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Au pays des grands-parents du pape Léon XIV
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Au pays des grands-parents du pape Léon XIV
■ Festival coloré (à g.) et funérailles en musique dans les rues de la Nouvelle-Orléans, aux États-Unis.
Robert Francis Prevost n’est pas tout à fait un Américain comme les autres. Ni, à première vue, un pape comme ceux qui l’ont précédé. Non seulement s’était-il volontairement identifié avec ses fidèles du Pérou où il avait été prêtre et évêque, au point de prendre la nationalité péruvienne ; mais ses origines sont encore plus plurielles. Après la fumée blanche, se dégagent d’autres volutes aux teintes diverses. Père de souche italienne et française ; mère de parents aux origines mixtes de la Nouvelle-Orléans. Le grand-père maternel serait de Haïti ; et la grand-mère était fichée comme Afro-américaine. Robert Prevost aurait donc des ancêtres noirs. Bref, le pape Leon XIV est Créole.
Ce qui m’incite à vous partager une expérience personnelle que j’ai eu la chance de vivre au pays des grands-parents de Robert Prevost. C’était en 1978. J’étais bénéficiaire d’une bourse assez rare aux États-Unis. L’homme de théâtre était invité spécial durant un mois. Au programme : visiter un maximum de villes et rencontrer des personnalités du milieu théâtral. Affamé de savoir, je profitais à fond de l’aubaine pour découvrir pas moins de huit villes américaines, dont la Nouvelle-Orléans. Tout est créole à la Nouvelle-Orléans. Noms de rues familiers de la vieille France ; balustrades en fonte artistique des balcons ; bateaux à roue glissant paresseusement sur le fleuve Mississippi ; cadence nonchalante des jeunes femmes… Un enterrement en fanfare de cuivre m’offre un rare spectacle. La rue était pour moi un vrai théâtre.
Filet de cocoderie (caïman)
Et mes hôtes américains me mirent en présence d’un jeune homme nommé Philippe. Hors du cadre artistique ou académique, Philippe devait m’éduquer sur la culture créole de la Nouvelle-Orleans. Créole lui-même, à l’apparence, il aurait pu être un cousin de Flacq ou de Moka. On avait presque le même âge et le rapport fut direct et détendu. Il avait choisi de m’inviter à goûter de la Creole Food dans un restaurant sympa. Filet de cocoderie (caïman) et du jambalaya pour appétit gourmand… Un lien de familiarité se tissait au fil d’un repas arrosé d’un cocktail du pays.
À la rigolade, je lui lançai une boutade en kreol morisien. Philippe s’excusa en m’expliquant – qu’hélas ! – il ne parlait pas le créole de la Louisiane. Uniquement l’anglais. Fatalement, la langue du terroir disparaissait d’une génération à l’autre… Subitement une idée lui vint. Par contre, me dit-il, ma grand-mère parle surtout créole. Pourquoi ne pas lui jouer un tour ? L’on quitte le restaurant, l’on saute dans la voiture de sport et l’on roule une dizaine de minutes. Philippe se gare à l’angle d’une rue du quartier résidentiel. On descend. Il est entendu qu’il resterait près de la voiture pendant que j’approchais la maison de sa grand-mère, au détour de la rue. C’est la quatrième maison sur la gauche…
Maison individuelle modeste avec quelques marches entre mains courantes en fer forgé menant vers la varangue surélevée. Assise sur une marche, une femme aux cheveux grisonnants, occupée à découper des haricots verts. «Bonzour!» Elle me répond avec un sourire sans m’accorder grande intention. «Ki manier?» Cette fois, elle lève la tête et me toise. Et un échange s’engage le plus naturellement du monde.
À propos de légumes, de la chaleur en cette période de l’année, de ces marches où elle s’installe depuis des dizaines d’années… Chacun parlant son créole respectif. S’approche subrepticement son complice de petit-fils. Il écoute un moment la conversation presque absurde avant d’éclater d’un rire trompette. «Savez-vous, Grand’ma, où habite cet homme ?» Elle examine ma personne un moment avant d’indiquer un point vague des environs. «Cet homme vient de l’autre bout de la terre, Grand’ma. Encore plus loin que l’Afrique!’ Incrédule, tout ce qu’elle trouva à dire en anglais, c’est «Really?».
Cette scène banale sous le soleil de Louisiane, en Amérique du Nord, m’a émue jusqu’à ce jour. Une sorte de consolation que l’on soit moins seul et perdu dans l’univers. Pour ceux-là qui doutent encore que le kreol soit une langue, voilà une expérience humaine prouvant le contraire. La petite île Maurice isolée dans la cuvette de l’océan Indien avait pu se faire comprendre sur un continent à l’autre versant de la planète Terre. Grâce à la langue créole et à l’histoire qui entrecroise les récits des peuples. Un petit miracle. Mais rien de comparable à l’extraordinaire avènement d’un pape créole, assis en 2025, sur le siège de Saint-Pierre, à Rome.
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