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Le premier défi
Les grand-messes de cette envergure s?achèvent, en général, sur une note de solennité. Dans une sorte d?engagement collectif, toute la communauté d?une seule voix, grave parce que pleinement consciente de l?enjeu, exprime sa détermination à ?uvrer vers l?objectif fixé, à appliquer un programme dont les lignes directrices auront été dégagées. Les Assises du tourisme ne se sont pas refermées sur un tel contrat explicite et cérémonieux. La faute à la foule, à la panne, à la méthode ? Qu?importe : le but est atteint, tout le monde a compris qu?elles marquaient un point de rupture. Désormais, le tourisme est priorité économique nationale.
Le gouvernement ne l?a pas posé ainsi mais le tourisme est bel et bien le premier défi réel qu?il doit relever. Le ton des partenaires étrangers, insistant sur nos chances de succès, et celui des acteurs locaux, pressés de voir bouger les choses, sont autant d?expressions de l?urgence à laquelle il est sommé de répondre. L?exercice, somme toute, en fut un de communication, de mise en commun, puisqu?en réalité tous les problèmes soulevés sont connus et les commentaires des experts furent trop succincts pour constituer des solutions. Il fut nécessaire, mais le gros du travail reste à faire. On attend le gouvernement sur un terrain où il ne s?est pas encore beaucoup illustré : celui de la rigueur.
N?en déplaise à Eric Debry, ce n?est pas à TUI que le Maroc doit une croissance touristique qui est passée de 3,8 millions de touristes en 2002 à 5 millions en 2004. C?est grâce au suivi minutieux de son Comité stratégique du Tourisme, créé dans le sillage de ses premières assises en 2001. Ce comité est chargé de veiller à l?application de sa Vision 2010 pour le tourisme élaboré trois mois après l?exercice. L?accord passé avec l?opérateur européen n?est qu?un centième des mesures d?un programme couvrant une soixantaine de champs d?intervention. Etonnamment exhaustif, ce programme pose, au dirham près, au mois près, les échéances, les études à commander, les chantiers à ouvrir, les accords à passer. Le tout sur 15 mois.
En six mois, nous pouvons, nous, avancer considérablement ; nous partons mieux lotis que les Marocains. Mais il faudra, comme eux, comprendre que le succès de la politique économique reposera non pas sur la promptitude à créer un comité sur le « branding » ou une autorité de régulation pour la politique aérienne, mais à définir et à appliquer une stratégie multidimensionnelle. Le gouvernement doit s?engager à procéder à tous les arbitrages nécessaires pour que le statut de priorité absolue du tourisme soit respecté. La difficulté, certes, est que les champs qui réclament le plus d?intervention ne sont pas de minces affaires.
La critique qui est revenue dans tous les ateliers, c?est bien la fadeur de la destination. S?il ne s?agissait que de multiplier les chambres, d?améliorer le service hôtelier voire même trancher sur l?accès aérien, les choses auraient été plus simples. Mais les efforts devront se concentrer sur des aspects qui ne relèvent pas du tourisme à proprement parler. Car pour faire émerger une identité, une âme, un « brand », susceptible de toucher le touriste, il faut dépoussiérer. On touche là la gestion des administrations régionales, la congestion routière, la gestion des déchets, les marchands ambulants, l?absence de courtoisie, tous ces problèmes nationaux qu?on a reportés tant que le touriste se plaisait à l?hôtel?
Il n?y a pas de secret : il faut de l?initiative, de la persévérance, du dirigisme. Les citoyens, les boutiquiers ne fleuriront pas d?eux-mêmes leurs devantures ni n?embelliront leurs façades. Les Singapouriens ne l?ont pas fait. C?est en créant une Beautification Unit qui s?en est allé chercher sur toute la planète de quoi « verdir » la cité que Lee Kuan Yew les y a amenés. On n?a pas besoin d?aller si loin. C?est en éduquant les enfants à l?école afin qu?ils expliquent à leur tour à leurs parents qu?on ne marche pas sur les pelouses. Le respect pour l?environnement est né du plaisir de voir le pays s?embellir.
Il faut surtout des idées ou donner la responsabilité à ceux qui en ont le talent de participer à améliorer le pays. Le tourisme singapourien a démarré quand un cinéaste, manipulateur de sons et lumière, a inventé le lion de mer. Si peu? Mais s?il avait nommé, pour le récompenser d?un porte-à-porte réussi, un agent politique, Lee Kuan Yew, c?est sûr, n?aurait pas eu ses résultats.
Rien ne se fera sans l?aide du privé. La plupart des pays touristiques ont un Community Beautification Program ou prélèvent une taxe sur le tarif de la chambre d?hôtels pour embellir les façades des villages balnéaires. Vu l?atrophie dont souffrent nos administrations régionales, les groupes privés, tous secteurs confondus, devraient parrainer chacun un quartier traditionnel, contribuer à donner à un village, en révélant sa spécificité, cette attraction que cherche le touriste. Même les événements qui devraient devenir des rendez-vous ? la fête du letchi, de la mer, du patrimoine, du sucre, que sais-je encore ? devraient émaner du privé, qui a outre les moyens, la créativité.
Le gouvernement a une immense tâche. Il faut qu?il la réussisse. Ses grandes décisions ont rendu suffisamment de mauvais services au pays comme ça. Le choix de sa politique éducative est douloureux. Il est resté sourd aux sentiments d?inquiétude d?une grande partie de la population, traduits par la presse généraliste. Il n?a écouté que son petit cercle. Vendredi, encore, le sociologue Dominique Wolton évoquait la mission de l?école, la comparant à celle de la presse : elle est de donner la « connaissance », la plus large possible, au plus grand nombre possible. Parce que, en démocratie, elle doit apprendre aux enfants à cohabiter. Pour l?école de Gokhool, c?est raté. Elle fabriquera des petits voyous qui pulluleront dans le paysage nouveau du tourisme réinventé.
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