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IA

Qui habite qui : l’humain ou la machine ?

28 mars 2026, 06:15

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Il y a, dans le parcours d’Aarshin Karande*, une intuition qui devrait nous alerter. Une intuition simple, désarmante : «Mind matters in media matters». L’esprit habite les médias, et les médias, en retour, habitent l’esprit. C’est bien dit, je trouve. Cette relation circulaire, que nous avons longtemps sous-estimée, devient, en effet, aujourd’hui, le cœur battant – ou vacillant – de notre époque dominée par l’intelligence artificielle qui s’installe sans crier gare.

Ce que nous appelons aujourd’hui IA n’est pas une rupture. C’est en fait une continuité. Une extension sophistiquée des technologies de communication qui, depuis des décennies, structurent notre perception (et pratique personnelle) du monde. Mais là où le basculement devient dangereux, c’est dans notre manière de raconter et de vivre cette technologie. Nous ne nous contentons plus de l’utiliser : nous la mythologisons, à bien des égards. Nous lui prêtons des intentions, une intelligence, presque une âme, des fois même, une âme… divine. Et c’est là, selon plusieurs avis critiques, que commence le malentendu.

Karande le dit sans détour : l’IA devient «mercurielle et précaire» dès lors que nous l’anthropomorphisons **. Nous projetons sur elle des concepts humains – cognition, langage, intelligence – qui ne sont que des analogies imparfaites. Ce faisant, nous ne comprenons ni la machine, ni nous-mêmes. Nous construisons un miroir déformant où notre propre humanité se brouille. Ce glissement n’est pas anodin. Ce glissement inexorable est politique, culturel, civilisationnel.

Dans son parcours, de l’University of Washington Bothell à la London School of Economics, puis à Oxford, Karande explore un champ trop souvent négligé : celui de la gouvernance des médias et de leurs effets sur la conscience humaine. Son constat est implacable : plus nos technologies deviennent puissantes, plus notre responsabilité collective s’amenuise. Comme si la complexité technique servait d’alibi à une forme de démission morale.

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Or, l’IA ne pense pas. L’IA calcule. Elle ne comprend pas. Elle corrèle.

Ce rappel, presque banal, est pourtant essentiel à une époque où les discours publics – politiques comme économiques – entretiennent une confusion dangereuse entre simulation et compréhension. Lorsque des systèmes statistiques sont présentés comme des entités intelligentes, nous franchissons une ligne invisible : celle où la responsabilité humaine commence à se diluer. Et cette dilution a des conséquences très concrètes.

Dans le domaine artistique, que Karande connaît intimement à travers la musique classique indienne, cette tension devient particulièrement visible. L’IA promet de démocratiser, d’accélérer, de rendre accessible. Mais à quel prix ? Celui de la profondeur. Celui de la discipline. Celui, surtout, de ce que les traditions appellent le savoir incarné.

Car toute la singularité de ces traditions repose sur une transmission qui dépasse l’information. Le guru-shishya parampara n’est pas un simple transfert de données : c’est une formation de l’être. Une lente alchimie entre pratique, présence et intériorité. À l’inverse, l’IA réduit le savoir à ce qu’elle peut traiter : des données, des patterns, des probabilités. Ce que nous risquons de perdre, ce n’est pas seulement une esthétique, c’est surtout une manière d’être au monde.

Et pourtant, le débat public reste étrangement superficiel. On célèbre les prouesses technologiques, on s’inquiète des pertes d’emplois, mais on évite la question centrale : que devient l’humain dans un monde où ses propres créations redéfinissent les contours de son intelligence ?

Karande pointe une fracture émergente : après la fracture numérique, voici la fracture de l’IA. Une nouvelle ligne de division entre ceux qui maîtrisent ces outils et ceux qui les subissent. Une fracture qui, déjà, marginalise des communautés entières, notamment dans le Sud global, où les traditions culturelles risquent d’être représentées – ou déformées – par des systèmes conçus ailleurs, avec d’autres référentiels. Le danger est double. D’un côté, une standardisation algorithmique du réel. De l’autre, une dépossession silencieuse des cultures.

Lorsque des modèles sont entraînés sur des données incomplètes ou biaisées, ils ne produisent pas seulement des erreurs : ils fabriquent une version appauvrie du monde. Une version qui, à force d’être répétée, finit par s’imposer comme vérité. C’est là que le combat devient urgent.

Karande propose une piste : reprendre la main. Produire des données de qualité. Construire des cadres éthiques adaptés aux spécificités culturelles. Refuser l’idée que la technologie serait neutre ou inéluctable. En somme, réinscrire l’IA dans un projet humain, et non l’inverse. Cela suppose un changement de posture. Passer de l’émerveillement passif à une vigilance active. Comprendre que l’IA n’est pas une entité autonome, mais le reflet de nos choix collectifs.

Au fond, la question n’est pas de savoir si l’IA peut comprendre un raga. Elle est de savoir si nous comprenons encore ce que signifie comprendre...

Dans ce monde où les machines simulent de mieux en mieux l’intelligence, le véritable enjeu est ailleurs : préserver ce qui ne se simule pas. La présence. L’expérience. La conscience. Autrement dit, l’humain. Et cela, je le pense sincèrement, aucune intelligence artificielle ne pourra jamais l’apprendre à notre place.

* «Can AI Understand a Raga? Aarshin Karande on Music, Machines and Meaning».

** Le fait d’attribuer à quelque chose qui n’est pas humain – comme une machine, un animal ou un objet – des caractéristiques humaines.

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