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Gender Links : sensibiliser pour changer le regard des hommes
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Gender Links : sensibiliser pour changer le regard des hommes
A la voir si frêle dans des vêtements presque toujours trop larges pour elle, on peine à croire que Colleen Lowe-Morna est la force motrice de Gender Links. Elle est à la base de la création de cet organisation non gouvernementale, en mars 2001 et de toutes ses interventions, dont la dernière en date est le Sommet sur la parité dans les médias qui s?est tenu du 12 au 14 septembre dernier à Johannesburg et qui a réuni 184 activistes et journalistes de 12 des 13 pays de la Southern African Development Community (SADC).
Gender Links est une structure dont l?exécutif ne comprend que huit personnes, Colleen Lowe-Morna compris, et dont le personnel est dénombré à cinq, en la comptant également. C?est à la fin des années 80 alors qu?il n?est question que du nouvel ordre de l?information, que cette journaliste économique qui rêve de faire ce métier depuis l?âge de 9 ans, réalise pleinement que les informations traitant de pays du Sud et provenant de ceux du Nord sont déformées. Une analyse approfondie de tout ce qui est publié et diffusé lui fait prendre pleinement conscience que les femmes sont inexistantes comme sources au sein des médias.
De concert avec l?agence de presse africaine Inter-Press Service, auprès de laquelle elle trouve un écho favorable, cette Zimbabwéenne de souche démarre un nouveau service, baptisé Women Feature Service. Celui-ci a pour vocation de sensibiliser les journalistes à l?importance de la parité des sources dans le traitement de l?information. Il se charge de recruter des journalistes femmes qui agiraient alors comme courroies de transmission des voix féminines. Le Zimbabwe étant à l?époque le c?ur des pays de la SADC, Colleen Lowe-Morna prend son bâton de pèlerin et voyage dans les pays de cette communauté pour convaincre principalement des femmes journalistes.
Cette conscience de l?importance de donner la parole aussi bien aux femmes qu?aux hommes finit par faire son bonhomme de chemin. Ce sujet est d?ailleurs au menu des discussions de la cinquième conférence mondiale des femmes à Beijing, en Chine. Entre-temps, Colleen Lowe-Morna a quitté le Women Feature Service pour prendre de l?emploi auprès du Commonwealth Secretariat où sa conscience de la parité s?aiguise. ?C?est là que j?ai pensé qu?il fallait mettre la parité à l?agenda des médias?, raconte la cheville ouvrière de Gender Links.
?Mais qui allait prendre cette responsabilité ? Personne ne voulait toucher aux médias qui apparaissaient aux yeux de tous comme une anguille se faufilant entre les doigts. Je me suis dit que si tout gouvernement doit rendre des comptes, il fallait aussi que les médias en fassent de même.?
Colleen Lowe-Morna et quelques autres femmes gagnées à la cause, qui feront par la suite partie de l?exécutif de Gender Links, planchent sur les stratégies à être adoptées pour convaincre les médias. Elles pensent à la constitution d?une organisation non gouvernementale qui agirait comme pont entre les activistes et les médias. Ses objectifs seraient de renforcer les capacités des femmes journalistes, de sensibiliser les lectrices et auditrices aux publicités sexistes et les inciter à faire campagne pour obtenir le retrait desdites publicités, tout en offrant aux médias des publications alternatives.
Mais pour accomplir tout cela, il faut d?abord parler le même langage que les médias. ?Les médias sont inscrits dans la durée et constituent une des forces les plus influentes du globe. On ne peut les contourner. Il faut composer avec eux et traiter avec eux sur leur terrain en utilisant leur langage.?
Gender Links dûment enregistrée en mars 2001, commence par publier un livre intitulé Whose News, qu?elle choisit de lancer officiellement en Namibie à l?occasion du 10e anniversaire de la Déclaration de Windhoek. Organisé par le Media Institute of South Africa (MISA), ce lancement se fait en présence d?une centaine de rédacteurs en chef dont deux seulement sont des femmes.
?C?était la première fois que nous évoquions le sujet de la parité dans le traitement de l?information mais loin de se sentir attaqués, les hommes et les femmes des médias nous écoutaient car nous parlions leur langue. Nous leur avons expliqué que d?après notre exercice de contrôle, ils ne donnaient la parole qu?à 17 % de femmes et que cela constituait une forme de censure. Car comment est-il possible de parler de liberté d?expression quand la moitié de la population n?est pas entendue ? Nous leur avons aussi montré comment la parité dans le traitement de l?information pouvait être bon pour leur business?.
A partir de là, le MISA décide de s?allier à Gender Links et réclame une gender policy ébauchée par cette ONG à leur intention. Dans cette gender policy, il est dit que l?expression n?est vraiment libre qu?au moment où la voix des femmes est entendue. Sachant que le partenariat avec MISA est solide, l?ONG passe à la deuxième étape qui consiste à fournir des statistiques sur ce qu?elle avance aux rédacteurs en chef des 13 pays de la SADC.
Colleen Lowe-Morna croyant dur comme fer dans l?efficience des partenariats, contacte 32 organisations du Sud de l?Afrique et leur enseigne les techniques de contrôle des sources de l?information, tant quantitatif que qualitatif. A Maurice, son antenne est la Media Watch Organisation, fondée par Loga Virahsawmy.
Une fois la formation terminée, ces organisations appliquent ces exercices de contrôles de l?information aux différents médias de leur pays respectif et la compilation de toutes ces données amènent à la publication en 2002 du Gender in the Media Baseline Study (GMBS). Cette étude qui constitue une première mondiale vient donner raison à Gender Links. Dans les 13 pays de la SADC, seules 17 % des femmes ont la parole au sein des médias. Cette révélation secoue les médias de plusieurs pays qui réclament alors des formations pour leurs journalistes et des gender policy. Les cinq personnes formant Gender Links se mobilisent sur le terrain et enchaînent formation sur formation. A ce jour, cette ONG a organisé un total de 30 ateliers de travail dans divers pays.
Les plus réceptifs à ces formations sont les médias des petits pays tels que Maurice où la majorité des rédacteurs en chef et leurs journalistes acceptent de faire leur autocritique et de rectifier le tir en cas de dérapages. Il en va de même pour les Seychelles où il n?existe aucun organe formant les journalistes. Etonnamment, les pays où Gender Links rencontre le plus de résistance sont la Namibie et l?Afrique du Sud.
?En Namibie, ils sont très méfiants des ONG. En Afrique du Sud, les médias sont très résistants. Ils se targuent d?être indépendants et estiment qu?ils n?ont rien à apprendre d?une ONG. Jusqu?au lancement du GMBS, nous avons bataillé dur pour nous faire entendre dans un pays où nous sommes pourtant basés.. Dans un journal afrikaans, le rédacteur en chef avec qui nous avions une rencontre a dit qu?à son avis les femmes ne voulaient pas faire de la politique et que si davantage de femmes restaient à la maison, il y aurait moins de problèmes sociaux.?
Face à de telles attitudes machistes, Colleen Lowe-Morna avance le pion de l?humour. ?Je lui ai dit qu?il fallait sortir le dimanche pour se rendre compte que les femmes voulaient effectivement faire de la politique et que si davantage d?hommes restaient à la maison, ils contribueraient peut-être à diminuer les problèmes sociaux?, déclare-t-elle, ajoutant qu?il faut aussi savoir faire preuve de psychologie. ?Il ne faut pas essayer de dominer la conversation quand on rencontre de telles attitudes. Il faut laisser les stéréotypes faire surface en se disant que les changements que nous voulons apporter ne se feront pas du jour au lendemain. Ces attitudes sont cimentées et prendront du temps pour se modifier. Se le dire aide à temporiser.?
Si certains médias sud-africains se laissent finalement convaincre, un noyau dur de résistance persiste. Quand l?an dernier, Gender Links demande qu?à l?occasion du 8 mars, Journée internationale de la femme, les journaux publiant la photo d?une pin-up à demi dévêtue, montrent ce jour-là le portrait d?une femme dans une autre occupation, cette ONG se fait taper sur les doigts par le Sunday Times.
?Cette campagne intitulée Strip The Back Page nous a valu d?être dénigrées par le Sunday Times. Ce journal a même traité l?une d?entre nous de lesbienne. Nous pensions poursuivre mais nous nous sommes ravisées, réclamant un droit de réponse, que nous avons obtenu. Ils ont fait une journaliste femme répondre à notre mise au point. Cela dit, qu?importe. Cette campagne a placé Gender Links sur la carte sud-africaine. Les talk-shows radiophoniques ont été assaillis d?appels de femmes qui se sont dit outrées par les insultes du Sunday Times à notre égard. C?était du jamais-vu. Cela nous a permis de répercuter encore plus fort le GMBS et depuis ça, je dois dire qu?il y a eu du progrès dans les médias sud-africains?.
La directrice de Gender Links explique que la stratégie de cette ONG n?est pas que de faire du plaidoyer mais aussi d?agir. ?Au lieu de se contenter de dire que les médias n?accordent pas la parole aux femmes, la Media Watch Organisation de Maurice qui a abattu un travail formidable jusqu?ici, a pensé à faire publier un annuaire de sources féminines pour que les journalistes et activistes sachent où se tourner. Cette idée est formidable et je suis sûre qu?elle sera reprise par nos autres partenaires dans les pays de la SADC. Les mots-clés de notre action sont partenariat, recherches et plaidoyer. Tout cela est mis dans la marmite qui bout seule et les autres reprennent nos idées et cela a un effet multiplicateur.?
Colleen Lowe-Morna ne croit pas en l?approche bulldozer. ?La vie est l?art du possible. Il ne faut pas se laisser abattre par ce qui ne fonctionne pas mais regarder ce qui fonctionne. Si certains médias ne sont pas prêts pour des changements, il ne faut pas leur forcer la main. Il suffit de travailler avec ceux qui le veulent bien en se disant que nous allons peut- être trop vite pour les autres et que cela viendra un jour.?
L?objectif de l?organisation du sommet sur la parité dans les médias était de faire une évaluation de la parité dans le traitement de l?information au sein des médias des pays de la SADC après la publication du GMBS dans l?espoir de générer une espèce de compétition saine entre les médias de ces pays. ?Deux ans après la parution du GMBS, le moment était venu pour les médias acquis à notre cause de rendre des comptes, évaluer ce qui a été fait et envisager le chemin qu?il reste à parcourir. Ensuite, il était important de rassembler les organisations travaillant avec nous sous une institution plus grande, à savoir le Gender and the Media Southern Africa (GEMSA) car l?union fait la force.?
Juste après sa constitution, le GEMSA a émis un communiqué appelant les gouvernements des pays de la SADC, surtout Maurice et le Bostwana, à appliquer l?accord qu?ils ont ratifié dans le passé, visant à présenter 30 % de candidates femmes d?ici 2005. Ce réseau a aussi exprimé son inquiétude quant au fait que seule la Namibie a signé le Protocole sur les Droits des Femmes en Afrique.
Une clause a été sujette à d?assez longues délibérations avant son adoption : celle ayant trait à la condamnation du NGO Draft Bill au Zimbabwe qui menace l?existence des ONG, dont les organisations de femmes et celles des médias.
En plaçant ainsi la parité dans la perspective des droits humains, la directrice de Gender Links ne craint-elle pas de diluer les fondements du combat de l?ONG qu?elle dirige ? ?On ne peut oublier le contexte de la violation des droits des femmes au Zimbabwe. Les droits des femmes sont des droits humains, tout comme la parité est intrinsèque à la politique. Tout travail doit exister dans un contexte.?
Colleen Lowe-Morna espère que d?autres émanations comme GEMSA verront le jour dans les pays d?Afrique de l?Est et de l?Ouest. ?Je le dis et le répète : les médias doivent aussi rendre des comptes, comme n?importe quelle autre institution de la démocratie. Il y a certes de la bonne volonté au sein des médias mais cela doit s?accompagner de formations, de politiques, de suivi, de renforcement des capacités et encore de suivi. C?est un cercle sans fin.? Jusqu?où Gender Links compte-t-elle aller ? ?Quand toutes les voix compteront, il ne sera plus nécessaire pour nous de les compter??, lance Colleen Lowe-Morna.
?La vie est l?art du possible. Il ne faut pas se laisser abattre par ce qui ne fonctionne pas mais regarder ce qui fonctionne. Si certains médias ne sont pas prêts pour des changements, il ne faut pas leur forcer la main. Il suffit de travailler avec ceux qui le veulent bien en se disant que nous allons peut-être trop vite pour les autres et que cela viendra un jour.?
Dans les 13 pays de la SADC, seules 17 % des femmes ont la parole au sein des médias, révèle la ?Gender in the Media Baseline Study?.
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