Publicité

Questions à…

Vijay Naraidoo : «Le coût de la vie réduit peu à peu la marge de fin de mois»

1 octobre 2026, 18:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Vijay Naraidoo : «Le coût de la vie réduit peu à peu la marge de fin de mois»

Vijay Naraidoo, président du Senior Citizens Council.

À l’occasion de la Journée internationale des personnes âgées, le président du «Senior Citizens Council», Vijay Naraidoo, fait le point sur les défis du vieillissement, le poids du coût de la vie et la place des aînés dans une société en mutation.

■ Quels sont aujourd’hui les principaux défis de nos seniors ?

Le premier défi est de changer notre regard sur le vieillissement. Maurice vieillit rapidement : selon les statistiques officielles, la proportion des 65 ans et plus continue de progresser et le ratio de dépendance est passé de 431,7 pour 1 000 en 2024 à 441,4 en 2025. Nous devons donc repenser nos politiques, non seulement en termes de protection sociale, mais dans une perspective de droits humains, de dignité et de participation.

Le deuxième défi est la santé et l’autonomie : maladies chroniques, perte de mobilité, fragilité, difficultés auditives ou visuelles, parfois dépendance. Il faut renforcer la prévention, les soins de proximité et à domicile, la réadaptation et l’accompagnement des aidants. Le Budget 2026-2027 prévoit l’extension des visites médicales à domicile aux 85 ans et plus, ainsi que le renforcement des infrastructures des Recreational Centres.

Un défi moins visible, mais tout aussi important, est l’isolement. On peut vivre longtemps sans bien vivre lorsqu’on est coupé de sa famille, de son voisinage ou de sa communauté. Le passage de la famille élargie à la famille nucléaire rend nécessaires de nouveaux espaces de solidarité entre les générations.

Vient ensuite le numérique. La digitalisation facilite l’accès aux services, mais elle crée une nouvelle exclusion quand les compétences, les équipements ou l’accompagnement manquent.

Enfin, il faut combattre l’âgisme. Une personne âgée ne doit jamais être considérée comme inutile, dépassée ou incapable de décider en raison de son âge. En cette Journée internationale, je rappelle un principe : la dignité, les droits humains et la capacité de contribuer à la société n’ont pas de date d’expiration.

■ Le coût de la vie pèse-t-il davantage sur les personnes âgées ?

Oui, surtout celles qui ont des revenus fixes et peu de possibilités de les augmenter. Mais les seniors ne forment pas un groupe homogène : certains disposent d’une pension contributive, d’économies ou du soutien de leur famille, d’autres de ressources bien plus limitées.

Nous avons constaté des hausses de prix sur le pain, sur certains produits alimentaires, sur l’électricité, le gaz de cuisson, l’essence, le diesel et les tarifs de taxi. Pour quelqu’un qui vit d’une pension, même une augmentation modérée de plusieurs dépenses essentielles réduit peu à peu la marge de fin de mois.

L’alimentation, l’électricité, le gaz, le transport et le logement pèsent en premier. Mais il faut aussi regarder la santé : même quand les soins publics existent, restent les médicaments non entièrement couverts, les consultations privées, les lunettes, les appareils auditifs, les soins dentaires, les déplacements médicaux et l’aide à domicile. La situation est particulièrement difficile lorsque la personne vit seule.

■ Quelles mesures attendre des autorités ?

La première mesure est de placer la dignité et les droits humains des personnes âgées au cœur de toutes les politiques publiques. Dépassons l’approche qui les voit surtout comme des bénéficiaires de prestations : ce sont des citoyens à part entière, avec des droits, des responsabilités, des choix et une capacité de contribuer.

Il faut ensuite renforcer les services de santé et d’accompagnement de proximité : prévention, dépistage, réadaptation, soins à domicile. Les personnes très âgées ou à mobilité réduite devraient pouvoir recevoir une partie de ces services sans avoir à se déplacer constamment.

Je souhaite aussi des infrastructures réellement adaptées : trottoirs praticables, passages piétons sûrs, transports publics accessibles, bancs et espaces de repos, logements adaptés, centres communautaires et espaces de loisirs. Une ville ou un village adapté aux aînés est plus sûr et plus agréable pour tous.

La fracture numérique doit être prise au sérieux. La digitalisation ne doit jamais devenir une exclusion : il faut maintenir des alternatives humaines et développer des programmes d’accompagnement numérique. Il faut aussi offrir davantage de possibilités à ceux qui veulent continuer à contribuer : bénévolat, mentorat, transmission de savoirs, activités culturelles, environnementales ou communautaires et, pour ceux qui le souhaitent et le peuvent, une activité professionnelle.

Il est également essentiel de renforcer la protection contre la maltraitance et l’âgisme : une personne âgée victime de négligence, de violence, d’exploitation financière ou de discrimination doit pouvoir être entendue.

Enfin, le dialogue intergénérationnel doit occuper une place bien plus importante dans nos politiques publiques, car les aînés détiennent un patrimoine immatériel considérable : expérience, connaissance, mémoire et valeurs. Je souhaite une politique qui ne demande pas seulement «Que pouvons-nous faire pour nos personnes âgées ?», mais aussi «Que pouvons-nous faire avec elles ?»

■ Le passage de la famille élargie à la famille nucléaire change-t-il la cohabitation entre générations ?

La famille élargie assurait autrefois une proximité quotidienne entre grandsparents, parents et enfants. Les aînés étaient naturellement intégrés à la vie familiale et transmettaient connaissances, valeurs et expériences.

Avec la famille nucléaire, cette proximité se raréfie. Les jeunes vivent ailleurs, travaillent loin du domicile familial ou se consacrent à leurs études et à leur carrière. Les personnes âgées peuvent alors se retrouver seules, même avec des enfants et des petits-enfants.

Cela ne signifie pas que la famille nucléaire soit négative : elle répond à l’évolution des modes de vie et aux réalités économiques. Le vrai défi est de préserver la solidarité familiale dans cette nouvelle organisation.

Le premier risque est l’isolement : les aînés perdent des occasions de partager leur expérience, et les jeunes celle de connaître leur histoire familiale et leur patrimoine culturel. Il y a aussi un défi de compréhension. Les jeunes évoluent dans un monde transformé par Internet, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et de nouvelles formes de travail, alors que les aînés ont grandi dans un autre environnement. Sans dialogue, ces différences nourrissent l’incompréhension.

Il faut donc créer de nouveaux espaces de rencontre, où écoles, associations, centres communautaires, Senior Citizens Associations et collectivités locales ont un rôle à jouer. Et le dialogue doit être réciproque : les aînés ont une expérience que les jeunes n’ont pas encore, les jeunes possèdent des connaissances que les aînés peuvent découvrir. Les uns transmettent la mémoire, les autres ouvrent des portes vers l’avenir. Évitons deux attitudes : croire que les jeunes ne peuvent pas comprendre les aînés ou que les aînés sont dépassés par leur époque.

L’objectif n’est pas de ressusciter la famille élargie du passé, mais de créer les formes de solidarité intergénérationnelle dont la société moderne a besoin. La famille change, notre responsabilité demeure : qu’aucune génération ne vive isolée de l’autre.

Je terminerais par une conviction : les jeunes sont les héritiers du futur, les personnes âgées les dépositaires d’une part essentielle de notre mémoire. Entre les deux, le dialogue permet à une société d’avancer.

Publicité