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Liaoning : l?envers de la croissance chinoise

31 décembre 2006, 00:00

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C?est une « boutique » en forme d?inventaire à la Prévert : sur le trottoir, étalé sur une méchante bâche, Lao Liu a disposé un extraordinaire bric-à-brac. Casquette vissée sur le crâne, cet ancien ouvrier de 60 ans, qui a perdu son emploi, survit en gardant les vélos sur un parking d?immeuble tout en arrondissant des fins de mois difficiles en vendant tout et n?importe quoi dans ce quartier de Shenyang, grande ville de cette région du nord-est chinois qui était autrefois la Mandchourie.

M. Liu n?est pas à proprement parler un chômeur. En Chine, il a le statut de xiagang, expression signifiant qu?il a été « débarqué » de son entreprise mais reste, en théorie, lié à cette dernière en touchant une partie de son salaire même s?il ne travaille plus? Une situation sociale dont l?ambiguïté est à l?aune d?une époque qui a vu le démantèlement des grandes entreprises « malades », autrefois fleurons d?une industrie lourde dont s?enorgueillissait le régime.

Depuis des mois, M. Liu vit dans ce quartier sinistré où des usines désaffectées aux vitres fracassées exhibent leurs carcasses non loin de magasins de meubles ultramodernes et de nouveaux lotissements réservés à une poignée d'« enrichis » de fraîche date.

Sa « maison » est une ruine

Sa « maison » est une ruine sans chauffage, exposée aux vents mauvais de l?hiver mandchou, où son épouse, une dame courbée, prépare un maigre repas dans la cour de cette ancienne imprimerie désaffectée. Ses revenus sont limités mais lui permettent de joindre les deux bouts, grâce à la réactivation d?une certaine « protection sociale » : outre l?équivalent de 40 euros par mois que lui rapporte son travail de gardien de bicyclette, un fonds public lui verse une trentaine d?euros.

Il constate, sans émotion apparente : « Aujourd?hui, il y a des gens qui possèdent des frigos et la télé. Avant, tout le monde avait un travail. Les temps changent? » Dans la province industrielle du Liaoning, le chiffre cumulé des « vrais » chômeurs, des « débarqués » comme M. Liu, des personnes « en attente d?un emploi » (une catégorie encore différente) a atteint, ces dernières années, des centaines de milliers.

Le passage à l?économie de marché, surtout après la relance des réformes par l?ancien dirigeant Deng Xiaoping au début des années 1990, a provoqué dans cette ex-Mandchourie hyper-industrialisée, un cataclysme social. Dès 1986, quatre réglementations avaient, en théorie, mis fin à l?assurance de l?emploi à vie dans les entreprises publiques.

Le Liaoning s?efforce aujourd?hui de jeter les bases d?un « projet pilote » destiné à reconstituer un système de protection sociale. Une quadrature du cercle : il est pour le moins délicat d?importer le système d?État-providence européen, parce que l?État ne peut totalement le financer, et pas non plus le système d?assurance-maladie à l?américaine, parce que les individus et les entreprises sont souvent incapables de payer, comme le soulignent des articles de la presse chinoise.

Au département des affaires sociales de Shenyang, chef-lieu du Liaoning, le vice-responsable Yang Shunchang explique les grandes lignes du projet, en prenant pour exemple l?assurance santé : selon lui, grâce à un échafaudage combinant cotisations et subventions ? la création d?un « fonds public » financé par l?État et un système de participation individuelle ? « 85 % des travailleurs des entreprises privées, publiques et étrangères sont couverts par l?assurance-maladie ».

Quant aux xiagang, comme Lao Liu, « il n?y en a presque plus », soutient M. Yang. « On a résolu le cas de 300 000 personnes en accordant des subventions, en reclassant des personnes ? débarquées? ou en ayant accordé des compensations de licenciement. »

État de vieillissement accéléré

Un moyen commode de ne pas considérer comme chômeurs des gens qui, de facto, ne sont pas parvenus à retrouver ailleurs un emploi? « Les ?shiye? (chômeurs), poursuit-il, touchent 230 yuans (23 euros) par mois pendant deux ans mais sans bénéficier de l?assurance-maladie. »

Et les retraites dans une Chine en état de vieillissement accéléré ? « Le problème est résolu, tranche-t-il, l?allocation retraite n?est plus à la charge de l?entreprise, elle est versée par un fonds de pension financé par l?État central et la municipalité. »

Non loin de Shenyang, dans un parc de la ville de Fushun, Han Jinzhong, 63 ans, casquette, bleu de travail, rumine le passé. « Je travaillais dans une aciérie et les 1 200 yuans (120 euros) de ma retraite ne sont pas suffisants pour vivre. Alors, j?ai dégotté un emploi provisoire dans le même secteur.

Je travaille comme journalier. Ça me rapporte 20 yuans par jour. Dans le monde d?aujourd?hui, il faut bien se démener pour assurer les fins de mois. »

@ 2 006 Le Monde ? Bruno PHILIP (Distribué par The New York Times Syndicate)

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