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«Child Adoption Bill»

Magali Freyneau : «La pauvreté ne doit pas être confondue avec un abandon volontaire»

1 novembre 2026, 21:00

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Magali Freyneau : «La pauvreté ne doit pas être confondue avec un abandon volontaire»

Magali Freyneau, présidente de Planète Enfants Mauritius.

⚫ Quel regard portez-vous sur les deux projets de loi proposés par le gouvernement ? Répondent-ils, selon vous, aux principales lacunes du système d’adoption à Maurice ?

Le Child Adoption Bill et le Code Civil Mauricien (Amendment) Bill représentent une modernisation nécessaire du cadre juridique de l’adoption à Maurice. Ces deux textes viennent combler des lacunes en encadrant à la fois l’adoption nationale et internationale. Ils permettront également à notre pays de mieux se conformer aux conventions internationales, notamment à la Convention de La Haye de 1993, qui prévoit des garanties fondamentales contre les risques de trafic d’enfants. L’une des principales avancées concerne le suivi obligatoire après l’adoption. Il s’agit d’une mesure essentielle, car, dans l’ancien système, les autorités perdaient souvent de vue l’enfant une fois le jugement d’adoption prononcé.

⚫ Avec la création de la «Mauritius Child Adoption Authority», le gouvernement entend mieux encadrer les procédures d’adoption. Cette nouvelle structure permettra-t-elle réellement de simplifier les démarches et de réduire les délais ?

La création d’un guichet unique pourrait permettre de simplifier considérablement les procédures. En regroupant l’évaluation des futurs parents adoptifs et la supervision des dossiers au sein d’une même structure, il serait possible de réduire les lenteurs administratives. L’établissement de critères clairs contribuerait également à accélérer le traitement des demandes et à limiter les décisions arbitraires.

Toutefois, la réduction effective des délais dépendra surtout des moyens humains mis à la disposition de cette nouvelle autorité, notamment du nombre de psychologues et de travailleurs sociaux. Si son fonctionnement n’est pas correctement organisé et centralisé, elle risque au contraire d’engendrer de nouvelles lourdeurs administratives. Il faudra donc veiller à son efficacité dès sa mise en place.

⚫ L’âge prévu à l’article 343 du Code civil pour l’adoption simple pour rait passer de 30 à 25 ans. Considérezvous cette mesure comme une avancée ou estimez-vous que des garanties supplémentaires sont nécessaires ?

Cette mesure pourrait élargir le nombre de parents adoptifs potentiels à Maurice. Elle permettrait notamment à de jeunes couples stables d’entreprendre plus tôt un projet d’adoption, tout en réduisant l’écart générationnel avec l’enfant.

Cependant, cet assouplissement doit s’accompagner de garanties rigoureuses. À 25 ans, la maturité affective et la stabilité financière des candidats doivent faire l’objet d’une évaluation approfondie. Il est également primordial de maintenir un écart d’âge minimum entre l’adoptant et l’adopté, généralement fixé à 15 ans, afin de préserver des repères parentaux clairs.

⚫ Un enfant pourrait être déclaré judiciairement délaissé lorsque ses parents n’ont pas entretenu les relations nécessaires avec lui pendant un an, sans en avoir été empêchés. Cette disposition risque-t-elle de pénaliser des familles confrontées à des difficultés sociales ou économiques ?

La possibilité de déclarer un enfant judiciairement délaissé après un an peut répondre à son intérêt supérieur. Elle permettrait d’éviter que certains enfants passent toute leur minorité en institution en raison d’un désintérêt total de leurs parents biologiques.

Il faut toutefois faire preuve d’une grande prudence. Certaines familles vivant dans une extrême pauvreté ne disposent pas toujours des moyens de transport ou d’un logement stable leur permettant de maintenir des contacts réguliers avec un enfant placé. La pauvreté ou les problèmes d’addiction ne doivent pas être automatiquement assimilés à un abandon volontaire.

Avant de prononcer une déclaration judiciaire de délaissement, la justice devrait impérativement s’assurer qu’un accompagnement social renforcé a été proposé aux parents biologiques pour les aider à maintenir ou à rétablir le lien avec leur enfant.

⚫ La question du consentement des parents biologiques occupe également une place importante dans cette réforme. Les dispositions encadrant ce consentement et sa rétractation offrent-elles, selon vous, des garanties suffisantes pour protéger leurs droits ?

Il est indispensable de trouver un juste équilibre entre la protection des droits des parents biologiques et la stabilité de l’enfant. Un délai de rétractation est essentiel pour permettre aux parents de revenir sur leur décision lorsqu’elle a été prise sous le coup de l’émotion ou sous une pression immédiate. Le consentement doit également être recueilli devant une autorité officielle, comme un juge ou un notaire, afin de garantir que les parents comprennent pleinement les conséquences de leur décision, notamment la rupture éventuelle du lien de filiation.

Il faut néanmoins rester vigilant face aux situations de grande précarité. Certains parents pourraient consentir à l’adoption faute d’avoir bénéficié d’un accompagnement social suffisant pour garder leur enfant. Une décision prise dans un moment de détresse psychologique peut entraîner des regrets profonds, particulièrement difficiles à gérer une fois le délai de rétractation expiré.

⚫ Une plus grande importance sera accordée à l’avis et au consentement des enfants, selon leur âge et leur maturité. Comment s’assurer que leur choix soit véritablement libre, sans pression de la part des adultes ?

La liberté de choix de l’enfant doit être une priorité. Il est essentiel de s’assurer que son avis reflète réellement sa volonté et qu’il n’est pas influencé par les adultes qui l’entourent. Pour cela, l’enfant devrait pouvoir être entendu seul par un juge pour enfants ou un psychologue spécialisé, en dehors de la présence de ses parents biologiques ou adoptifs. Un professionnel chargé exclusivement de défendre ses intérêts pourrait également l’aider à s’exprimer librement, sans craindre de déplaire à son entourage.

Les entretiens doivent être adaptés à son âge et à son niveau de développement. Pour les plus jeunes, des méthodes comme le jeu ou le dessin peuvent faciliter l’expression de leurs sentiments. Il ne faut donc pas se limiter à un critère d’âge fixe, mais tenir compte de la maturité de chaque enfant.

⚫ Les futurs parents adoptifs devront notamment se soumettre à des enquêtes sociales, à des examens médicaux et à des évaluations psychologiques. Ces contrôles sont-ils suffisants pour prévenir les risques de maltraitance ?

Ces contrôles sont indispensables, car ils permettent d’identifier certains facteurs de risque, notamment des troubles psychiatriques graves, des antécédents de violence ou une instabilité socio-économique. Les évaluations psychologiques permettent également de mieux comprendre les motivations des candidats et de déterminer si leur projet d’adoption repose sur des bases affectives saines.

Toutefois, ces examens présentent des limites. Une évaluation reflète la situation d’une personne à un moment précis, mais elle ne permet pas de prévoir avec certitude son évolution psychologique face aux difficultés de la parentalité.

Certains candidats peuvent également se préparer aux évaluations et parvenir à dissimuler des comportements problématiques. Ces contrôles constituent donc une protection importante, mais ils ne peuvent, à eux seuls, éliminer tous les risques de maltraitance.

⚫ Des visites régulières au domicile des familles adoptives sont envisagées jusqu’aux 18 ans de l’enfant. Maurice dispose-telle, selon vous, d’un nombre suffisant de travailleurs sociaux et de psychologues pour assurer ce suivi ?

Cette mesure doit être examinée à la lumière des réalités mauriciennes, notamment des ressources humaines et logistiques disponibles. Les services sociaux, comme la Child Development Unit (CDU), font déjà face à une charge de travail importante. Assurer un suivi systématique de toutes les familles adoptives jusqu’à la majorité des enfants nécessiterait des effectifs considérables.

Si le nombre de travailleurs sociaux et de psychologues n’augmente pas proportionnellement à cette nouvelle obligation, les visites risquent de devenir de simples formalités administratives, plutôt qu’un véritable accompagnement des familles. Il serait donc souhaitable d’adapter la fréquence des visites à l’âge et aux besoins de l’enfant. Le suivi pourrait être plus régulier durant les premières années suivant l’adoption, puis devenir moins fréquent, tout en maintenant des contrôles ponctuels jusqu’à sa majorité.

⚫ La priorité serait accordée à une solution familiale à Maurice avant d’envisager une adoption à l’étranger. Cette approche est-elle toujours dans l’intérêt de l’enfant, notamment lorsque les possibilités d’adoption locale sont limitées ?

Donner la priorité à l’adoption nationale permet de préserver l’identité culturelle, linguistique et sociale de l’enfant. Grandir dans son environnement d’origine peut faciliter la construction de son identité et le maintien de ses repères. Cette approche s’inscrit également dans les principes de la Convention de La Haye de 1993, qui privilégie une solution familiale satisfaisante dans le pays d’origine avant d’envisager une adoption internationale.

Toutefois, cette priorité ne doit pas devenir un obstacle au placement de l’enfant dans une famille. Si les critères d’adoption locale sont trop stricts ou si les candidats mauriciens sont trop peu nombreux, certains enfants risquent de passer de longues années en institution. Or, un placement prolongé peut avoir de graves conséquences sur leur développement affectif.

L’intérêt supérieur de l’enfant doit donc primer. Lorsqu’aucune solution familiale satisfaisante n’est disponible à Maurice, une adoption à l’étranger, rigoureusement encadrée, peut être préférable à une absence durable de famille. Il faut également tenir compte du facteur temps, qui est crucial dans le développement d’un enfant.

⚫ Des sanctions pouvant atteindre Rs 1 million d’amende et dix ans de prison sont prévues pour certaines infractions liées à l’adoption. Les jugez-vous suffisamment dissuasives ?

Ces sanctions représentent un durcissement important par rapport à l’ancienne législation, notamment à la National Adoption Council Act, qui prévoyait des peines moins sévères. Une amende pouvant atteindre Rs 1 million et une peine de dix ans d’emprisonnement constituent des sanctions particulièrement lourdes, qui envoient un signal fort contre les dérives, notamment le trafic d’enfants et la falsification de documents. Toutefois, leur efficacité dépendra avant tout de leur application. Pour que ces sanctions soient réellement dissuasives, les autorités judiciaires doivent disposer des moyens nécessaires pour mener des enquêtes approfondies et engager des poursuites contre les responsables. Sans mécanismes efficaces de contrôle, d’enquête et de sanction, la sévérité des peines risque de rester essentiellement théorique.

⚫ Quelles modifications prioritaires recommanderiez-vous au gouvernement avant la finalisation des textes ?

Je recommanderais trois modifications prioritaires. Premièrement, la loi devrait établir une distinction claire entre les erreurs ou négligences administratives mineures et les actes criminels délibérés, comme l’achat ou l’exploitation d’enfants. Cela permettrait d’éviter que des fautes commises de bonne foi entraînent des sanctions disproportionnées.

Deuxièmement, l’agrément de tous les organismes d’adoption par la Mauritius Child Adoption Authority devrait être obligatoire. Il faudrait également interdire toute forme de rémunération ou de profit entre les parties impliquées dans une procédure d’adoption.

Enfin, la loi devrait prévoir des visites de suivi obligatoires au domicile des familles adoptives, y compris dans le cadre des adoptions internationales, en collaboration avec les autorités étrangères compétentes. Ces visites permettraient de s’assurer de la sécurité de l’enfant, de son bienêtre et de sa bonne intégration dans sa nouvelle famille.

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