Publicité
Il était une fois la redevance
Par
Partager cet article
Il était une fois la redevance
La BBC traverse une crise qui dépasse largement la question de sa redevance. Son problème est plus profond : comment une institution créée pour une époque où le public regardait les mêmes programmes, au même moment, peut-elle encore prétendre à l’universalité dans un monde de Netflix, YouTube, TikTok et de chaînes à la carte ?
Le paradoxe britannique est d’ailleurs saisissant. La BBC reste une puissance médiatique considérable. En 2024-25, elle atteignait encore 94 % des adultes britanniques chaque mois et 84 % chaque semaine. Les Britanniques passaient en moyenne 15 heures et 20 minutes par semaine avec ses services. Pourtant, sa part du temps médiatique déclaré des adultes était tombée à 22 %. Autrement dit : la BBC reste massive, mais son modèle appartient de moins en moins à son époque. Elle a généré environ £5,9 milliards de revenus en 2024-25, dont £3,8 milliards provenant de la licence fee. Mais le nombre de licences payées diminue. Environ 23,8 millions étaient en vigueur à la fin de l’exercice, tandis que moins de 80 % des ménages britanniques contribuent désormais au financement de la BBC. La fraude ou non-déclaration représenterait à elle seule jusqu’à £550 millions de recettes perdues.
C’est précisément cette contradiction qui devrait nous interpeller à Maurice. Non pour copier la BBC – notre marché, nos moyens, notre histoire et culture audiovisuelle n’ont rien de comparable – mais parce que le dilemme est le même : qu’est-ce qui justifie encore le financement obligatoire d’un média public lorsque les habitudes du public ont radicalement changé ?
La réponse ne peut plus être : parce que la loi le prévoit. À Maurice, la redevance de Rs 150 est toujours prélevée sur la facture d’électricité des ménages concernés. Elle a rapporté Rs 644,8 millions à la MBC durant l’exercice clos en juin 2025 et demeure sa principale source de revenus. Dans le même temps, le déficit accumulé atteignait environ Rs 1,2 milliard. Les revenus de la corporation se sont élevés à Rs 1,006 milliard, contre des dépenses de Rs 1,114 milliard. Le surplus de Rs 194,1 millions enregistré cette année-là doit en outre beaucoup à un gain exceptionnel de Rs 301,1 millions lié à la vente des actions détenues dans MC Vision.
Voilà le paradoxe mauricien : la MBC peut afficher un surplus et rester profondément dans le rouge. Voilà aussi le parallèle avec la BBC : dans les deux cas, les chiffres de fréquentation ou de revenus ne suffisent plus à eux seuls à justifier le modèle historique.
Abolir la redevance est donc une nécessité politique si telle était la promesse faite aux électeurs. Mais son abolition ne doit surtout pas devenir une simple opération comptable : supprimer Rs 150 de la facture d’électricité et remplacer cette somme, demain, par une subvention budgétaire opaque reviendrait à déplacer la charge sans résoudre le problème.
La véritable réforme commence ailleurs : par la mission. Quelle MBC voulons-nous ? Une télévision généraliste qui tente de concurrencer les chaînes privées du web, notamment sur le divertissement ? Une administration audiovisuelle hypertrophiée ? Ou un véritable média de service public, capable de produire ce que le marché ne produira jamais suffisamment : information institutionnelle de qualité et non pas propagande des ministres, culture mauricienne, archives, éducation, programmes pour les enfants, couverture parlementaire neutre, langues nationales, création locale et contenus destinés aux Mauriciens qui vivent à l’étranger ?
La BBC est confrontée à exactement cette bataille de définition. Son succès démontre qu’un service public peut encore toucher une immense majorité de la population. Mais son financement montre aussi qu’être regardé et être payé sont désormais deux choses différentes.
La MBC doit en tirer une première leçon : l’universalité ne peut pas être confondue avec l’obligation. Un service public devient universel parce qu’il est utile à tous, pas parce que tous sont contraints de le payer. Il faut donc accepter une rupture. La suppression de la redevance doit être accompagnée d’un contrat de performance public, transparent et mesurable. L’État pourrait financer une mission clairement définie, tandis que la MBC devrait augmenter ses revenus commerciaux, rationaliser ses coûts, moderniser sa gouvernance et exploiter intelligemment ses archives et ses plateformes numériques.
La comparaison avec la BBC nous paraît particulièrement instructive. Malgré ses ressources considérables, la BBC s’est fixé un objectif de £700 millions d’économies dans ses activités financées par la redevance d’ici mars 2028, tout en cherchant à accroître fortement les revenus de ses activités commerciales. Si la BBC, avec ses milliards de livres de revenus et une audience qui touche encore 94 % des adultes, accepte de revoir ses coûts, ses structures et son modèle, combien de temps la MBC peut-elle encore considérer la restructuration comme une option secondaire ?
Il faudra surtout répondre à une question que les restructurations administratives évitent souvent : combien coûte réellement chaque service rendu au public ? La MBC ne sortira pas de son endettement par davantage de recettes seulement. Elle devra aussi accepter de faire moins – mais mieux.
Cela implique une revue sans complaisance des effectifs, des structures, des chaînes, des studios, des acquisitions, des contrats et des dépenses. Et surtout, une séparation claire entre ce qui relève de la mission de service public et ce qui relève d’activités commerciales pouvant être assurées par le marché.
La réforme de la MBC Act doit être l’occasion de faire précisément cela : non pas simplement moderniser une vieille institution, mais redéfinir le contrat entre elle, l’État et le public. La technologie a changé la question. Le public n’attend plus devant son téléviseur que la MBC lui dise quoi regarder. Il choisit. Il compare. Il zappe. Il regarde sur son téléphone, son ordinateur ou sa télévision connectée. La concurrence ne vient plus seulement des chaînes privées : elle vient de plateformes mondiales qui disposent de moyens incomparablement supérieurs.
Malgré tous les slogans que l’on balance, la MBC ne pourra jamais devenir la BBC. Elle doit se contenter de devenir la MBC de l’après-télévision. Une MBC débarrassée de la redevance, oui. Mais également débarrassée de l’idée que l’argent public dispense de rendre des comptes.
Le véritable test de la réforme ne sera pas la suppression de Rs 150. Ce sera de savoir si, après sa disparition, les Mauriciens continueront à choisir de regarder la MBC – et considéreront encore qu’elle mérite d’être financée par l’argent public.
Publicité
Publicité
Les plus récents