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Partir, revenir ?
En dehors des obligations privées ou professionnelles, pour quelles raisons décide-t-on de partir ? Pour aller où, et y quoi faire ? À notre époque où les gens voyagent de plus en plus, c?est une question qui peut paraître superflue. Parbleu ! « On part pour changer d?air, pour visiter tel pays », « faire le Kamchatka qu?on n?a pas fait encore », ou se reposer, etc. Toutes ces réponses stéréotypées n?éclairent guère le problème. Les animaux, hors leurs migrations saisonnières liées à leur survie (les oiseaux, par exemple) n?éprouvent pas ce besoin de « partir pour partir »?
Chez l?homme, il y a, semble-t-il, dans ce désir de partir un besoin de renouvellement, de rompre avec la routine, le « toujours pareil » qui érode la curiosité des débuts, pour devenir une habitude détestée. Un appel d?air vers l?Ailleurs. Donc l?intention de fuir. Une réalité trop lourde, grise, mutilante. Pour « découvrir » peut-être un nouvel aspect du monde, des visages différents, autres climats, autres m?urs, autres propos? S?il n?est pas complètement blasé, l?homme est mû par la curiosité. Mais certains vont ailleurs, simplement pour échapper à un horaire, aux contraintes, et « voir passer le temps », à une époque où « on n?a plus le temps de rien ». Voilà le sens vrai du mot « vacances » : se sentir vacant, libre de ne rien faire.
Au contraire de ceux-là, les curieux du monde, les « explorateurs » désireux de s?étonner d?autre chose. De se fatiguer même, jusqu?à prendre des risques. Ainsi des navigateurs, des spéléologues, des grimpeurs de sommets escarpés? Mais ces sports-là, ça se prépare : il y faut technique, entraînement, endurance, etc.
Un navigateur solitaire sait quand il part : sait-il quand, ou si, il reviendra ? Ceux-là jouent leur vie, taquinent la performance folle. En tout cas, ces athlètes du voyage n?ont jamais le temps de s?ennuyer. N?est-ce pas l?essentiel ?
La mythologie du voyage veille au fond de nous. Ce furent les vastes migrations dont l?histoire des peuples est riche. La quête du nouveau, le goût de l?aventure, de connaître, et d?apporter aussi ce que l?on est : coloniser. Pour les grands navigateurs du passé, leur existence ne pesait pas lourd, face à l?espérance des eldorados à découvrir. Franchir des océans, durant des mois, souvent décimés par d?horribles maladies, tempêtes et naufrages, pour trouver quoi ?
Pourtant, dans la rêverie, « l?Invitation au voyage » suggère des visions plus douces. Celle de Baudelaire, par exemple :
« Mon enfant, ma s?ur, songe à la douceur
D?aller là-bas vivre ensemble !
?Là, tout n?est qu?ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. »
Et cette fascination pour un paradis perdu dans le c?ur du poète désabusé :
« Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate !
?Comme vous êtes loin, paradis parfumé !
?Mais le vert paradis des amours enfantines? »
Mais il est bien aléatoire, ce paradis que l?on cherche, que l?on espère retrouver? Tels des chercheurs de trésors. Le plus accessible des « paradis » est en soi, ou il n?est pas.
Partir, c?est aussi l?errance, la divagation : fuir pour se fuir. Ici, on pense à Céline, à l?extraordinaire roman qu?est son « Voyage au bout de la nuit ». Titre qui en dit déjà beaucoup. Quant à l?exergue, au seuil du roman, il définit ce « voyage » :
« Voyager, c?est bien utile, ça fait travailler l?imagination : Tout le reste n?est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.
Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C?est un roman, rien qu?une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais.
Et puis d?abord tout le monde peut en faire autant.
Il suffit de fermer les yeux.
C?est de l?autre côté de la vie. »
De l?Afrique au Danemark, en passant par l?Angleterre, l?Amérique et l?Allemagne en feu, cette grande « nuit » de Louis-Ferdinand Céline est l?une de celles qu?un homme ne peut traverser que comme un « revenant », après l?ivresse d?un voyage fou, nourri de délire?
À propos de revenant, comment revient-on, après être parti ?
On ne revient jamais à la même place, dans la même peau. Mais ceci est une autre histoire?
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