Publicité
Chagos
Jean-Michel de Senneville : Le voyage de 1964 qui ne l’a jamais quitté
Par
Partager cet article
Chagos
Jean-Michel de Senneville : Le voyage de 1964 qui ne l’a jamais quitté
■ Le «MV Mauritius», à bord duquel Jean-Michel de Senneville voyage en 1964.
Il avait 16 ans lorsqu’il a découvert les Chagos, en 1964, à bord du «MV Mauritius». Plus de six décennies après, Jean-Michel de Senneville garde intactes les images de Peros Banhos, de ses habitants et d’un baptême dans la petite église de l’île du Coin. À 78 ans, ces souvenirs nourrissent désormais un projet : celui d’une réinstallation aux Chagos. Rencontre avec un homme pour qui ce voyage d’adolescent a pris, avec le temps, une tout autre dimension.
Plus de 60 ans après, les images sont toujours là. Les lagons calmes, les cocotiers, les oiseaux, les poissons, les coraux et, surtout, une communauté vivant au rythme de l’île. Lorsque Jean-Michel de Senneville évoque les Chagos de 1964, il ne commence ni par la géopolitique ni par Diego Garcia. Il raconte d’abord ce que l’adolescent de 16 ans qu’il était alors a vu : un monde qui lui paraissait presque suspendu dans le temps.
«La beauté des lieux et la symbiose des Chagossiens avec la nature», répond-il lorsqu’on lui demande quel souvenir domine encore aujourd’hui. Il parle d’une *«paix ambiante»v, d’une richesse naturelle «à vous couper le souffle», aussi bien au-dessus qu’en dessous de l’eau. Il se souvient d’une communauté travaillant et vivant ensemble. «Je flottais, quoi !», résume-t-il, comme pour retrouver, un instant, l’émerveillement de ses 16 ans.
À l’époque, Jean-Michel de Senneville est loin d’imaginer la place que les Chagos occuperont dans sa vie. Encore moins que ce voyage se déroule au moment où l’avenir de l’archipel commence à se jouer dans les discussions stratégiques entre Britanniques et Américains.
■ Jean-Michel de Senneville dans les années 1960.
De Peros Banhos, il conserve des scènes précises. Des habitations qu’il décrit comme simples mais confortables, une école, un cimetière, la maison de l’administrateur et le «calorifère», installation liée à la production d’huile de coprah, qu’il présente comme le poumon économique de l’île et une importante source d’emplois.
Mais un souvenir domine les autres : celui d’un baptême dans la petite église de l’île du Coin. La scène, plus de six décennies après, semble n’avoir rien perdu de sa netteté. Cinq enfants sont baptisés. Les fenêtres de la petite église sont ouvertes et la végétation donne, raconte-t-il, l’impression de vouloir pénétrer à l’intérieur. Il n’y a ni musique ni chants. Les mères tiennent leurs bébés tandis que les autres habitants, notamment les pères, sont occupés par le travail au moment de l’escale du bateau.
Le seul chant dont il se souvient est celui des oiseaux. «Il y avait pour moi une atmosphère un peu surréaliste et envoûtante», confie-t-il. Une scène vécue dans «la plus grande simplicité», mais qui l’a profondément marqué.
Avec le recul, un détail ajoute une dimension particulière à ce souvenir. Jean-Michel de Senneville estime qu’Olivier Bancoult, qu’il connaîtra bien plus tard, aurait pu se trouver parmi les cinq enfants baptisés ce jour-là. Il ne l’affirme pas comme une certitude. Mais la possibilité suffit à créer, dans son récit, un pont entre le jeune visiteur de 1964 et celui qui deviendra l’une des figures du combat chagossien.
À 16 ans, loin des enjeux
À 16 ans, cependant, Jean-Michel de Senneville ignore totalement les enjeux qui se jouent autour de l’archipel. À bord du MV Mauritius se trouve notamment Robert Newton, fonctionnaire britannique participant à la mission anglo-américaine chargée d’étudier plusieurs îles de l’océan Indien. Le rapport Newton, daté du 23 septembre 1964, fera ensuite partie des documents historiques relatifs au projet militaire et à la possibilité de déplacer les populations des îles susceptibles d’être retenues à des fins de défense.
Jean-Michel de Senneville, lui, pense à tout autre chose. «À 16 ans, on était surtout préoccupé par notre avenir. Finir l’école, essayer de se définir une voie pour les études et le travail», explique-t-il. À Maurice, il entend parler des négociations entourant l’indépendance. Il se souvient également des manifestations de l’époque. Mais des Chagos et de ce qui se prépare, pratiquement rien.
Ce n’est que bien plus tard qu’il mesure la portée de ce voyage et se dit «choqué» de découvrir qu’il avait participé, sans le savoir, à une mission dont il ignorait les véritables enjeux. Cette prise de conscience lui laissera surtout une réflexion : «La réalité pour une personne n’est pas toujours la même pour une autre.»
Cette phrase résume peut-être le mieux son rapport actuel aux Chagos. D’un côté, le souvenir d’un adolescent découvrant un lieu qu’il décrit comme paradisiaque. De l’autre, la connaissance acquise par la suite des décisions politiques et stratégiques qui allaient bouleverser la vie de ses habitants. Entre les années 1960 et 1970, la population chagossienne sera progressivement déplacée vers Maurice et les Seychelles. Les estimations généralement citées font état d’au moins 2 000 personnes déracinées.
«What are we waiting for?»
Aujourd’hui, Jean-Michel de Senneville ne veut plus seulement raconter ce qu’il a vu. Il veut parler du retour.
Son interrogation tient en cinq mots : «What are we waiting for?» Pour lui, le principal obstacle n’est ni technique ni financier. Il estime que le blocage se trouve surtout dans le manque de dialogue direct au plus haut niveau et dans la complexité des négociations diplomatiques. C’est son analyse personnelle, qu’il assume comme telle. Son idée prend la forme d’un projet de réinstallation à l’île du Coin, à Peros Banhos.
Le chiffre qu’il avance : environ 400 personnes. Son plan s’étalerait sur deux ans et comporterait huit phases de trois mois. La première commencerait modestement, avec dix hommes chargés de défricher et de nettoyer l’emplacement de l’ancien village. Une autre équipe procéderait ensuite aux mesures et aux plans d’aménagement avant que les étapes suivantes ne permettent progressivement d’accueillir les futurs résidents et les visiteurs.
Il estime le coût global de l’opération à environ 75 millions de dollars. Dans sa projection, la communauté compterait 200 hommes, 152 femmes et 48 enfants, avec quelque 200 logements à prévoir.
Pourquoi 400 personnes ? Jean-Michel de Senneville établit notamment un parallèle avec la population qui vivait autrefois sur l’île du Coin. Les données historiques disponibles confirment qu’il existait une communauté importante à Peros Banhos : un mémoire de Maurice devant le Tribunal international du droit de la mer indique qu’en 1960, l’atoll comptait au moins 374 habitants et que l’île du Coin en constituait le centre administratif. Mais transformer un plan en village habitable suppose de répondre à des questions très concrètes : eau potable, énergie, nourriture, logements, communications, soins médicaux, évacuations et protection de l’environnement.
Olivier Bancoult, une rencontre tardive
Son engagement auprès des Chagossiens ne commence pourtant pas immédiatement après son voyage de 1964. Lorsqu’une partie de la communauté arrive à Maurice et commence à manifester, il est déjà parti vivre à Cape Town. Ce n’est que beaucoup plus tard, après son retour à Maurice, qu’il se rapproche véritablement de la communauté chagossienne.
Un nom revient alors constamment dans son récit : Olivier Bancoult, dont il parle avec une admiration assumée. Il évoque «le gros travail fait en toute modestie» et une relation devenue, au fil du temps, une profonde amitié. Il va jusqu’à le présenter comme «le Moïse et le Mandela des Chagossiens», une comparaison personnelle qui traduit l’importance qu’il lui accorde dans le combat pour le retour.
Il tient toutefois à établir une frontière claire : les projets et opinions qu’il défend sont les siens. Ils n’engagent ni Olivier Bancoult ni l’ensemble de la communauté chagossienne.
À 78 ans, que dirait-il aujourd’hui au garçon de 16 ans embarqué sur le MV Mauritius sans connaître les bouleversements qui allaient suivre ? De se méfier des apparences, de comprendre que chacun regarde une même réalité à travers ses propres filtres et que ce que l’on voit ne raconte pas nécessairement toute l’histoire.
Car le Jean-Michel de Senneville de 1964 dit avoir vu «un lieu tombé du ciel», une population accueillante et une communauté en symbiose avec son environnement. Il ne pouvait pas imaginer que, parallèlement, des responsables britanniques et américains réfléchissaient déjà à l’avenir stratégique de ces îles.
Son souvenir personnel se mêle aujourd’hui à une histoire documentée par des décennies d’archives, de procédures judiciaires et de combats politiques. Le rapport Newton de 1964 fait lui-même état d’une population de l’archipel et examine explicitement la possibilité du «removal, resettlement and redeployment» de populations civiles si une île devait être utilisée à des fins militaires.
Publicité
Publicité
Les plus récents