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Aquaculture : Humeur houleuse face au projet de loi
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Aquaculture : Humeur houleuse face au projet de loi
?Comment dire à nos enfants qu?ils ne pourront plus profiter du lagon ?? C?est ainsi que Vassen Kauppaymuthoo, océanographe et conseiller technique du syndicat des pêcheurs, débute son intervention lors d?une rencontre organisée jeudi par ce syndicat afin de discuter de l?Aquatic Business Activities Bill (ABAB). De nombreux acteurs ?de la mer? ont participé : plaisanciers, pêcheurs, opérateurs touristiques. Tous dénoncent le projet de loi qui sera présenté prochainement au Parlement.
L?océanographe décortique l?ABAB. L?argumentaire repose sur des points de droit et les conséquences environnementales et sociales de l?ABAB. ?Les autorités enclenchent une privatisation de la mer?, lance Vassen Kauppaymuthoo. ?Cette démarche est anticonstitutionnelle car, par la location à bail de portions du territoire marin, on touche directement à l?intégrité du domaine public.? Le domaine public n?est pas la propriété de l?État mais de tous les Mauriciens. L?article 538 du code civil, chapitre troisième, stipule : ?[?] les rivages, lais et relais de la mer, les ports, les havres, les rades, et généralement toutes les portions du territoire national qui ne sont pas susceptibles d?une propriété privée, sont considérées comme des dépendances du domaine public.?
Ivan Collendavelloo, avocat constitutionnaliste, ne voit pas dans ce projet de loi une man?uvre, à proprement parler, anticonstitutionnelle. ?C?est plutôt une question de bon sens !? Pour lui, la mer est clairement du domaine public si bien qu?elle ne peut être privatisée. Cependant, Ivan Collendavelloo rappelle que ?l?octroi par l?État d?un carré de mer à la ferme marine de Mahébourg a créé un précédent qu?il ne faut pas oublier?. Est-ce à dire que l?espace maritime mauricien s?avance inexorablement, par ce projet de loi, vers la privatisation ? ?Si la mer n?est plus du domaine public, lorsque l?on pêche un poisson, il faudra lui demander s?il est du domaine public ou privé?, ironise Me Collendavelloo. Quoi qu?il en soit, le syndicat des pêcheurs s?appuie sur le code civil pour justifier sa prise de position. C?est leur activité qui est en jeu.
?Les Mauriciens voient leur espace, celui sur lequel ils sont libres de mouvement, diminuer comme peau de chagrin. Les impératifs économiques doivent prendre en compte la qualité de vie de la population.?
Pour Judex Rampaul, président du syndicat des pêcheurs, ce projet de loi ?paralyse les pêcheurs?. ?Nos activités sont menacées, surtout la pêche artisanale.? Karl Lamarque, porte-parole de la fédération des plaisanciers, corrobore les propos de Judex Rampaul. Il rappelle que les pêcheurs ?ont dû se soumettre à de nouvelles règles limitant leurs activités dans le lagon?. Les ressources marines ont diminué depuis de nombreuses années. Les pêcheurs font face à des difficultés grandissantes. ?Cette loi doit être arrêtée !? lance, déterminé, le président du syndicat des pêcheurs. Une source du ministère de l?Agro-industrie précise toutefois que ?les pêcheurs seront impliqués dans l?aquaculture à travers le Fishermen Investment Trust?.
Malgré toutes ces velléités, le gouvernement souhaite mettre en application cette loi. Maurice ambitionne de devenir un seafood hub. Pour cela, il est nécessaire de développer le secteur de la pêche en privilégiant de nouvelles sources de production. L?aquaculture est donc un axe majeur pour la concrétisation du seafood hub.
Une source du ministère de l?Agro-industrie confie : ?La production estimée est de 29 000 tonnes à court terme et de 40 000 tonnes à long terme.? Cette même source nous apprend qu??il n?y a pas que le marché étranger qui est visé, le marché mauricien est également concerné?. Par ailleurs, l?aquaculture permettra de ?diversifier les produits de la mer dans la mesure où les cultures se feront aussi bien dans le lagon que hors du lagon pour les poissons et au niveau des barachois également, notamment pour les coquillages?. C?est aussi ?pour satisfaire la demande croissante des Mauriciens et pour offrir des produits de la mer à un prix abordable? que le gouvernement préconise l?instauration d?un cadre légal pour dynamiser l?aquaculture. Nous n?avons pu obtenir de chiffres précis concernant les attentes en investissements directs. Cependant, on laisse entendre du côté du Board of Investment que des groupes étrangers ?sont intéressés par les perspectives dans le domaine? d?autant que tout investissement peut être jusqu?à ?80 % d?origine extérieure?.
Il n?y a pas que la pêche qui est concernée par l?ABAB. Le tourisme aussi est directement visé. Christophe Pellissier, vice-président de la fédération de plongée, se montre très sceptique. ?Si les poissons et les coraux sont menacés par les activités liées à ce projet de loi, c?est tout un ensemble d?activités touristiques qui en souffriront, notamment les centres de plongée.?
Le projet de loi fait mention de marinas. Il ne faut pas oublier que le littoral est également pris en compte. Les zones littorales nécessaires à l?exploitation des zones maritimes allouées peuvent faire l?objet d?aménagements. Le développement de marinas permet de diversifier l?offre touristique. La navigation de plaisance est donc appelée à prendre plus d?ampleur. Cependant, il semble paradoxal de vouloir favoriser le cabotage de plaisance ?alors que les zones privatisées obligeront tous les navigateurs à les contourner?. Il n?empêche que les marinas devraient générer des revenus réguliers et relativement importants : location de l?emplacement, services d?entretien, permis de naviguer?
Entre aquaculture et tourisme, le mariage semble déraisonnable pour certains.?Le paysage sera détérioré, les touristes ne seront plus en face du lagon dont on leur parle tant?, déclare l?universitaire Veena Balgobin. Il n?empêche, les marinas sont un nouveau produit que l?on souhaite placer dans la gamme touristique mauricienne. ?La pêche au gros, les sorties en catamaran, la plongée sous-marine vont subir de plein fouet les changements liés à l?ABAB. Ce sera dévastateur pour nos activités?, soutien Hervé de Baize, opérateur de pêche au gros au Morne. ?Tous nos trajets devront être revus, nos déplacements seront limités; et pire, nous risquons gros (peine d?emprisonnement et jusqu?à Rs 100 000 d?amende) en passant sur une zone privatisée même s?il s?agit de pêcheurs ou autres navigateurs en difficulté !? s?insurge-t-il.
On n?aura de cesse de le répéter ? et de l?entendre, Maurice doit restructurer son économie en pariant sur de nouveaux secteurs porteurs. Le seafood hub s?affirme. L?ABAB va dans ce sens et offre une opportunité dans le domaine aux investisseurs mauriciens et étrangers, via des joint-ventures. Les investissements attendus ne peuvent qu?être bénéfiques à l?économie. Les revenus tirés de l?exploitation, de la transformation apportant une plus-value sur les produits, et de l?exportation seront très certainement importants. Toutefois, l?ABAB ne semble pas profiter aux pêcheurs mauriciens et autres opérateurs qui redoutent d?être ?asphyxiés?. La privatisation de l?espace marin est très controversée, contestée.
Aussi nécessaire que puisse être un projet de loi comme l?ABAB ? rappelons qu?il en est au stade embryonnaire?pour appuyer un secteur d?activité porteur, force est de reconnaître l?importance de la mobilisation. Les acteurs de la mer sont nombreux. C?est un pléonasme de le rappeler dans le contexte insulaire mauricien. C?est une erreur de l?oublier. Il est évident que la privatisation du domaine public fait hurler. Les Mauriciens voient leur espace, celui sur lequel ils sont libres de mouvement, diminuer comme peau de chagrin. Les impératifs économiques doivent prendre en compte la qualité de vie de la population. La difficulté est toujours de réussir à lier les deux. C?est un véritable jeu d?équilibriste. Quoi qu?il en soit, la contestation se structure, se renforce. Y aura-t-il la recherche d?un consensus sur un tel enjeu ou la raison économique primera-t-elle ?
Gilles RIBOUET
L?aquaculture, aubaine économique ou danger environnemental
L?aquaculture consiste en l?élevage d?espèces animales marines (poissons, coquillages) au sein d?enclos marins. La productivité aquacole est avérée. Le système de production et la nourriture donnée accélèrent la croissance des espèces produites. Si les perspectives sont encourageantes ?29 000 tonnes à court terme?la plate-forme Kalipso, lancée jeudi lors de la rencontre organisée par le syndicat des pêcheurs, évoque les problèmes environnementaux qu?une telle activité va engendrer. ?Les coraux, les espèces endémiques, bref l?ensemble de l?écosystème marin mauricien va souffrir de l?aquaculture?, déclare la plate-forme. Jean-Michel Pitot, vice-président de la Boat Owners and Users Association, insiste ?sur la paupérisation des ressources et espèces marines mauriciennes?. ?Le gouvernement a signé une convention avec l?Union européenne autorisant les bateaux européens à pêcher à 12 milles des côtes ! C?est aberrant ! Les techniques utilisées ne tiennent pas compte du stock de ressources. Si on conjugue cela à la privatisation de la mer, les pêches hauturière et artisanale ne seront plus rentables et vont disparaître.? La plate-forme Kalipso met aussi l?accent sur ?la pollution marine causée par la nourriture donnée dans les parcs d?aquaculture?. Pire, les requins pourraient être attirés par les stocks de poissons disponibles, mais ne pouvant y accéder, ces requins en plus grand nombre ?se rabattront sur les autres espèces disponibles, celles-là mêmes qui sont source de revenus pour les pêcheurs?. Les perspectives économiques sont alléchantes. Mais c?est un bien triste tableau écologique que l?on dresse. L?équilibre entre les deux n?est pas si évident à trouver.
Les sites identifiés pour l?aquaculture se situent à la fois à l?intérieur et à l?extérieur du lagon. Cap Malheureux et Trou-aux-Biches dans le nord ; Pointe-aux-Caves, Albion, Les Salines, Tamarin, et Le Morne à l?ouest ; Pont Malino et Anse-Jonchée au sud-est devraient accueillir des parcs pour l?aquaculture. Le ministère de l?Agro-industrie précise ?qu?il n?est pas dit que les vingt sites pressentis trouvent preneur?. A ce stade ?une dizaine de promoteurs ont signifié leur intention d?investir dans le secteur? apprend-on de la même source. Une vaste zone offshore de 60 000 arpents devrait être délimitée dans le nord entre Cap-Malheureux et l?île Plate. Une zone rectangulaire, dite ?prioritaire?, de 2 700 arpents s?étirera des Salines à la péninsule du Morne dans le sud-ouest. Les autres zones identifiées pour abriter des fermes marines d?une surface comprise entre 900 arpents et 1300 arpents. Les fermes ne produiront pas uniquement du poisson. La conchyliculture (culture de coquillages) devrait également être développée, notamment au niveau des ?barachois?.
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