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«Oui, nous sommes une bande de râleurs mais...»
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«Oui, nous sommes une bande de râleurs mais...»
par Deepa BHOOKHUN
● Que représente la fête du Travail pour vous ?
La fête du Travail est symbolique de la lutte des travailleurs et nous la devons aux grandes revendications que les Américains ont faites à Chicago en 1886 pour s?élever contre le fait que les travailleurs n?avaient aucun droit. C?est donc une façon de commémorer cette lutte qui a vu beaucoup de sang couler. C?est aussi un jour de réflexion où les travailleurs viennent de l?avant avec leurs revendications.
● Les circonstances qui ont donné naissance à cette lutte, ont-elles changé ?
Nous savons très bien que nous vivons dans une époque moderne. Je sais que certains disent que les syndicalistes refusent de changer. Ce sont les politiciens qui refusent de changer. Ils ont toujours la même conception de la société et refusent toujours de voir les syndicalistes comme des partenaires du développement économique et social. Ils nous considèrent plutôt comme une bande de râleurs.
● Vous l?êtes très souvent...
(Rires?) Je peux accepter cette critique mais nous sommes de bons râleurs parce qu?au moins, nous les aidons à réfléchir ! Très souvent nous avons réussi à faire en sorte que le gouvernement et les employeurs changent de position. Il y a beaucoup de compétences dans le monde syndical. Nous avons dépassé le syndicalisme de la lutte ouvrière ; ça, c?était la base. Mais par définition, les syndicalistes sont revendicateurs et cela ne changera pas.
● De nos jours le lieu du travail est soumis à des règles. Cela rend-t-il votre lutte obsolète ?
Non pas du tout, mais c?est la raison pour laquelle nous disons qu?il faut repenser à notre stratégie. Et à notre niveau, nous ?uvrons dans cette direction. Nous sommes en train de moderniser nos structures et mettre sur pied une école de formation pour que nos membres deviennent compétents et dynamiques. Mais pour que les relations industrielles marchent, il faut que l?employeur joue le jeu pour qu?il n?y ait pas de frustration.
● Quelles sont les revendications des travailleurs aujourd?hui ?
En tant que membres d?une fédération nationale, nous réfléchissons à haute voix sur les grands projets de société. Cela inclut les problèmes avec l?incinération par exemple et notre contribution se fait au niveau du National Economic and Social Council. Mais malheureusement, il n?y a pas de mécanisme pour faire entendre notre voix, il n?y a pas de conseil national du travail par exemple où nous pouvons faire un échange d?idées et apporter notre contribution. Il faut que le gouvernement nous écoute. Ailleurs, le patronat, le gouvernement et les syndicats s?asseyent autour d?une même table et discutent dans le respect. Cela n?existe malheureusement pas à Maurice parce qu?il y a trop de méfiance.
● Les syndicats ne se positionnent-ils pas comme un mouvement d?opposition ?
Je sais à quoi vous faites référence. Voyons le problème de la DWC. Nous avons commencé les protestations et les partis d?opposition se sont joints à nous. Mais c?est le gouvernement qui nous pousse dans cette direction parce que malgré toutes les lettres que nous envoyons, il n?y a jamais de réponse. Il n?y a pas de réaction quand nous commençons un mouvement de protestation. Mais dès qu?un parti d?opposition se joint à nous, le gouvernement réagit. Alors que le gouvernement aurait dû nous écouter bien avant car je ne pense pas que ce soit démagogique qu?un mouvement syndical défende l?emploi ! La réaction du gouvernement démontre que la stratégie de se joindre à l?opposition est payante.
● Je parlais d?opposition en termes d?habitude des syndicalistes de s?opposer à tout systématiquement.
Nous ne nous opposons pas à tout.
● Donnez des exemples de mesures auxquelles vous ne vous êtes pas opposés?
Mais si ces mesures sont à l?avantage de la population, nous les soutiendrons.
● Combien de mesures ont été à l?avantage de la population récemment ?
Malheureusement, il n?y en a pas eu récemment. Tout ce qu?il y a eu, c?est la taxation du lump sum, l?enlèvement de subsides, etc. Et on nous dit, souffrez maintenant mais récoltez après. Nous sommes en train de trop souffrir avec cette réforme économique. Même le gouvernement reconnaît aujourd?hui que l?enlèvement des subsides sur le riz et la farine n?était pas une bonne idée.
● Cela expliquerait-il votre demande que les subsides soient rétablis dans le prochain budget ?
Mais oui. Les gens ne peuvent pas continuer à vivre ainsi avec leur pouvoir d?achat qui diminue. Cette demande est légitime.
● Honnêtement, quelles sont les chances que le gouvernement accède à votre demande ? N?est-ce pas là encore une excuse pour la confrontation ?
Non. Nous savons qu?il y a des pressions du FMI et de la Banque mondiale. Mais leurs prescriptions ne sont pas adaptées à Maurice. Les membres du gouvernement ont eu la chance de voir les effets d?appauvrissement de leurs mesures. C?est pourquoi tous les gouvernements précédents ont résisté à la pression de la Banque mondiale et du FMI.
● C?est peut-être là le problème ; nous avons tellement résisté que nous en sommes là !
Écoutez, la situation financière du pays n?est pas si désespérée qu?on veut nous le faire croire. Je pense que sur certaines denrées de base, il faut avoir des subsides. La croissance ne peut se faire au détriment de la population !
● Comment la croissance se fait-elle au détriment de la population !
La croissance en Chine est de 10 %. Cela veut-il dire qu?il n?y a plus de pauvreté ? Il y a une partie de la population qui en a bénéficié mais pas la grande majorité. Il y a un problème dans la distribution des richesses. C?est ce qu?il faut revoir.
● La globalisation a-t-elle affecté la façon dont les syndicalistes fonctionnent ?
Avec la globalisation, nous ne sommes pas sur le même pied d?égalité. Ceux qui vont venir investir ici ne voudront pas de syndicalistes parce qu?ils viennent chercher la main-d'?uvre à bon marché. Le bonheur du travailleur mauricien n?intéresse pas le businessman, ce qui lui importe, c?est son profit et sa productivité.
● Mais l?employé qui n?est pas bien payé, n?est pas heureux et productif ! L?employeur le sait. Les données n?ont-elles pas changé ?
Peut-être qu?il y a des employeurs comme cela mais pas tous. Entre-temps nous travaillons pour le bonheur de l?employé. Quand il dira à son syndicaliste qu?il n?a pas de problème, nous arrêterons de faire des revendications pour lui.
● Nous avons aussi un problème de mentalité à Maurice. On veut tout avoir sur un plateau, sans effort et on n?est jamais content !
On ne peut pas généraliser. Ces gens-là existent partout.
● Quelles sont les véritables raisons du boycott du National Pay Council (NPC) ?
Nous ne sommes pas d?accord pour négocier au sein du NPC car c?est une émanation du patronat. C?est le gouvernement qui va choisir les syndicalistes qui y siégeront ! Trouvez-vous cela normal ? Je veux savoir pourquoi le ministre ne veut pas écouter la voix des syndicalistes ? Il y a 15 fédérations qui veulent parler. Avons-nous tous tort ? Sommes-nous tous déraisonnables ? Le danger avec le NPC, c?est que nous aurons le strict minimum. Et puis, il faudra dépendre de la bonne volonté de l?employeur. Tous les employeurs ne sont pas de bonne volonté. L?année dernière, plus de 95 % des employeurs n?ont pas payé plus de Rs 135.
● Parce qu?ils n?en avaient pas les moyens ?
Ils prétendent tous ne pas avoir les moyens. Il y a des chiffres officiels et c?est la raison pour laquelle nous demandons plus de transparence dans cet exercice. Et maintenant, ils veulent lier à cet exercice la compétitivité, la productivité, etc.
● Avec raison peut-être ?
Pas du tout ! Nous ne sommes pas en train de parler d?augmentation de salaire car il serait normal de l?indexer à la productivité ? mais de compensation salariale pour faire face à la perte du pouvoir d?achat ! Il ne faudrait pas confondre les choses. Le gouvernement aime citer Singapour comme exemple. Mais à Singapour, la compensation salariale est liée au coût de la vie et elle est indexée automatiquement au taux d?inflation. Il n?y a même pas de négociations !
● Le syndicalisme mauricien s?est-il renouvelé ?
Il nous faut préparer les jeunes à assurer la relève parce que le monde du travail devient de plus en plus difficile. Le travail permanent n?existera plus très bientôt et le monde du travail est en train de changer. Je sais qu?il faut céder la place. Mais les politiciens doivent aussi y penser ; ils vieillissent et n?ont pas assuré la relève.
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