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L?année artistique 2006
Il est difficile de comparer les activités artistiques d?une année à celles des précédentes. Il faudrait pouvoir faire abstraction de notre propre évolution sur ce plan pour ne rien dire de nos états d?âme et autres sujets de contentement et d?amertume. Disons surtout que nous n?avons pas sujet de nous plaindre de l?apport de l?année qui s?achève. Elle nous a, en effet, apportés généreusement son lot de confirmations et de découvertes, nous permettant de demeurer optimistes quant au millésime 2007 qui pointe déjà le bout du nez.
Notre revue artistique de 2006 peut commencer sur l?hypocrisie dont font preuve différentes autorités. Elles brillent par leur absence quand il s?agit de défendre notre patrimoine architectural pour mieux se répandre en éloges quand nos meilleurs paysagistes urbanistes croquent amoureusement les pans les plus esthétiques de nos bâtiments et monuments historiques en péril.
D?un côté, on vandalise l?école Onésipho-Beaugeard, la demeure coloniale de cet Adrien d?Épinay, père fondateur du parlementarisme mauricien et de notre liberté de presse, on donne le feu vert à la démolition de la School de la rue Édith-Cavell, on livre à des étrangers notre Grenier et les anciennes casernes françaises, construites au XVIIIe siècle, sur un bloc corallien millénaire, servant de QG à notre DWC moribonde, on permet à des pyromanes patentés de brûler à petit feu notre gare Victoria.
Fantaisie créatrice et coups de c?ur paysagistes
Et, de l?autre, on s?extasie devant nos peintres qui se multiplient pour préserver notre patrimoine architectural, au moins sur leurs toiles, appelées pourtant à être dispersées, faute de galerie nationale, toujours attendue, parce qu?on persiste à mettre l?accent sur les milliards du coût de sa construction au lieu de budgéter les millions pouvant permettre à l?État, comme à nos collectivités locales, d?acheter les meilleures toiles que nos artistes exposent, ici et là, semaine après semaine.
C?est l?amère conclusion que nous avons retirée de l?exposition Nu l?Heritaz, rassemblant, au Foyer du Théâtre du Port-Louis, des toiles des Charoux, de David, de Thomasse, de Danielle Hitié, de Kistnassamy et de Vaco.
Nous nous sommes heureusement rattrapés, deux semaines plus tard, grâce au tour de l?île esthétique auquel nous a convié Yves David, ancré pourtant à son port d?attache de l?Alliance française à Bell-Village. Beau Rivage. L?île Maurice ignorée. Le Ruisseau-miroir aux reflets-alouettes. Marais-bayou. Les feuilles de tôle palette des cases de Triolet. Le décor théâtral des racines suspendues de nos La Fouche. Petit Gamin d?où le Pieter-Both apparaît longiligne. La Baie-du-Tombeau et sa boutique jadis célèbre pour ses gâteaux costé et sa devanture de varangue tapissée des capsules en alu du vin La Cloche.
Yves David a besoin du tour de Maurice pour exprimer son trop plein d?émotions esthétiques. Siddick Nuckcheddy se contente, dit-il, de Mahébourg mais, en fait, des pirogues et autres marines grandporiennes. D?un côté, nous regrettons qu?il n?ait pas davantage mis son immense talent au service des charmes discrets de la mahébourgeoisie mais, de l?autre, quel éblouissement que ses fonds de lagon, étincelant de couleurs et de lumière que souligne l?empreinte griffée du pastel sec. Moments inoubliables vécus à l?étage du Château Gheude à Mahébourg.
Pascal Lagesse ne craint pas de mêler la fantaisie la plus créatrice à ses coups de c?urs paysagistes tant rodriguais que mauriciens. Ce peintre a aussi l?intelligence d?exposer ses toiles dans la rue ou presque (un des espaces commerciaux disponibles au Front de Mer du Caudan), permettant ainsi au tout venant d?admirer ses multiples talents. Pascal Lagesse, c?est le savoir-faire d?un Marcel Lagesse ou d?un Max Boullé osant épouser les fantaisies d?une Nathalie Perrichon ou d?un Hervé de Cotter. Cela ne peut produire que des transfigurations.
Nous avons dit « fantaisie »? D?autres artistes ne craignent pourtant pas d?accepter la servitude d?un thème imposé. Ainsi Jeanne Gerval-Arouff, Roger Merven, Saïd Aniff Hossanee, Rikesh Boodhun, et tant d?autres acceptent de plancher autour de Malcolm de Chazal, à qui Curepipe dédie sa salle d?exposition au Lake Point. Si Rog caricature en papier découpé un Malcolm encore plus légendaire et prométhéen que nature, Jeanne Gerval-Arouff choisit le basalte pour immortaliser ce génie philosophique à l?état pur maniant aussi bien pinceaux que stylos.
Le sucre s?impose également à quelques-uns de nos peintres et photographes talentueux au Musée-Aventure de Beau-Plan. Cela donne de multiples mises à feu, engendrant autant de buissons ardents, de feux d?artifice, d?explosions de couleurs et autres transfigurations. Dans le même souffle, Diane Henry magnifie alvéoles et tranches d?agrumes pour les métamorphoser en autant de rosaces, dignes d?orner nos cathédrales les plus priantes.
Les sirandanes sont à l?honneur à l?Alliance française, à la fin de mars. Élégant coup de chapeau aux charmes vivaces de notre créolité partagée. Elles permettent à une godasse de Serge Constantin de singer notre Malcolm national et à des Zougadères de Fabien Cango de faire de même avec les joueurs de cartes de Cézanne. Nous avons regretté le manque de sonorité éclatante des libellés en créole des sirandanes sélectionnées. Ils doivent exploser comme nos dilo diboutte, dilo pendant ou encore piti batte mama.
Nul mieux que Krishna Luchoomun ne sait tirer parti d?un thème imposé. Jonglant avec le rouge vif qu?on ne peut trouver qu?à Londres, il parvient à « emblémifier » les symboles de la vie londonienne que sont l?autobus à impérial, les pillar box, les cabines téléphoniques, la monarchie mieux représentée par Ma Diana que par Élizabeth II Regina.
Ledikasyon pu Travayer prouve, cette année, qu?idéologie et Beaux-Arts font bon ménage. Cette ONG particulièrement méritante, en raison de la pureté intrinsèque de son combat, ordonne à ses exposants de militer pour la liberté contre les répressions. Cela permet à Vijay Maroothynadan de sauver notre planète grâce à la souffrance de ceux qui se sacrifient pour le salut de la multitude. Nalini Treeboohun nous enseigne qu?on ne bride pas l?imagination, ni peut-on enchaîner le rêve. Neermala Luckeenarain tresse des guirlandes de fils barbelés comme d?autres des couronnes d?épines. Patrice Offmann nous offre un cierge quadricolore, distillant le rappel des droits de l?Homme, de la Femme et de l?Enfant.
Profusion de chefs-d??uvre et d?innovations
Moorthy Nagalingum célèbre un demi-siècle passé au service des Beaux-Arts à Maurice. Un demi-siècle de fidélité à la grâce du trait fondateur qu?un minimum de couleur granuleuse vient épaissir pour lui donner consistance et ampleur. Pierre Argo part aussi de ce geste fondateur mais qu?il multiplie et étaie au gré de son inspiration.
Mais 2006 restera surtout l?année de la prise du pouvoir par des artistes-femmes à l?instar de Maryse Hardy, de Mélissa Rivet, d?Ariana Cziffra, de Dominique Maigrot, de Val Hezinger-Guimbeau, de Vijayluxmi Beeharry-Panray, de Nive Renaux et de toutes les autres exposantes du 25e Salon de mai, sans oublier la multitude d?autres peintres au féminin n?ayant pas fait d?exposition en solo cette année. Elles savent, dans l?ensemble, tirer parti d?une ou l?autre couleur dominante pour créer un monde nouveau qu?elles reconstruisent avec bonheur grâce à leurs mains habiles et à leur vision féminine du monde qui nous entoure.
C?est dire que les talents sont là. Tant masculins que féminins. Le panorama de la peinture mauricienne, voulu par Georges André Decotter, ne cesse de s?élargir et de s?agrandir. Manque seulement à ce tableau idyllique un public assez talentueux pour apprécier comme il se doit cette profusion constante de chefs-d??uvre et d?innovations, ainsi qu?une galerie d?art nationale et le recours à de nouveaux moyens technologiques pour garder mémoire vivante et constante de ces multiples expositions, n?allant pas au-delà de quelques jours d?ouverture et de visite alors qu?elles devraient être là pour l?éternité ou presque et demeurer à notre entière disposition. Espérons que 2007 et notre MBC/TV sauront réaliser ce que 2006 et notre ministère des Arts n?ont pu nous offrir.
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