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Raoul Lucas : en pédagogie,il y a un avant et après La Salle

16 septembre 2007, 00:00

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Nous sommes nombreux à connaître et à estimer Raoul Lucas, comme historien chevronné de la Réunion, mais aussi comme ami et compagnon de recherches et de discussions. Nous connaissons sa passion particulière pour l?histoire de la pédagogie dans notre océan Indien. À notre grande stupéfaction, nous le découvrons aussi partisan des méthodes lasalliennes d?éducation.

Et c?est avec le plus grand plaisir que, mercredi, à l?hôtel de ville de Curepipe, à l?occasion de sa conférence publique, valorisant l?inauguration de l?exposition du patrimoine pédagogique du collège Saint-Joseph, nous avons découvert qu?ils possèdent de quoi défendre et justifier sa nouvelle vision de ce que doit être une authentique pédagogie pour notre région indocéanique comme pour le reste du monde.

Il est assez sûr de son fait pour affirmer ex cathedra qu?en matière de pédagogie universelle, il y a un avant et un après La Salle. Il va plus loin en proclamant que tous les éducateurs sont des héritiers de La Salle, car il suffit d?ajouter la particule « de classe » à son patronyme pour savoir qu?on a affaire à un pédagogue de grande valeur.

Jean Baptiste de La Salle (1651-1719) est ordonné prêtre à Reims en 1678. On lui confie le soin de créer des écoles pour enfants pauvres. Heureux choix d?où découle une révolution universelle de la pédagogie. Confronté aux réalités sociales, il se rend compte que ce qui manque le plus aux enfants pauvres ce sont des maîtres de valeur. Il propose donc à des jeunes de se consacrer entièrement à l?éducation d?enfants pauvres et crée à leur intention un institut, les Frères des écoles chrétiennes, et un noviciat, une véritable école normale pour leur donner la formation pédagogique et humaine requise.

Le système se met en place, mais il ne se lasse pas de répondre aux besoins au fur et à mesure qu?ils font leur apparition. Il rédige un ensemble d?ouvrages pédagogiques et de manuels scolaires à l?intention de ses Frères éducateurs et de leurs élèves. En 1950, le pape Pie XII le proclame saint patron des éducateurs.

Écoles de liberté et de découverte

Raoul Lucas explique. Il découvre par hasard, mais avec bonheur, les nombreuses vertus de la pédagogie lasallienne, en faisant des recherches sur l?histoire de l?éducation à la Réunion et dans l?océan Indien. Il salive devant l?intuition fondamentale de La Salle. Enseigner est un métier. D?où la nécessité d?une formation professionnelle pour éviter l?improvisation comme l?impréparation. Son idée de créer une école normale pour former de futurs éducateurs pour enfants pauvres n?a aucun équivalent avant lui.

Son deuxième principe interdit d?ouvrir une école si l?on n?est pas au moins trois Frères éducateurs dont un doit diriger et assurer le bon fonctionnement de l?établissement scolaire. Au fil des ans, il ajoutera d?autres utiles précisions plus terre à terre : comment doit-on s?asseoir pour étudier ? Comment fabriquer un pupitre ? Il rédige un code de conduite à l?usage des Frères éducateurs qui demeure, aujourd?hui encore, un best-seller et qui est universellement appliqué.

Construire des écoles, mais pour qui ? D?abord pour les enfants les plus pauvres. Écoles donc gratuites. Écoles non ghetto, mais écoles de liberté, de découverte et d?épanouissement. Il écarte par avance des objections qui ont cours aujourd?hui encore.

La Salle s?oppose donc à ceux qui prônent l?éducation de l?élite. La priorité lasallienne est donc l?éducation des enfants pauvres, car leurs besoins éducatifs sont beaucoup plus grands que ceux des enfants riches.

La Salle innove en matière d?enseignement. Il promeut la simultanéité de la lecture et de l?écriture. Il fait de même pour la langue maternelle, autrement dit la langue utilisée couramment par l?enfant pauvre. En France, l?enseignement lasallien se fera donc en français et non en... latin comme cela se fait habituellement. Notons à ce propos que nous, à Maurice, nous sommes encore à l?ère pédagogique préhistorique et pré-lasallienne, car nous nous entêtons à enseigner à nos enfants, pauvres et riches, sinon en latin du moins en anglais alors qu?ils parlent créole entre eux et chez eux.

La Salle prône donc un enseignement unitaire, collectif, souple et interactif. Pas d?éducation qui soit individuelle. L?éduca-teur s?appelle non pas maître, mais frère car il doit demeurer le frère des enfants éduqués qui l?appellent frère parce qu?il est leur frère et doit agir conformément à cette appellation.

Dans la deuxième partie de son exposé, Raoul Lucas explique comment la fille Debassyns, épouse de Villèle, Premier ministre des rois de France Louis XVIII et Charles X, obtient que les Frères éducateurs lasalliens s?installent à la Réunion. Dans la plus grande confusion possible d?ailleurs parce que la bonne société coloniale des îles s?urs veut mordicus d?une éducation pour les seuls enfants riches de l?élite et les Lasalliens s?en tiennent au principe de l?école gratuite pour enfants pauvres.

Proposer des modèles significatifs

La demande est telle qu?on décide de créer un noviciat-école normale pour former, à la Réunion, les Frères éducateurs requis. Ce noviciat accueillera des Mauriciens, qui plus tard feront connaître la pédagogie lasallienne à leurs compatriotes. D?où l?arrivée des Frères éducateurs à Maurice, devant aboutir à la création du collège Saint-Joseph en 1877.

Raoul Lucas souligne une autre intuition majeure des Frères éducateurs. Pour faire progresser les enfants éduqués, il faut leur proposer des modèles significatifs.

À la Réunion, ils jettent leur dévolu sur Lislet Geoffroy et sur Albius. Jean Baptiste Lislet Geoffroy, est le fils de l?ingénieur Geoffroy et d?une esclave, Marie Geneviève Niama mais de sang royal. Enfant, Lislet montre des aptitudes extraordinaires pour les sciences exactes. Il est en fait un surdoué. Il deviendra au fil des ans un savant. Il est le Mauricien mondialement le plus connu de son temps, en raison de son rayonnement intellectuel hors du commun.

Albius est un enfant esclave. Grâce à son sens d?observation très aiguisé, il découvre comment les insectes fécondent la vanille. Il met alors au point un procédé de fécondation artificielle de la vanille. Son procédé fera la fortune des vanilliers du monde entier, mais ne lui rapportera pas un centime. On attribuera sa découverte à un hasard ne requérant aucune rémunération.

Pendant la dernière partie de son exposé particulièrement instructif et révélateur, Raoul Lucas évoque quelques difficultés pédagogiques de nos jours dont l?incapacité d?assurer l?insertion professionnelle même des étudiants qui réussissent brillamment leurs études. D?où la question toujours posée : l?école pour qui ? Pourquoi ? Comment ?

Privilégier un enseignement personnalisé

Hier, ce qu?on apprenait à l?école demeurait valable pour toute une vie. Aujourd?hui, on découvre qu?un enseignement devient caduc au bout de... cinq ans. De plus en plus, la réussite devient une affaire d?équipes, alors que l?enseignement demeure une affaire individuelle. On découvre les vertus de la discrimination positive : donner plus à ceux qui ont moins. Principe éducatif de plus en plus banni de l?enseignement mauricien.

En privilégiant un enseignement personnalisé, en accordant la plus grande attention aux enfants en difficulté, en favorisant les exigences collectives au détriment de celles individualistes, en promouvant les valeurs humaines fondamentales, la pédagogie lasallienne demeure aujourd?hui le plus important réseau éducatif au monde, car comptant 62 universités, un millier d?établissements scolaires, 84 000 éducateurs et un million d?étudiants et d?élèves et heureux de l?être, sous toutes les latitudes et longitudes.

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