. Souhait de bonheur donné aux jeunes mariés, ou baiser de consolation aux êtres éprouvés, le baiser est d?abord une forme d?union entre les hommes. Le baiser sur la main, signe de respect ou de soumission, est une forme atténuée du baiser au visage. Egalement, chez les Esquimaux par exemple, le contact se donne par le nez. L?accolade, ou joue-à-joue a la même signification de cordialité choisie. On retrouve le même sens dans le baiser sur le vêtement, les pieds, les genoux ou le front qui sont des gestes d?accueil et de bienvenue à un personnage vénéré.
On se souvient que, accueilli sur une terre étrangère, le premier geste du Pape Jean-Paul II était de baiser la terre d?accueil, en signe de respect et d?amour fraternel.
À l?opposé de ces fonctions, nous trouvons le « baiser de Judas » marque de trahison, qui fait que l?Église a longtemps condamné la pratique du baiser. Pourtant, l?on baisait les reliques, la croix du Christ, le pied de Saint-Pierre, à Rome. Le « baiser à la Terre » évoqué plus haut, les guerriers le pratiquaient jadis - on le trouve encore au cours de la Guerre de Cent ans ? priant ainsi les forces telluriques de leur rendre vigueur et courage. C?était une forme de prière à la Terre-Mère. D?ailleurs, dans bon nombre de contes, le baiser (d?un prince charmant, c?est-à-dire qui lève un « charme », conjurant un sort jeté) rappelle à la vie une princesse endormie. Ce baiser, élan vital, peut avoir la forme du « baiser d?initiation », admission au sein d?une confrérie (le « consolamentum » des Cathares).
Quant au « baiser d?amour », il est longuement décrit et commenté par deux auteurs, (parmi beaucoup d?autres, bien sûr...) dans la civilisation orientale, dans le Kama Soutra ; pour l?Occident, dans l?Ars Amatoria du poète latin Ovide. Le Kama Soutra, manuel d?érotologie, (en partie seulement) du Vatsyayana, enseigne les différentes pratiques rituelles du baiser aux jeunes filles. Longue énumération des formes du baiser : touchant, palpitant, tourné, serré, ludique (le « combat par la langue ») la science du baiser doit conduire à l?extase sexuelle, attisant l?amour à travers l?échange des souffles, soupirs de l?âme, à condition qu?un sentiment puissant sous-tende ces démonstrations. Faute de quoi, le baiser n?est plus qu?une gymnastique du visage dénuée de sens... C?est cet aspect stratégique, assez limité, que l?on pourrait reprocher à Ovide, qui traite surtout des techniques du séducteur, sans trop s?embarrasser de sentiment. Notre époque moderne est ainsi plutôt une adepte d?Ovide que de l?extase indienne ou tantrique... Nos baisers de gens pressés, habitués des contacts rapides, ont banalisé ce geste de tendresse ou de respect, totalement vidé de sa symbolique. « Bisouillage » des collègues de travail, ou échange rapide de deux corps prêtés, le baiser perd son contenu d?accueil et de don qui en faisait un signe fort. Le mot même, passant du nominal au verbal, est devenu l?équivalent de « coïter », automatisme animal sans signification... La « permissivité » des m?urs, vocable pompeux pour dire « dépravation », a enlevé au baiser, comme à toute pratique amoureuse, la poésie et l?innocence du don de soi, pour n?être plus qu?un simulacre parmi d?autres, dans lequel l?individu ne s?engage plus. Pourquoi « perdre son temps » à jouer avec un partenaire à « faire du sentiment », si l?on peut « faire plus court » ? C?est le, sinistre réalisme de nos temps robotisés...
De même qu?il faut désormais tutoyer tout le monde, (oubliant que le tutoiement à un sens d?une certaine mise en commun) il faut « faire l?amour » comme on « prend, un verre » en attendant le bus. En attendant la prochaine occasion...
Heureusement, il nous reste la Poésie ? au moins celle des livres :« Ce goût de chair encore entre toutes chairs heureuses, Et la terre écriée sur ses rives poreuses... De l?écume, nous fut chose légère et chose plus dispendieuse Que lingerie de femme dans les songes, que lingerie de l?âme dans les songes. » Saint-John Perse, « Amers».
Publicité
Publicité
Les plus récents