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L’ère du doute numérique

20 septembre 2026, 09:40

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Dans la séquence politique et policière actuelle, un paradoxe s’impose. À sa sortie des Casernes centrales, Pravind Jugnauth n’a pas commenté l’enquête sur les équipements d’écoute acquis sous son mandat. Il s’est en revanche exprimé sur les Moustass Leaks et les nouvelles bandes sonores. Selon lui, certaines voix attribuées à Missie Moustass pourraient avoir été fabriquées ou relever du deepfake, tandis que la bande qu’il avait dévoilée à Grand-Bois serait authentique.

L’ancien Premier ministre est donc interrogé dans une affaire portant sur des moyens de surveil lance, alors qu’une autre enquête cherche à établir si une conversa tion compromettante est authen tique, manipulée ou générée arti ficiellement. Entre l’écoute et la fabrication de la voix, Maurice découvre les deux faces d’une même révolution technologique.

L’affaire de la bande attribuée à Jean Karl Berty Elysée est exem plaire. Nasser Beekhy a remis à la Financial Crimes Commission (FCC) un affidavit et une clé USB contenant notamment un enregistrement censé étayer ses allégations dans le dossier Mamy Ravatomanga, où une somme de Rs 350 millions est évoquée. Elysée, qui a depuis démissionné du PMO, nie catégoriquement être l’un des interlocuteurs et a porté plainte.

La FCC doit désormais établir l’origine, l’intégrité et l’identité des voix. Une expertise étrangère est recherchée, dans un contex te où la police est accusée d’être politisée et gangrenée de l’in térieur. Selon l’avocat de Beekhy, quatre institutions internatio nales auraient écarté l’hypothèse d’une intervention de l’intelli gence artificielle (IA). Mais leur identité et leur méthodologie n’ont pas été rendues publiques. Cette conclusion reste donc elle même à vérifier.

C’est le véritable enjeu. Il ne suffit plus de demander : «Qui parle ?» Il faut aussi savoir : est-ce bien cette personne ? Quand et où l’enregistrement a-t-il été réal isé ? Le fichier a-t-il été modi fié ? Quel appareil l’a capté ? Par quels téléphones est-il passé ? Qui l’a transmis ? En attendant la National Crime Agency et l’in fluence de Scotland Yard, la police et la FCC semblent avancer dans cette direction. Les téléphones de plusieurs protagonistes sont examinés, tandis qu’un voice test doit comparer leurs échantillons vocaux avec ceux de l’enregis trement. La technologie devi ent ainsi à la fois l’arme du mensonge et l’outil nécessaire pour le démasquer.

En octobre 2024, les Moustass Leaks avaient déjà montré combi en une démocratie pouvait être désorientée lorsque des conver sations privées, authentiques ou non, étaient découpées puis diffusées sur les réseaux sociaux. Les fuites doivent être considérées comme des matériaux bruts, non comme des récits achevés. Avec les deepfakes, cette règle est deve nue essentielle. L’IA ne permet pas seulement de fabriquer une fausse voix. Elle permet aussi de fabri quer un doute crédible. Hier, un responsable qui niait une conver sation devait affronter l’existence de l’enregistrement. Aujourd’hui, il peut répondre : «Ce n’est pas ma voix.» Et même face à une bande plausible, le public peut objecter : «Peut-être est-ce une IA.»

Le vrai et le faux deviennent ainsi plus difficiles à distinguer. Les Moustass Leaks dépassent la simple saga des bandes sonores : ils posent la question de la souver aineté informationnelle d’un petit État démocratique à l’âge de l’IA. Nous demandions en 2024 qui pouvait écouter qui. Avec les technologies d’infiltration des téléphones, la réponse était déjà inquiétante. Une autre question s’impose désormais : qui peut faire parler qui ? La première technolo gie pouvait voler une conversation ; la seconde peut l’inventer. Entre les deux se trouvent le journaliste, le juge, l’enquêteur et le citoyen. Tous dépendent d’une qualité que la technologie ne peut garantir : le discernement.

La prochaine audition de Pravind Jugnauth aux Casernes centrales sera donc suivie avec attention. L’enquête sur les équipements de surveillance doit établir les faits, les responsabil ités et les autorisations entourant leur acquisition et leur utilisation. Elle ne peut être remplacée par des récits politiques. De même, l’affaire Elysée-Beekhy ne pour ra être tranchée par une vidéo virale, une déclaration d’avocat ou la seule affirmation qu’il s’agit d’un deepfake. Seule une exper tise contradictoire, documentée et reproductible pourra établir ce que contient réellement la bande. La démocratie numérique exige une nouvelle discipline : ne plus croire parce que l’on entend, ne plus nier parce que l’on doute...

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