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Portrait

Dr Maya de Salle : Quand l’anthropologie se met à table

4 octobre 2026, 22:00

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Dr Maya de Salle : Quand l’anthropologie se met à table

■ À la découverte du port à travers le tourisme culturel proposé par My Moris.

Le Dr Maya de Salle est une anthropologue belge, établie à Maurice depuis 24 ans et qui a célébré ses 47 ans le 2 octobre. Son parcours universitaire et professionnel témoigne d’une profonde curiosité pour les sociétés, leurs cultures et leurs modes de vie. Formée à l’anthropologie, elle s’est particulièrement intéressée aux dynamiques culturelles et sociales qui façonnent les identités, avec une attention particulière portée à l’Afrique, continent qui nourrit sa réflexion et sa passion depuis l’adolescence. Ses recherches l’ont amenée à s’interroger sur les rapports entre mémoire, histoire, culture, territoire et transmission.

Cette démarche trouve un prolongement particulièrement original dans Ki pou kwi ? (Histoires, Mémoires et Futurs de l’alimentation mauricienne), son ouvrage consacré à l’alimentation mauricienne depuis la période précoloniale. À travers les diverses pratiques culinaires, les produits recensés, les multiples recettes et les témoignages sur le vif, Maya de Salle explore ce que notre manière de manger révèle de notre histoire et de notre identité. L’assiette devient ainsi un véritable objet anthropologique : elle raconte les migrations, les rencontres, les héritages et les transformations de la société mauricienne, par exemple de «laboutik sinwa» aux grandes surfaces.

Avec Ki pou kwi ?, son regard d’anthropologue donne à la cuisine mauricienne une profondeur historique, culturelle et humaine. Sans oublier sa saveur.

Quand Maya naît le 2 octobre 1979 à Bruxelles, elle est loin de penser que, 47 ans plus tard, elle serait à Maurice, son pays de cœur et d’adoption, pour célébrer son anniversaire avec son fils Sasha. Elle vient d’une famille très nombreuse parce que recomposée, avec son père Jean, né en 1942, architecte urbaniste, et sa mère Elisabeth, née en 1947, ergonome, encore vivants et divorcés depuis ses cinq ans. Quatre frères, pas de sœurs, et elle est la plus jeune, avec Laurent, l’aîné, né en 1967, Antoine, en 1972, Mathieu, en 1975, et Martin, en 1977.

Elle a la chance, pour ses études primaires, de fréquenter une école à pédagogie active, l’école Hamaide. Elle pratique très jeune l’athlétisme, les claquettes, la danse classique, le violon et surtout le scoutisme. «J’ai commencé louveteau à 6 ans, puis les scouts, ensuite chef louveteau... jusqu’à 18 ans», se souvient-elle. C’est avec ses copains scouts, mais plus particulièrement avec Stéphanie, son amie, qu’elle s’amuse et voyage. Elle découvre ainsi l’Europe, les différentes cultures, l’art et l’architecture. Elle aime particulièrement la Grèce et l’Italie. Comme les jeunes de sa génération, elle écoute Bob Marley, U2, sans oublier Pink Floyd.

Pour ses études secondaires, le système de Decroly (du nom du père de l’éducation nationale en Belgique) ne suit pas une filière classique imposant un choix entre sciences et littérature. Maya choisit des options comme la géographie, l’anglais et l’histoire de l’art. C’est à travers ces cours d’histoire de l’art qu’elle découvre l’art africain et les rites autour des masques et des statuaires : «Ça m’a ouvert à ce monde de la diversité culturelle, moi qui vivais dans un monde assez privilégié et finalement assez clos de Bruxelles-Sud. Ça a été la porte ouverte à la découverte des cultures africaines, du vaudou, des travaux des ethnologues, etc. Au même moment, mon beau-père, Paul (décédé en 2025), avait des missions pour son travail en Afrique de l’Ouest, au Bénin, Burkina Faso, Niger... Il revenait avec plein d’histoires, d’objets, de tissus, qui m’émerveillaient.»

L’aventure africaine

Cela a été comme un déclic. Inscrite à l’Université de Cotonou en anthropologie pour une année, elle débarque au Bénin avant même ses 18 ans : «Ça a été un véritable choc culturel, et je crois que c’est ce que je recherchais... Ça a été une découverte du Bénin, des Béninois, de leur culture, de leur histoire, mais ça a aussi été une découverte de moi-même, de qui je suis, d’où je viens, ma culture… Ça m’a poussée hors de ma zone de confort, à la découverte d’un tout autre monde et ça m’a marquée à vie !» Après cette année au Bénin, elle revient au plat pays totalement métamorphosée : «Je sais que c’est l’anthropologie que je veux étudier, la découverte des autres cultures me passionne et je tombe amoureuse de l’Afrique, de la richesse culturelle de ce pays, de l’humanité de ces populations... Je n’ai plus qu’une obsession, repartir... J’organise déjà mon prochain voyage, à peine arrivée. Je trouve des jobs d’étudiants et je repars. Le plus incroyable voyage, c’était avec ma meilleure amie, Stéphanie. On est parties de Cotonou ; on est allées au Togo, à Lomé, et de là on est remontées vers Ouagadougou, au Burkina Faso, et ensuite au Mali, Mopti, Djenné, Bamako... en van, en voiture, en train, en pirogue... C’était incroyable !» WhatsApp Image 2026-10-03 at 10.49.38 ■ Maya de Salle avec son amie Stéphanie, en 2004.

Pour ses études universitaires, elle s’inscrit à l’Université libre de Bruxelles en sciences sociales les deux premières années et ensuite elle choisit l’anthropologie et se spécialise dans l’Afrique. Ces années d’université sont entrecoupées de voyages en Afrique de l’Ouest, jusqu’à ce qu’elle rencontre Denis Essoo, un BelgoMauricien (un ami de son frère à l’époque), quelques mois avant qu’il ne mette le cap sur Maurice pour venir travailler avec son père, Gaëtan. Au même moment, elle part pour Madrid dans le cadre d’un échange universitaire (Erasmus). En attendant, elle entretient une relation à distance avec Denis et prépare aussi son premier voyage à Maurice. Quand elle touche le sol, elle se rend compte tout de suite que ce n’est pas l’Afrique.

Pour ce premier voyage à Maurice en l’an 2000, Maya de Salle a l’impression de débarquer surtout dans une tour de Babel, tant le Mauricien, selon elle, passe d’une langue à une autre, parfois dans la même phrase. Mais très vite, elle arrive au constat suivant : «Chaque population a hérité de langues ancestrales, mais il y a au milieu de tout ça cette langue créole mauricienne qui permet que tout le monde se comprenne, qui est un ciment, qui est commune à tous les Mauriciens. Je choisis donc d’étudier ce sujet pour mon mémoire de fin de maîtrise, l’usage identitaire des langues à Maurice... ce qui me donne un bon prétexte pour revenir rapidement faire mes recherches de terrain.»

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■ Maya de Salle entourée de ses deux frères, Martin et Laurent.

En revenant en 2001, elle se retrouve au sein de la famille de Denis Essoo, où tout le monde parle créole. Elle est donc en immersion dans cette langue dès son arrivée, d’autant que son beau-père, Gaëtan, proche de Rama Poonoosamy (militant de la langue kreol devenu par la suite le directeur de la MBCTV), est alors un fervent défenseur de cette langue : «Je comprends en discutant avec lui à quel point cette langue est identitaire pour les Mauriciens et constitue un ciment dans la construction de la nation. C’est comme ça que je vais m’intéresser à ce sujet aussi pour faire mes premières recherches et mon premier mémoire. Très rapidement, je comprenais le créole, sauf quelques mots parfois, et je demandais ensuite à Denis ce qu’ils voulaient dire en rentrant à la maison. Pour le parler, ce n’était pas évident au début. Étant assez timide, je n’osais pas me lancer, mais quand j’ai fait mon terrain de recherche au Morne pour le projet de nomination à l’Unesco, je me suis retrouvée dans les villages du Morne, de Chamarel et de Coteau-Raffin à devoir m’intégrer et être acceptée, et cette intégration passait avant tout par l’usage de la langue créole, de la langue des Mauriciens avec qui je parlais. C’était essentiel pour moi, en tant qu’anthropologue, pour bien comprendre les personnes que j’interrogeais pour mes recherches», dit-elle.

D’où son intérêt forcément pour le séga, qu’elle apprend à connaître sur le terrain lors de ses recherches. Ce qui lui permet aussi, au niveau de l’Université de Maurice où elle devient «part-time lecturer», de donner des cours d’introduction à l’anthropologie dans les classes d’archéologie et de méthode de recherche en histoire orale. «Une personne essentielle dans ce parcours avec l’Université de Maurice a été Vijaya Teelock. Elle a tout de suite vu l’importance d’intégrer l’anthropologie au département d’histoire. Elle m’a permis aussi de travailler sur plusieurs projets de recherche qui étaient passionnants au niveau du patrimoine culturel immatériel et notamment la Route des esclaves de l’Unesco, ou encore de participer à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel de Maurice et à l’écriture du dossier de nomination du séga typique pour l’Unesco.» WhatsApp Image 2026-10-03 at 10.49.39 ■ Lors de sa première visite à Maurice, en 2000.

Ce degré de pénétration dans notre culture n’aurait pu être possible sans sa compréhension et sa maîtrise de la langue créole qu’elle acquiert grâce à ses contacts et à son assiduité : «Certaines personnes qu’on rencontre vont être des informateurs clés qui nous permettent de créer un réseau, nous donnent des contacts et nous facilitent notre intégration sur le terrain. Après, je pense que tout est une question d’attitude : être ouvert aux autres, être curieux, parler aux gens avec respect et dans l’égalité, c’est essentiel.»

La rupture

Diplôme en poche, elle quitte sa Belgique natale à 22 ans, en 2002, pour venir vivre à Maurice. Elle se marie avec Denis Essoo, cherche un emploi, mais ce n’est pas simple au début. «Je ne savais pas que 24 ans plus tard je serais toujours ici», dit-elle. Comme elle ne trouve pas d’emploi fixe, elle poursuit ses études universitaires : un Master 2 à l’Université de La Réunion en anthropologie et interculturalité dans l’océan Indien. Elle passe donc un semestre à Sainte-Clotilde, à la cité universitaire, et fait son mémoire à Maurice sur les médecines traditionnelles. Lorsqu’elle termine, Christian Barat, son directeur de mémoire, lui propose de continuer ses recherches pour un doctorat : «C’est ce que je fais. De Maurice, je fais mes recherches, je travaille en même temps ici. À l’époque, j’ai un poste de lecturer à l’Université de Maurice (UOM), car on a réussi à créer après plusieurs années un BA History and Anthropology. J’enseigne alors au premier batch d’étudiants de ce diplôme. Et puis c’est aussi durant ma thèse que je tombe enceinte de notre fils, Sasha, qui va naître en 2009. En 2011, je soutiens ma thèse à La Réunion, que je réussis brillamment avec les félicitations du jury.» WhatsApp Image 2026-10-03 at 10.49.33 ■ Maya de Salle avec son fils Sasha, en 2026.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Maya de Salle n’est pas femme oisive. Quand elle n’accumule pas les diplômes, elle écrit ses réflexions et ses analyses relatives à ses préoccupations dans de nombreux magazines spécialisés ici, dans la région et ailleurs ; elle donne aussi des conférences, anime des ateliers et des débats sur l’histoire, les communautés à Maurice, etc. Elle est aussi directrice de la collection de la «Maison de l’Image». À l’heure actuelle, elle est «Cultural Project Manager», employée par le Groupe Eclosia, et en 2020 elle crée la société Biro Aster Ltd et la My Moris avec Shakti Callikan. La marque visait à la valorisation et à la promotion de la culture et du patrimoine mauricien à travers des activités de tourisme culturel et le développement de supports de médiation culturelle. D’où les tournées en catamaran avec pour générique «Si le port m’était conté», pour découvrir notre patrimoine à partir de la mer. Mais pour l’adrénaline, ce sera des activités de «trail and run» avec son compagnon Jean-Marc Rivet (Head of Property and Asset chez ER Hospitality), un passionné de moto.

La genèse de «Ki pou kwi ?»

Le livre Ki pou kwi ?, la dernière publication du Dr Maya de Salle, est né d’une commande de Panagora, quand Yovan Jankee (passionné d’histoire culinaire) lui a posé la question : Maurice a-t-elle déjà été autosuffisante ? Et pourrait-elle le redevenir ? Et Maya de répondre : «Nous étions en plein post-Covid, et cette question d’autosuffisance alimentaire était devenue une question de survie collective. J’ai donc mené l’enquête, par des recherches historiques et anthropologiques. Il y a d’abord eu un rapport –“Manze Lontan”–, et de ce rapport, nous avons voulu continuer à approfondir les recherches historiques et couvrir une période plus contemporaine de notre histoire, post-Seconde Guerre, en interrogeant des Mauriciens et des Mauriciennes, en collectant des données orales. Aliya Chojoo s’est ensuite jointe à l’équipe pour travailler plus autour des questions des modes de consommation et d’alimentation actuels, et questionner demain plutôt qu’hier. Et de ce travail conjoint est né Ki Pou Kwi ?»

La grande préoccupation est de témoigner que ce que nous mangeons est tout simplement mauricien et la réflexion et les conclusions sur ce plan sont tout à fait inédites: «Ce que nous mangeons a une origine liée au peuplement, aux pays et régions d’origine des différentes populations qui sont venues peupler Maurice, mais depuis, ces plats, ces savoir-faire et ces pratiques culinaires se sont transformés, mélangés, adaptés – parfois ils se sont créolisés, mauricianisés – pour créer quelque chose de nouveau, de proprement mauricien. On a cette tendance, à Maurice, à classer les choses et les gens dans des boîtes, à se demander d’où ça vient et à donner l’identité d’un plat selon son origine. Le mine frit, c’est chinois ; le faratha, c’est indien, etc. Mais finalement, aujourd’hui, ces plats ont été adoptés par tous les Mauriciens, quelle que soit leur origine. Chacun a pu se les approprier et y mettre sa touche, ce qui fait qu’aujourd’hui, ils sont juste mauriciens. Le mine frit mauricien n’est pas du tout comme les nouilles sautées de Chine; le briani indien s’est mauricianisé en y ajoutant la pomme de terre; les farathas ne se mangent pas de la même façon à Maurice qu’en Inde...» WhatsApp Image 2026-10-03 at 10.49.34 ■ Maya de Salle aux côtés de Jean-Marc Rivet.

C’est dire que Ki pou kwi ? est loin d’être un livre de recettes. Il traduit d’abord une préoccupation anthropologique portée par une passionnée de notre pays qui est arrivée à la conclusion que «notre identité se retrouve dans notre assiette, à plusieurs échelles. D’abord à l’échelle familiale : une odeur, un plat précis, peuvent nous ramener instantanément à notre enfance, à une personne, à un repas de fête. Ce sont nos madeleines de Proust. Les recettes familiales sont de véritables archives vivantes: elles transmettent des gestes, des souvenirs, une continuité entre les générations.» WhatsApp Image 2026-10-03 at 10.49.32 ■ Maya de Salle aux côtés de Shakti Callikan pour My Moris.

Un livre qui nous dit que savoir ce que nous mangeons, c’est aussi savoir d’où nous venons et réfléchir à ce que nous voulons devenir. L’alimentation devient ainsi une porte d’entrée exceptionnelle pour comprendre Maurice, son histoire, son métissage, ses fragilités, mais aussi sa capacité à inventer un avenir commun. WhatsApp Image 2026-10-03 at 10.49.37 ■ Avec l’association Right Now, au Jardin de la Compagnie, en 2005.

Pour Maya de Salle, notre assiette, qu’elle soit en porcelaine, faïence, céramique, verre, bambou, fibres végétales ou plastique, raconte notre histoire et reflète notre société : «Elle reflète, par exemple, des événements qui ont eu lieu comme des cyclones, des guerres, des bateaux de vivres qui n’arrivent pas, des rationnements, mais aussi les inégalités de notre société, la débrouille pour faire avec ce qu’on avait à portée de main, la résilience, mais aussi l’inventivité et l’innovation. La cuisine mauricienne ne reflète pas seulement notre identité familiale ou culturelle, elle reflète aussi notre identité nationale mauricienne. Elle a un vrai symbolisme national, on se reconnaît dedans, elle nous rassemble, mais plus que ça, elle a été un des outils qui ont construit notre sentiment national et notre appartenance commune. Et ce que nous choisissons de manger aujourd’hui raconte déjà la société que nous voulons construire demain.»

C’est probablement là toute la force du travail de Maya de Salle : elle transforme un geste quotidien – préparer le repas – en une réflexion sur la mémoire, l’identité, la transmission et l’avenir de Maurice.

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