Publicité
Chaos généralisé
La Prison centrale n?est finalement un centre pénitentiaire que de nom? La découverte du cadavre de Jean-Pierre Ismaël, 30 ans, six jours après sa mort dans un débarras, se trouvant dans un autre bloc que le sien, confirme de nouveau le laisser-aller qui gangrène l?institution depuis bien trop longtemps.
Comment la disparition d?un homme en détention préventive n?a-t-elle pas éveillé l?attention des gardes-chiourmes censés compter des détenus avant le lock-up du soir ? « C?est clairement une gross neglect of duty », dénonce un officier.
Cette situation s?est produite à plusieurs reprises. Le compte était bon à la nuit tombée alors que des détenus manquants tentaient de se faire la malle. Le 16 octobre 2005, nous faisions état de deux prisonniers arrêtés sur le toit de la prison, quelques soirées plus tôt, après l?extinction des feux. À l?heure du lock-up le compte était bon. Sans la vigilance d?une sentinelle, ils auraient été portés manquant le lendemain.
« C?est faux de dire qu?il y a un manque d?effectifs. C?est davantage un manque de discipline. On a eu plus de 2 000 prisonniers sur les bras en 1987. Personne n?avait parlé de surpopulation à ce moment-là », déplore un autre gardien qui compte plus de quinze ans d?expérience dans l?univers carcéral.
La discipline n?existe pas depuis ces six dernières années et ce ne sont plus les gardiens qui dirigent la prison. Les frasques des détenus publiées dans les journaux, semaine après semaine, démontrent ce laxisme
Jeudi soir, à la découverte du cadavre de Jean-Pierre Ismaël, devinez qui a alerté les médias ? Une demi-douzaine de prisonniers ont appelé des salles de rédaction et des radios grâce à leurs téléphones portables, faisant un récit in-house de ce drame qui laisse pantois.
Une radio a repris, sans vérifier, les « révélations » des détenus. Ces derniers disaient que le défunt avait eu un accrochage avec un gardien, et qu?il a disparu par la suite, sans laisser de traces? Ce qui laissait à chacun une libre interprétation des faits. Alimentée par cette rumeur persistante, la tension est montée entre les murs de la prison. Une des fortes têtes, Eden François, a profité de la situation pour tenter de fomenter un coup d?éclat, se lamente l?administration carcérale.
Une odeur nauséabonde
Dans le tohu-bohu, les condamnés Pompée et Paramasiven ont tabassé un gardien, lui ont volé les clefs de la cellule du prisonnier Dilloo et se sont fait une joie de le taillader le visage, les tendons et différentes parties du corps de celui qui les aurait balancés dans une affaire de drogue.
Bill Duff, le commissaire des prisons, a dû user de toute sa diplomatie afin que la situation ne se détériore pas. Le calme est revenu lorsque le constat des médecins légistes Satish Boolell et Sudesh Kumar Gungadin est tombé : Ismaël n?a pas été victime de foul-play, il s?est pendu à l?aide de ses vêtements.
Une enquête a été ouverte par la police et une autre par l?administration des prisons pour situer les responsabilités. D?après l?autopsie, le détenu aurait trouvé la mort six jours plus tôt, vu l?état de décomposition dans lequel il se trouvait.
La disparition du jeune homme serait restée un vrai mystère si des détenus n?avaient pas été incommodés par l?odeur nauséabonde d?une vielle cellule utilisée comme salle d?archives.
Lorsque les proches d?Ismaël sont venus aux nouvelles jeudi, les gardiens ne savaient pas trop quoi répondre. Certains leurs avaient laissé entendre qu?il avait été transféré, sans plus.
Le gros problème à la prison est que beaucoup d?officiers sont démotivés.
Ils ne respectent pas et ne font pas respecter les règlements. Des fois, il n?y a que cinq officiers présents à la parade alors que vingt-cinq doivent être présents à l?un des quatre shifts quotidiens, remarque un de leurs collègues.
L?indiscipline étant légion, les détenus ne respectent rien non plus. Il est désormais difficile de différencier un condamné d?un homme en détention préventive. Ils s?habillent comme bon leur semble et les plus célèbres sont Khadafi Oozeer, armurier de l?Escadron de la mort et Wendy Lafleur qui ne se sépare pas de ses bottines et de son gros collier de rappeur.
Au train où vont les choses, un jour, une forte tête montera les détenus contre les gardiens et les morts seront nombreux, prévient un gradé. Il n?a pas tort. En juillet 2005, Steeve Labonne n?a-t-il pas été tué par des co-détenus à la prison de Grande-Rivière-Nord-Ouest ?
Lorsque la poudrière éclatera, il sera beaucoup trop tard. En attendant la série des enquêtes, comités et autres messes pour revoir le fonctionnement des prisons, le ministère des Droits de l?Homme se met de la partie pour étudier les manquements dans le cas Ismaël. Il ressort qu?avant sa disparition, l?homme avait fait état de son mal-être à un co-détenu et de son intention de se suicider. Il avait été transféré à la Prison centrale le 2 février alors qu?il était en état de manque.
Il a saccagé la réception de la prison et avait été envoyé en punition le lendemain. C?était sans doute plus qu?il ne pouvait supporter. Sa famille a retenu les services de l?avocat Jean-Claude Bibi qui a saisi la Commission des droits de l?Homme et il n?est pas à écarter qu?elle saisisse la justice pour réclamer des dommages à l?État pour « négligence ».
LA MALEDICTION DU SUBUTEX
Le mauvais sort semblait le pourchasser. Avant que Jean-Pierre ne se donne la mort, Marcelin Marcel, son ami, arrêté avec lui en début d?année pour délit de drogue, est lui aussi décédé en prison alors qu?il était on remand. Ils avaient été coincés par l?Alpha Squad le 5 janvier à Roche-Bois. Jean-Pierre achetait 26 doses de Subutex à Marcelin. Ne pouvant régler sa caution, ce dernier, âgé d?une quarantaine d?années, a dû moisir en cellule et a péri de causes naturelles. Comme Marcelin, Jean-Pierre n?était pas un enfant de ch?ur. Il y a quelques années, il avait été condamné à l?amende pour vol. Il a récidivé des mois plus tard et il a écopé de deux mois de prison. Il y a deux ans, il a été retrouvé avec une seringue et de la drogue. Ne pouvant régler les Rs 5 000 d?amende que lui a infligées la cour intermédiaire, il doit passer cinquante jours au cachot. Après l?affaire de Subutex, il est arrêté le 27 février pour possession d?arme blanche. Étant incapable de payer la caution pour être libéré, il est envoyé à la Prison centrale en attendant que son procès soit instruit.
Publicité
Publicité
Les plus récents