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Nos misérables

28 février 2008, 00:00

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Odeur de moisi, d?urine, loder dormi. Nous sommes à peine entrés, qu?il nous faut tout de suite ressortir. L?estomac retourné par la puanteur si caractéristique et âcre de la misère. Vite, reprendre son souffle dans la fumée des pots d?échappement, recomposer son visage et rentrer à nouveau chez Manoj Nundloll.

Oubliez tous les clichés. Ceux qui cantonnent la misère à des quartiers spécifiques, de préférence dans des faubourgs urbains ou au bout d?un sentier boueux, dans des lakaz tol rouye.

Là, nous sommes à Grande-Rivière, dans les parages de Borstal, une maison en dur peinte en rouge avec des rideaux à fleurs, chez le frère de Manoj qui vit dans une seule pièce, avec Nazni Ballooram, sa compagne et leurs huit enfants.

Comment font-ils pour tenir tous les dix dans ce local sans fenêtres ? Au-dessus de l?armoire aux portes défoncées, déborde un fouillis de vêtements et de vieux matelas qui sont empilés. Ils portent des traces visibles des nuits humides des enfants.

Nazni explique comment la nuit, elle étale les matelas, laissant le lit aux plus jeunes enfants. Tous ont été conçus là, durant ces 16 ans de misère. Comment en sont-ils arrivés là ? Comment ont-ils fait pour tenir aussi longtemps - 16 ans - dans ces conditions-là ? Une chambre minuscule, noircie par le temps et la promiscuité. Sur le lit, un drap qui n?a pas été changé depuis tellement longtemps, qu?il a l?odeur des sueurs qui y ont coulé.

Ne vous fiez pas à la présence d?une machine à laver. Elle ne sert que de table de cuisine. Nazni y pose ses «karay» toutes noires et quelques bols. Ne vous fiez pas à la présence d?un frigo. Nazni explique que «li pa fre mem». Dans le congélateur : une bouteille d?eau. C?est tout. Ne vous méprenez pas sur la présence de deux télés. L?une a «zoue zis dezour». L?autre a des images tellement sombres qu?il faut se contenter du son.

<I>«Ne vous méprenez pas sur la présence de deux télés. L?une a «zoue zis dezour». L?autre a des images tellement sombres qu?il faut se contenter du son.»</I>

Nazni et Manoj déroulent peu à peu leurs lendemains qui déchantent. Litanie du malheur presque trop classique. Celle de Manoj, jadis supervisor à l?usine Bonair. «Lizinn finn ferme». Il retrouve son métier : maçon. Une chute du troisième étage d?un chantier a affaibli l?une de ses chevilles. Depuis, les chantiers ne veulent plus de lui à cause de ses difficultés à escalader les échafaudages. Ajoutez à cela un net penchant pour la bouteille. De son côté, Nazni colle des étiquettes à l?usine de sirop Dowlut, de l?autre côté de la rue, quand on a besoin d?elle. Pour Rs 50-Rs 100, et nettoie à l?occasion les locaux aussi.

Nazni ne touche pas d?allocation, pas la moindre. Elle raconte que quand elle est allée au bureau de la sécurité sociale, on lui a fait comprendre : «Ou pa marie sivil» avec Manoj. C?est l?un des critères requis pour être éligible à une aide des deniers publics. Vivotant grâce à la charité irrégulière de proches ou d?âmes touchées par sa situation, elle n?abandonne pas. «Mo finn koz avek dimoun pou Manoj gagn enn ti plas gardien.» C?est loin d?être acquis.

Autre lieu, même dénuement. L?ambition de Rambha Durbarry est de «netoy toilet». La même odeur écoeurante nous accueille chez cette veuve de Petit-Village à Goodlands. Depuis le décès de son mari, il y a sept ans, Rambha survit avec son fils, sur sa pension de veuve uniquement. Elle qui a toujours été femme au foyer est traumatisée depuis que son conjoint l?a quittée. «Lerla monn dekouraze.» Sombrant peu à peu dans la pauvreté extrême. Travaille-t-elle ? Non, «mo ena diabet».

Rambha survit dans une seule pièce, qui coule en temps de pluie, entre un lit et une armoire. La cuisine : c?est un couloir ouvert sur les intempéries, recouvert d?une feuille de tôle aussi efficace qu?une passoire. C?est très repoussant : une nuée de mouches est en train de finir des restes qui pourrissent dans un ustensile. Ses s?urs qui habitent à l?étranger, l?ont sommée de quitter la pièce où elle vit, et de construire sa maison. Quand on lui demande comment elle fera, elle dit : «Mo pou bizin koup mo vant.»

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