Publicité
Révolte ?
Relisant ces jours-ci Ionesco, ce Roumain devenu Français, comme Mircea Eliade, comme Emil Cioran, je me disais que, sous sa mine d?épagneul triste et pacifique, Eugène Ionesco a toujours été un être foncièrement révolté, mais d?une lucidité sans aucune espérance. Ce qui a donné ce théâtre que l?on a qualifié d?« absurde », mais qui n?est construit que sur le grossissement de la réalité, dans des situations d?une banalité de fait divers. La bouffonnerie grotesque alterne avec le drame sans issue de la condition humaine dont la vie n?est qu?un rêve traversé de cauchemars?
L?un de ses premiers ouvrages écrit en roumain, paru en 1934, s?intitulait « No » ? NON en français ? il avait 30 ans. Le ton était donné. Ce « non » circulera dans toute son ?uvre sous des formes différentes : l?humour, la dérision, la cocasserie, le saugrenu, l?absurdité du monde? Plus tard, il dira que la lecture de Raymond Queneau, celui des « Exercices de style », a contribué à fixer son mode d?expression théâtrale, ces dialogues décousus, à répétitions symétriques, ces intrigues minuscules, invraisemblables, qui enragèrent tant les premiers spectateurs de la « Cantatrice chauve », où, évidemment, on ne trouve ni chauve, ni cantatrice? Farce, oui ; mais farce souvent lugubre ou carrément dramatique comme « Le Roi se meurt ».
Il s?est parfois expliqué sur cette obsession de la mort. Comme au cours de cet entretien, en 1990 :? « Je me dis avec horreur que je vais mourir. Je me dis avec une angoisse infinie que mourront ma fille, ma femme, et qu?il n?y a pas de merci : quoi qu?on fasse il n?y a pas de merci? Nous naissons, nous croissons en force et en beauté, et petit à petit c?est la dégringolade et nous voilà laids, boiteux, fragiles, comment cela est-il possible, comment cela est-il permis, et pourquoi ? J?ai interrogé les prêtres que j?ai rencontrés et même le Pape à qui j?ai écrit : Pourquoi en est-il ainsi ? Tous m?ont répondu : c?est un mystère, nous n?avons pas de réponse? Je vois là une cruauté de Dieu que moi, homme, je ne peux pas accepter? »
Ionesco explique là le fond de sa révolte, le non-sens du monde. La guerre, l?injustice, la maladie, la mort, qu?est-ce que tout cela signifie ? « Pourquoi l?univers a-t-il été fait de cette façon ? D?où ma question, mon unique question : Dieu existe-t-il ? »
L?origine de cette révolte est donc métaphysique. Et l?absurde son corollaire, sa conséquence. Mais, alors que Camus démontre la nécessité du combat dans une perspective uniquement terrestre et le réconfort de la communauté humaine, Ionesco, comme Beckett est abandonné à sa solitude. Dans l?idée de révolution, il y a l?espérance d?une issue ; dans la révolte, il n?y a qu?une protestation sans fin. « La seule force qui me reste, disait Ionesco, c?est le refus. »
Mais c?est le refus d?un voyage dans lequel nous sommes tous embarqués. Pas plus que sur l?avion, dans la vie on ne peut descendre en marche. Content ou non, il faut faire quelque chose de sa vie. De son refus, Ionesco a écrit une ?uvre, étonnante, originale. Et scandaleuse tant elle secouait les habitudes de penser des gens de son époque.
La solution ? car il faut bien en inventer une ? n?est-elle pas de faire de sa vie « quelque chose de beau et d?utile », comme dit Camus ? Pour soi-même d?abord, parce que c?est plus intéressant que de désespérer ; pour les autres ensuite afin de les aider de quelque manière? La révolte qui débouche sur le suicide n?est pas une solution : on ne résout rien par l?absence. Sans compter qu?il peut, autour de cette absence, faire du dégât.
Pourtant, l?existence nous rend chaque jour témoins de faits révoltants : crimes, misères, scandales, malhonnêteté frauduleuse, la liste des perversions, des nuisances, des cruautés s?allonge. Au cas par cas, des réparations, des aides, des compensations amènent de quoi panser les plaies, rendre justice, combattre le mal par le bien. Les anonymes que nous sommes ajoutent leur obole à l?État-providence, aux organismes de secours. La générosité circule à travers le monde, cette vérité-là existe aussi. Mais, globalement, nous nous sentons tellement dépassés, impuissants face à ces volontés de destruction, cette grande machine à broyer les hommes, que la tentation de retrait est forte. Que faire contre ces catastrophes provoquées, (sans parler des naturelles?) Même les « Grands » de ce monde ne « gouvernent » plus grand-chose, mais sont gouvernés par des forces qui les dépassent. Alors ?
C?est une question immense, multipolaire. Seule la volonté fraternelle des hommes, partout où ils le voudraient réellement, pourraient inverser le mouvement. Des forces bénéfiques, visibles ou souterraines, travaillent à cette grande espérance, du Nord au Sud et de l?Est à l?Ouest? Si l?on ne parvient pas à cette union totale des nations, notre monde ne tiendra pas.
Michel BEDU
Publicité
Publicité
Les plus récents