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Portrait

Robert Furlong : Un passeur de mémoire

19 juillet 2026, 21:00

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Robert Furlong : Un passeur de mémoire

Robert Furlong est l’une des grandes figures de la vie culturelle mauricienne. Écrivain, comédien, metteur en scène, animateur et homme de lettres, et ancien de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), il a consacré sa vie jusqu’ici à la promotion du théâtre, de la littérature et du patrimoine national. Sa carrière l’a conduit à interpréter de nombreux rôles sur les planches, au cinéma et à s’engager activement dans la diffusion de la culture mauricienne. À la tête de la fondation Malcolm de Chazal, il a œuvré avec passion à la préservation et au rayonnement de l’héritage de ce grand penseur mauricien. Son engagement exceptionnel lui a valu plusieurs distinctions et décorations de la France témoignant de la reconnaissance de son apport au monde des arts et de la culture. Par son talent, son érudition et sa fidélité à la création artistique, Robert Furlong est un passeur de mémoire et un acteur incontournable de la scène culturelle mauricienne. Il va célébrer ses 79 ans samedi prochain en France.

Bien que son père, Walter Furlong (1899-1986) soit issu d’un spécialiste en munitions d’origine irlandaise, Luke White Furlong, venu à Maurice dans l’invasion britannique en 1810 et ayant fait souche ici, Robert Furlong (qu’on prononce en anglais) a été honoré en pas moins de trois occasions par la République française. En 2012, il est fait Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres ; en 2019, Officier du même Ordre ; et le 14 juillet dernier, il est promu au titre de Commandeur des arts et des lettres ; le premier titulaire ayant été Edouard Maunick. C’est dire qu’il s’est rongé les ongles lors du match France vs Espagne en ce 14 juillet.

Express.mu (620 x 330) (5) Walter et Primerose Furlong, vers 1984.

Robert est né le 25 juillet 1947 à Curepipe-Road. Il insiste sur cette précision géographique : «Je dis bien et j’insiste : à Curepipe Road… car, à cette époque, Curepipe, Eau-Coulée, Floréal étaient d’autres mondes nettement différents. Curepipe avait alors ce charme désuet d’une paisible ville coloniale avec son hôtel de ville en bois, ses écoles et collèges réputés, ses boutiques alignées». Et surtout ses préjugés de classes (un euphémisme) que manifestement Robert transcendera en devenant, bien des années plus tard, le président du Centre culturel d’expression française de la rue Châteauneuf de 2019 à 2022.

Il vit une enfance sans histoires, bien protégée dans un quartier et une maison où son père est né et a grandi au sein d’une famille de 12. Son père qui lui raconte «qu’à l’époque une boîte de beurre Plume rouge suffisait à peine à un petitdéjeuner de la famille». Sa mère, Primerose (née Deville) femme au foyer, est originaire d’une famille implantée dans le sud-est mauricien et aura aussi une fille Florence qui décède à l’âge de 50 ans.

Robert fait ses premières classes dans une école primaire privée à la rue Abbé de la Caille. Bien que la «petite bourse» lui donne accès au collège Royal, (qui fabrique des lauréats), il choisit le collège St-Joseph, qui accueille alors toutes les couches sociales. Ses enseignants sont surtout des frères irlandais, mais au fur et à mesure il y aura quelques laïcs mauriciens, tels Louis Lambert, enseignant de littérature française et ancien consul de France ; Cyril Dalais, brillant et charismatique enseignant de français qui lui donnera l’envie d’être enseignant ; et Ram Gokulsingh, historien de haut niveau. Il choisira la filière classique – latin et grec.

Express.mu (620 x 330) (11) Des étudiants mauriciens de Tananarive au foot 1970. (De g. a dr.): Indrasen Vencatachellum, Robert Furlong, Finlay Salesse, Jocelyn Seenyen, Jean Claude Castelain et France Hui Tse Kwong.

Par ailleurs, à la section cadette de l’Union culturelle française, qui se réunit deux samedis par mois au centre de Curepipe, et avec l’appui de Victor Castelain, une vingtaine d’adolescents se retrouvent pour parler littérature. C’est là que Robert fait sa première «conférence» sur Robert Edward-Hart ; et sa deuxième sur Léoville L’Homme tout en s’initiant au cinéma, à la musique et à la chanson (Brel, Brassens, Bécaud, Ferrat, Trenet). «De très riches heures d’apprentissage culturel et de dimensions nouvelles nous emmenant loin de l’insularité. Marcel Cabon était souvent là, avec toujours une histoire à raconter… parfois il testait une anecdote ou une page de Namasté – qui sortira en 1965 – en nous la racontant… Son imagination débordante nous faisait rêver : plusieurs d’entre nous voulaient presque devenir des Marcel Cabon», se souvient Robert avec nostalgie.

Robert attrape le virus du théâtre ces années-là et Marcel Cabon y est pour quelque chose car il l’avait entendu lire des poèmes de Baudelaire, Robert Edward Hart, Léoville L’Homme et des pages du chroniqueur Stylet (Selmour Ahnee) et lui avait dit : «Avec ta voix, il faut que tu fasses du théâtre, viens avec moi, on va voir Denis Julien». Robert se souvient encore qu’avec des amis ils montaient du Molière, du Courteline, des Fables, qu’ils allaient jouer sur tréteaux à la campagne çà et là avec, entre autres, l’ami Indrasen Vencatachellum, plus tard haut cadre de l’Unesco. Par la suite, il intègre la troupe du collège St Mary’s dirigée par le frère Benedict…

Express.mu (620 x 330) (15) Encadré par sa famille de cœur et de sang. (De g. à dr.) : David, Serge, Sandrine, Léo et Cédric...

Le virus de la politique date aussi de ces années-là. «Les années 60 correspondaient à l’amplification du débat sur l’autonomie, puis l’indépendance. On avait tous des amis candidats à l’émigration, qui développaient un discours défaitiste», dit Robert. Chez les Furlong, les choses sont claires : son père, fonctionnaire, ne prend pas partie ; mais à la maison, en ardent travailliste, il est favorable à l’Indépendance. «Un jour je lui demandais si nous devions émigrer et sa réponse fut : “Pourquoi aller vivre ailleurs en étranger pour la vie alors que nous avons un pays à nous ?” Je n’ai jamais oublié cette phrase… Et je m’en suis souvenu quand à 53 ans, à l’issue d’une première carrière en France, je décidais de rentrer à Maurice.»

À ce moment-là, le gouvernement français offre depuis quelques années des bourses prises en charge par l’Alliance française pour des études universitaires à l’université Charles de Gaulle à Tananarive, Madagascar. Il postule et est accepté après un entretien avec un jury : «Et me voilà partant en septembre 1967 pour Madagascar en même temps que cinq autres boursiers du gouvernement français, dont Claudine Dumont, Jocelyne Paya, France Hui Tse Kwong, et un certain Finlay Salesse. Nous rejoindrons là-bas Jean Claude Castelain, Hakim Hossenmamode, Pierrot Moorghen et d’autres des deux promotions antérieures. Plus tard, cette université accueillera un certain Ivan Collendavelloo.»

Les années Tana

À Madagascar, les opportunités sont énormes : une université à dimension humaine avec une trentaine d’étudiants par cours et des professeurs de haut niveau toujours disponibles au dialogue alors qu’en France, les étudiants sont dans des amphithéâtres surchargés avec des professeurs inatteignables agissant en mandarins. Il fera beaucoup de théâtre au sein de l’Association théâtrale et artistique de l’université de Madagascar.

Express.mu (620 x 330) (13) Trois complices mauriciens en mission en Inde : Vinesh Hookoomsing pour l’université de Maurice ; Jean Claude Castelain pour l’AUPELF ; et Robert Furlong pour la francophonie.

On y passera de merveilleuses années d’apprentissage de la vie : «Nous faisions de petits boulots pour arrondir les fins de mois. Finlay Salesse et moi étions guides pour touristes à la société Transcontinents, dirigé par un Mauricien d’origine, Paul France Giraud, quand ce n’était pas occasionnellement comme profs dans des lycées malgaches.»

À la fac, des enseignants, tel Jean-Louis Joubert (avec sa queue de cheval), ouvrent aux étudiants la porte à de nouvelles connaissances et réflexions, dont la littérature négroafricaine francophone, le surréalisme, la littérature contemporaine et ses dynamiques, de nouvelles façons de lire et d’analyser des textes sans oublier le cinéma.

Les années Tana se terminent en 1971. Entre-temps, une grève paralyse l’université et la réponse est la répression. L’année suivante (1972), une nouvelle grève aboutira à des manifestations plus dures qui entraîneront la chute du régime et l’ouverture d’une période trouble qui verra les étudiants mauriciens transférés à La Réunion ou en France. «J’étais, moi déjà en France, faisant une licence de linguistique à l’université de Besançon, avant de regagner les lettres modernes pour une maîtrise à l’université de Nice en 1973-74, avec un mémoire sur Léoville L’Homme», dit Robert.

Express.mu (620 x 330) (14) Avec son épouse Dalida sur le chemin de Compostelle, 2007.

De retour en vacances à Maurice en juillet 1968, grâce au Dr Philippe Forget, alors rédacteur en chef de l’express, qui veut faire un papier sur la jeunesse estudiantine dans différents contextes (Angleterre, France et Égypte, avec Paul Bérenger qui évoque mai 1968, le futur cardiologue June Baligadoo, qui étudiait en Egypte, et ), Robert fait partie d’un panel pour évoquer Madagascar et sa situation.

Retour à Maurice

Ce retour aura un parfum politique. Après sept ans d’absence, la réinsertion est compliquée car la vie locale a beaucoup changé. 1974 est aussi marquée par un climat politique avec l’action revendicatrice du MMM, l’attente de nouvelles élections sans cesse reportées, la répression régulière et la police politique toujours à l’affût. Robert prend de l’emploi au collège Eden de Rose-Hill, un foyer de réflexions et de rencontres, notamment politiques, avec Amédée Darga et James Burty David.

Express.mu (620 x 330) (16) La troupe du «Prénom», 2012 : le comédien suisse invité Daniel Pion, Deepa Bhookhun Denis-Claude Koenig, Robert Furlong, Nathalie Ahnee et Fabien de Comarmond.

Ensuite ce sera au collège Queen Elizabeth College et enfin au collège Royal de Rose-Belle – devenu ensuite le collège Sookdeo Bissoondoyal où il aura comme élève Arnaud Carpooran. Enfin, en 1976, Robert entre au Mauritius Institute of Education (MIE) où il travaillera de pair avec le brillant Vinesh Hookoomsing… À l’approche des élections de 1976, Robert fréquente le MMM, dont il partage l’idéologie constructive en tant que sympathisant actif, ce qui lui vaudra bien des tracasseries professionnelles par la suite. Ce sont sans doute ces tracasseries qui le persuaderont qu’il faut commencer à regarder ailleurs tout en poursuivant ses objectifs éducatifs et culturels.

L’Unesco et d’autres organisations internationales l’attirent et finalement, en 1979, il est recruté par la francophonie multilatérale récente qui a créé un organisme de coopération, l’ACCT. Et c’est le début d’une nouvelle aventure qui durera 25 ans, l’amenant à sillonner la francophonie en conduisant des actions significatives liées au développement des infrastructures et des ressources humaines : «Je suis amené à effectuer des missions avec d’illustres personnalités telles Boutros Boutros-Ghali, à rencontrer des ministres et chefs d’État, tels Léopold Sedar Senghor, Abdou Diouf, Jean Louis Roy, Dan Dicko... Des gens étincelants d’intelligence.» C’est ainsi que Robert Furlong sillonnera le monde au service de l’ACCT.

Le choix de 2003

Entre-temps, il se marie, a deux fils : David, aujourd’hui comédien à Londres et Cédric qui vit en France. «Ce mariage sera un échec et, comme tout échec, les deux parties en sont certainement responsables», dit-il. Muté à Bordeaux, au début des années 90, loin de Paris, mais toujours en francophonie, il ne cesse de travailler et surtout fait preuve d’une immense générosité : «Au niveau personnel, le hasard me fait rencontrer trois étudiants que je prends sous mon aile : ils avaient des problèmes et moi, j’avais leurs solutions… Nous étions faits pour nous entendre et ma famille s’élargit à ces trois nouveaux venus déjà étudiants.»

Express.mu (620 x 330) (17) Conférence sur Malcolm de Chazal à l’université de Tananarive.

«Le cycle “français’’ de ma vie va s’arrêter en 2003. La francophonie, en raison de mutations que je ne partageais plus m’intéresse moins. Mon fils aîné est pris à la prestigieuse école de théâtre de Chaillot à Paris… Mon fils cadet achève sa formation secondaire. Mes enfants adoptifs s’en vont ; l’une en stage de médecine (elle est aujourd’hui généraliste en France) ; l’autre ayant terminé sa formation d’ingénieur se marie ; le troisième part en stage et s’établit à Cayenne. Il décèdera il y a quelques années d’un cancer fulgurant.»

Un nouveau cycle

Il en tirera une leçon primordiale  ; «que mon père avait raison en disant qu’il vaut mieux être chez soi plutôt que vivre en étranger ailleurs». Ce qui est une manière de tourner la page ! «Direction Maurice pour d’autres nouvelles aventures sans bien savoir lesquelles. La plus importante certainement est mon mariage à Dalida Noellis en 2012… Les autres le sont aussi, mais à un autre degré : celui du bonheur d’être sans cesse en création d’avenir», décrète-t-il.

À son retour à Maurice, Robert est animé d’une belle détermination, celle de prendre totalement son destin en mains : «À partir de maintenant, terminé : je n’appartiens plus qu’à moi. Et les portions de temps que je “vendrai’’ forcément pour vivre seront selon mon bon vouloir, me conservant le droit de dire “non’’… Et je constate que j’ai réussi ce coup-là… Un vrai privilège, j’en conviens». Il se livre à des activités comme auditeur linguistique, à réécrire, corriger, améliorer des textes, à des traductions de revues touristiques sur papier glacé ; et il y en a eu beaucoup dans les années 2000- 2012/13 ; dégageant ainsi quelques revenus, mais aussi revisitant l’histoire.

Express.mu (620 x 330) (18) Avec la Vice-présidente Monique Ohsan-Bellepeau et Finlay Salesse à Confluences, 2013.

Il anime également des cours d’analyse de textes littéraires du PGCE du MIE pendant une année. Dans le même souffle, il reprend ses activités théâtrales : «Tico Soupaya me ramène au théâtre en me donnant le rôle du maire de Lourdes dans sa pièce sur Bernadette Soubirous en 2010 ; et j’enchaîne avec Mauritius en 2010, La Cage aux folles (2011), trois pièces de Chazal (Le Concile des poètes, Les désamorantes, Guerre dans Mars), Le prénom (2013), Love Letters (2014), Une brûlante envie de servir (2017) – également jouée au Théâtre des Mathurins à Paris – Les Justes en créole (2020). Il commence aussi une carrière d’acteur avec en 2012 : The Comeback de Sharvan Anenden ; de nombreux seconds rôles dans des films allemands  ; français, Les amants de Nicole Garcia, 2021, sudafricains, A horse called Wish, 2017, Island doctor (2018), The Jade (2019), Prisoners of Paradise (2021). En 2020, The Blue Penny sorti en 2023, puis Portrait 2024, Rays of life (2025). Un important palmarès.

À la tête de la fondation Malcolm de Chazal de 2011 à 2014, il organise de nombreuses activités : expositions et animations ; deux festivals Chazal 2011 et 2013 avec la présentation de pièces en 2013 dans divers lieux, dont l’Église swedenborgienne de la rue Rémono à Curepipe-Road. Une exposition itinérante en 24 panneaux, qui a circulé dans villes et villages, et surtout, l’obtention en cadeau de 41 tableaux de Malcolm de Chazal d’un collectionneur d’Angleterre. Malgré toutes ces activités, il prend la présidence du Centre culturel d’expression française (2019-2022).

Pour ce week-end, toutefois, Robert Furlong n’est pas au rendez-vous de la Trup Zapsiway pour la pièce Memwar Zenocid d’Umar Timol. Gaston Valayden a dû le remplacer dans le rôle de Sam parce qu’il est en France, avec sa fille, pour des raisons de santé.

Le rideau s’est levé sans lui !

Express.mu (620 x 330) (19) Chez Thierry et Marie de Comarmond... déjeuners réguliers entre amis. 1er rang : Marie-Paule Fanchette, Aimée Chasles (décédée), Marie de Comarmond, Dalida Furlong, et Sharin Salesse. 2e rang : Robert Furlong, Annick Fanchette, Thierry de Comarmond, Jacques de Maroussem, Shenaz Patel et Brigitte Masson.

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