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Interview

Atishay Sookun : «Starlink est le bienvenu à Maurice, s’il respecte nos règles»

23 août 2026, 11:30

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Atishay Sookun : «Starlink est le bienvenu à Maurice, s’il respecte nos règles»

Atishay Sookun, directeur exécutif de l’Information and Communication Technologies Authority (ICTA).

Atishay Sookun veut «connecter, protéger, moderniser» l’ICTA. Dans cet entretien avec «l’express», il aborde la qualité des réseaux, les sites de téléphonie mobile, les missions à l’étranger et les discussions avec Starlink. Il évoque aussi les défis liés à l’intelligence artificielle, aux cyberattaques et à la modernisation du cadre réglementaire.

Depuis votre arrivée à la tête de l’ICTA, quelles sont les trois priorités que vous vous êtes fixées ?

En une phrase, je vous dirai : connecter, protéger, moderniser.

*La première, la connectivité pour tous. Un pays qui ambitionne d'être un hub numérique régional ne peut tolérer des zones mal desservies ou une qualité de service en deçà des attentes des citoyens. Nous avons donc renforcé le suivi de la qualité de service des opérateurs, notamment avec le lancement de la plateforme KaliteNet, qui permet à chaque Mauricien de mesurer et signaler la qualité réelle de sa connexion ; nous travaillons aussi activement avec les autorités publiques pour lever les obstacles administratifs au déploiement des infrastructures, comme les sites de téléphonie mobile.

La deuxième, la protection des citoyens dans l'espace numérique. En tout premier lieu, celle de nos enfants. La connectivité sans la sécurité n'est pas un progrès. Nous avons intensifié le filtrage des contenus pédopornographiques, bien que cela devienne de plus en plus complexe avec l’évolution constante de la technologie liée à l’internet ; nous avons émis des directives aux fournisseurs d'accès et aux plateformes ; et nous menons un travail de fond sur un cadre législatif moderne en matière de sécurité en ligne en étroite collaboration avec nos homologues du ministère des Technologies de l'information, de la communication et de l'innovation, la CERT–MU, la Police et le Data Protection Office.

La troisième, la modernisation du cadre réglementaire lui-même. Le secteur évolue à une vitesse fulgurante. Avec l’intelligence artificielle (IA), la 5G, les infrastructures critiques, le régulateur doit être un facilitateur agile plutôt qu'un frein. Cela passe par la révision de nos processus, la protection de nos infrastructures critiques de l'information, une gestion optimale du spectre ; ainsi qu’une coopération internationale renforcée, notamment avec nos homologues régionaux et internationaux.

Entre janvier et juillet 2026, 510 132 tentatives d’accès à des sites contenant du matériel d’abus sexuels sur enfants ont été bloquées. Comment l’ICTA interprète-t-elle ce chiffre ?

D'abord, il démontre que notre dispositif de filtrage fonctionne. Plus d'un demi-million de tentatives bloquées en sept mois, c'est autant d'accès à des contenus criminels qui ont été empêchés depuis le territoire mauricien. Le système en place avec les fournisseurs d'accès à Internet joue pleinement son rôle de barrière protectrice. C'est une infrastructure de protection qui opère silencieusement, en continu, 24/7. Enfin, la transparence fait partie de notre démarche. Nous publions ces chiffres parce que la société mauricienne a le droit de savoir ; et parce que la protection de l'enfance est une responsabilité collective qui ne peut reposer sur le régulateur seulement.

Une «tentative» correspond-elle nécessairement à une action volontaire d'un internaute ou peut-elle aussi provenir de redirections automatiques, publicités, logiciels ou autres mécanismes techniques ?

Je tiens à y répondre avec toute la rigueur technique qu'elle mérite tout en portant mon chapeau d’informaticien. Non, une tentative bloquée ne correspond pas nécessairement à une action volontaire et consciente d'un internaute. Elle peut effectivement provenir d'une démarche délibérée d'un individu cherchant à accéder à ces contenus. Mais elle peut aussi résulter de mécanismes automatiques : redirections en cascade à partir d'autres sites, publicités ou fenêtres intrusives sur des plateformes douteuses, liens piégés, logiciels malveillants ou robots qui génèrent des requêtes à l'insu de l'utilisateur ; ou encore des mécanismes de préchargement des navigateurs. Il faut également savoir qu'une seule session peut générer plusieurs requêtes techniques.

Janvier enregistre 134 691 tentatives, contre seulement 19 862 en mars, avant une nouvelle hausse à 118 628 en juin. Comment expliquez-vous de telles variations ?

Ces variations importantes avec un ratio de un à sept entre mars et janvier appellent une explication rigoureuse et je veux être franc : elles confirment précisément ce que je disais sur la nature technique de ces chiffres. Si ces tentatives reflétaient principalement un comportement humain volontaire, nous observerions une courbe relativement stable d'un mois à l'autre, car les comportements d'une population ne varient pas du simple au septuple en quelques semaines. De telles amplitudes indiquent que des facteurs techniques jouent un rôle prépondérant dans ces fluctuations.

Entre mai et juillet, le nombre d’IP concernées a donc plus que triplé. Est-ce un signal inquiétant pour l’ICTA ?

C'est un indicateur que nous suivons avec attention, mais là encore, je veux l'interpréter avec méthode plutôt qu'avec alarmisme. Le nombre d'adresses IP concernées est, en réalité, un indicateur plus significatif que le volume brut de tentatives. Pourquoi ? Parce qu'il donne une idée de la dispersion du phénomène : dix mille tentatives issues d'une poignée d'adresses IP racontent une histoire très différente : probablement des machines infectées ou des robots que 10 000 tentatives réparties sur des milliers d'adresses distinctes. Un triplement du nombre d'IP entre mai et juillet mérite donc une analyse sérieuse. C'est aussi pour cela que je plaide pour une approche systémique : le filtrage nous donne des signaux, mais c'est la coopération avec la police, les enquêtes judiciaires et la prévention qui permettent de transformer ces signaux en protection réelle pour les enfants.

Le recours aux VPN, plateformes chiffrées ou autres technologies permet-il de contourner ce dispositif ? Si oui, quelles sont les limites actuelles du filtrage ?

Je vais vous répondre avec franchise, car prétendre que notre dispositif est infaillible serait à la fois inexact et contre-productif. Oui, des technologies de contournement existent. C'est une réalité technique que connaissent tous les régulateurs du monde et Maurice ne fait pas exception. Le filtrage que nous opérons avec les fournisseurs d'accès agit au niveau du réseau national ; par construction, des outils qui font transiter le trafic par des serveurs situés à l'étranger ou qui chiffrent les requêtes peuvent échapper à ce niveau d'interception. Aucun dispositif national de filtrage, aussi sophistiqué soit-il, ne constitue une barrière absolue.

Faut-il en conclure que le filtrage est inutile ? Certainement pas, et je veux être clair sur ce point. Le dispositif remplit trois fonctions essentielles. D'abord, il protège la grande majorité des utilisateurs et notamment les enfants et les personnes exposées involontairement à ces contenus par des redirections ou des publicités piégées ; pour eux, la barrière fonctionne pleinement. Ensuite, il élève le coût et la complexité de l'accès pour ceux qui cherchent délibérément ces contenus : chaque friction supplémentaire compte, et la criminologie montre que les obstacles réduisent les passages à l'acte. Enfin, il affirme une norme : la société mauricienne dit clairement, par ce dispositif, que ces contenus n'ont pas droit de cité sur nos réseaux.

Rs 14,2 millions dépensées en missions à l’étranger depuis novembre 2024. Considérez-vous ce montant justifié ?

Merci beaucoup pour cette question. J’ai vu que ça vient de faire la sensation ces derniers jours surtout que c’était aussi un PQ au Parlement. Permettez-moi d’expliquer cela en large. Je ne vais pas répondre de manière défensive, mais par les faits et les retombées concrètes tout en prenant en considération l’article 18(1)(e) de l’ICT Act 2001 qui mentionne que l’ICTA «shall act internationally as the national regulatory body of Mauritius in respect of matters relating to information and communication technologies». D'abord, il faut comprendre une réalité fondamentale de notre secteur : les télécommunications sont, par nature, une affaire internationale. Le spectre radioélectrique, les orbites satellitaires, les câbles sous-marins, la numérotation internationale, les normes techniques, rien de tout cela ne se décide à Port-Louis. Cela se négocie dans les enceintes internationales, et un pays qui n'y siège pas ne défend pas ses intérêts : il subit les décisions des autres.

Prenons l'exemple le plus concret : le spectre. C'est une ressource nationale stratégique, dont la valeur économique se chiffre en milliards de roupies. Les attributions de fréquences, dont celles qui permettront demain la 5G avancée, la 6G, les services satellitaires pour nos zones mal desservies, la connectivité maritime et aéronautique de notre vaste zone économique exclusive se négocient à l'Union internationale des télécommunications, lors des conférences mondiales des radiocommunications. Si Maurice n'est pas à la table des négociations, nos intérêts de petit État insulaire, dont les besoins diffèrent de ceux des grandes puissances, risquent de ne pas être pris en compte. Chaque mission à l'UIT est un investissement pour préserver nos droits et intérêts dans le spectre radio électrique.

Ensuite, notre positionnement régional et international s'est considérablement renforcé. Maurice assure aujourd'hui la présidence du Conseil de la Commonwealth Telecommunications Organisation, une reconnaissance internationale qui place notre pays au cœur des décisions d'une organisation regroupant des dizaines d'États membres et ouvre à Maurice un accès privilégié à l'expertise, aux programmes de renforcement des capacités et aux réseaux d'influence du Commonwealth. On ne préside pas un tel conseil en restant chez soi.

Notre engagement au sein de CRASA, l'association des régulateurs de la SADC, est tout aussi stratégique : c'est là que se coordonnent l'harmonisation du spectre en Afrique australe, l'itinérance régionale dont les tarifs affectent directement le portefeuille des Mauriciens qui voyagent et le coût des affaires ainsi que les positions communes africaines portées ensuite au niveau mondial. De même, notre participation à FRATEL, le réseau francophone des régulateurs, nous donne accès à l'expérience de régulateurs de premier plan sur des sujets où nous légiférons actuellement : sécurité en ligne, IA, protection des consommateurs numériques. Les échanges avec des homologues comme l'ARCEP française ou notre mémorandum d'entente avec le régulateur indien TRAI, nous font gagner des années d'apprentissage réglementaire.

Il faut aussi mesurer ce que ces missions rapportent en retour : formations et assistance technique dont bénéficient nos équipes, positions de négociation qui protègent nos ressources nationales ; crédibilité internationale qui compte lorsque Maurice se présente comme hub numérique régional pour attirer les investissements ; et partenariats concrets comme les coopérations bilatérales que nous avons nouées qui renforcent nos capacités sans coût supplémentaire pour le contribuable.

Cela étant dit, je veux être tout aussi clair sur un autre point : la légitimité de ces missions repose sur leur discipline. Chaque déplacement doit avoir un objectif précis, une délégation dimensionnée au strict nécessaire et des retombées documentées. C'est la ligne que je m'impose et que j'impose à l'autorité. Les missions ne sont pas des privilèges ; ce sont des instruments de travail au service des intérêts du pays et elles doivent être évaluées comme tels. Il convient de souligner qu'à deux reprises dans la passé, l'autorité a dû intervenir à la suite d'interférences constatées sur les fréquences affectées à la télédiffusion, lesquelles provoquaient des interruptions de service pour les téléspectateurs.

En somme : oui, ces montants correspondent à des investissements justifiés non pas parce que voyager serait une fin en soi, mais parce que l'absence de Maurice dans ces enceintes coûterait bien plus cher au pays que sa présence. Un petit État insulaire n'a pas les moyens de l'isolement.

Où en sont concrètement les discussions entre l’ICTA et Starlink ?

Je vais vous répondre avec la transparence qui s'impose, tout en rappelant un principe fondamental : à Maurice, c'est le cadre réglementaire qui s'applique aux opérateurs, et non l'inverse. Oui, des rencontres ont effectivement eu lieu entre l'ICTA et Starlink. Ces échanges sont normaux et même souhaitables : un régulateur responsable dialogue avec tous les acteurs qui manifestent un intérêt pour le marché mauricien. Nous avons écouté leurs propositions et nous leur avons exposé, sans ambiguïté, les règles du jeu.

Ces règles sont claires, car l'ICTA a précisément anticipé cette question. Par sa décision du 22 mai 2025, l'autorité a établi le cadre autorisant la fourniture de services Internet à haut débit fixe par des réseaux satellitaires en orbite non géostationnaire (NGSO). Cette décision apporte clarté et sécurité réglementaire sur la fourniture et l'utilisation des services NGSO à Maurice, en conformité avec l’ICT Act 2001, dans l'intérêt et pour la protection des consommateurs. Autrement dit : la porte n'est pas fermée aux constellations satellitaires ; elle est ouverte, mais elle a un cadre.

Ce cadre repose sur des principes non négociables. Pour protéger nos fournisseurs d'accès locaux, les services NGSO doivent être fournis à travers des fournisseurs d'accès internet mauriciens dûment licenciés. L'exploitation des terminaux satellitaires est, par ailleurs, soumise à une licence de station terrienne délivrée par l'autorité. Ce modèle n'est pas une invention théorique : il fonctionne déjà. OneWeb a été autorisé et il est opérationnel à travers son partenaire local. La voie est donc tracée et elle a fait ses preuves.

Je veux être très clair sur un point : aucun opérateur, quelle que soit sa taille ou sa notoriété mondiale, ne forcera son entrée sur le marché mauricien en contournant nos règles. Starlink est le bienvenu à Maurice comme tout acteur, s'il se conforme aux guidelines de l'ICTA, s'il obtient les licences requises et s'il opère dans le respect du cadre établi. Ce que nous n'accepterons pas, c'est une logique du fait accompli, où l'on chercherait à imposer un service en dehors de toute autorisation. La souveraineté réglementaire de Maurice n'est pas à géométrie variable.

Les Mauriciens se plaignent régulièrement de la qualité du réseau ou de zones mal desservies. Estimez-vous que la qualité de service est aujourd’hui satisfaisante ?

La qualité de service à Maurice est globalement bonne en comparaison régionale, mais elle n'est pas encore au niveau des attentes légitimes des Mauriciens. Notre pays dispose d'une couverture mobile étendue, la 4G est largement déployée, la 5G est une réalité depuis 2021 et la fibre optique atteint la grande majorité des foyers. Les plaintes que nous recevons sur les zones blanches ou grises, les débits qui s'effondrent aux heures de pointe, les coupures sont réelles, documentées et je les prends au sérieux.

C'est précisément pour sortir du débat subjectif où l'opérateur affirme que tout va bien et l'abonné vit le contraire que nous avons lancé KaliteNet, notre plateforme nationale de mesure de la qualité de service. Le principe est simple, mais puissant : donner aux Mauriciens eux-mêmes l'outil de mesure. Chaque citoyen peut, depuis son téléphone, mesurer le débit réel, la latence, la qualité de sa connexion, là où il se trouve : chez lui, au travail, dans son village. Chaque mesure alimente une cartographie nationale de la qualité réelle des réseaux, opérateur par opérateur, région par région.

KaliteNet change fondamentalement la donne, pour trois raisons. D'abord, la transparence : les performances des opérateurs deviennent visibles et comparables publiquement et rien n'incite plus un opérateur à investir que la transparence sur ses faiblesses. Ensuite, la précision de l'action régulatrice : au lieu de réagir à des plaintes anecdotiques, nous disposons de données granulaires, massives et objectives qui nous permettent d'identifier les zones problématiques et de demander des comptes aux opérateurs sur des faits mesurés, pas sur des impressions. Enfin, le pouvoir rendu au consommateur : un Mauricien qui choisit son opérateur peut désormais le faire sur la base de la performance réelle dans sa localité, et non sur la seule foi des publicités.

Ces données nourrissent directement notre dialogue avec les opérateurs. Lorsque des zones de faiblesse récurrentes apparaissent, nous les confrontons à ces mesures et nous attendons des plans d'action correctifs. C'est aussi tout le sens de notre travail avec les autorités publiques pour lever les obstacles administratifs au déploiement des sites mobiles : on ne peut pas exiger des opérateurs une meilleure couverture tout en laissant leurs projets d'infrastructure bloqués dans les procédures. Le régulateur doit être exigeant sur les résultats et facilitateur sur les moyens.

Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles qui retardent le déploiement de nouveaux «cell sites» à Maurice ?

C’est la multiplicité des autorisations et des intervenants. Pour ériger un seul site, un opérateur doit obtenir des permis et clearances auprès d'une chaîne d'institutions : les collectivités locales pour le permis de construction ; le ministère du Logement et des terres lorsque des terres de l'État sont concernées ; la Road Development Authority (RDA) pour les emprises routières ; la division des Forêts lorsque le site touche des zones boisées ; sans compter les considérations de gestion des risques et de catastrophes. Chaque institution a ses procédures, ses délais, ses critères et ces processus s'enchaînent souvent de manière séquentielle plutôt que parallèle. Résultat : un site qui pourrait être construit en quelques semaines peut attendre de longs mois, parfois davantage, avant le premier coup de pioche.

Trouver un emplacement techniquement adéquat au bon endroit pour la couverture radio qui soit aussi juridiquement disponible et accessible à un coût raisonnable est un exercice complexe, particulièrement dans les zones densément construites ou, à l'inverse, dans les zones reculées où le foncier relève de statuts particuliers. Les délais de raccordement au réseau électrique, les travaux de génie civil associés, les servitudes de passage pour les câbles constituent un maillon souvent sous-estimé du calendrier de déploiement.

Combien de projets de «cell sites» sont actuellement retardés ou bloqués en raison de procédures administratives ?

Trente pour Emtel et 15 pour Mauritius Telecom.

Quelles mesures concrètes ont été proposées pour accélérer les procédures ?

Face à ce constat, l'ICTA a décidé d'agir en facilitateur. Nous avons récemment réuni autour d'une même table l'ensemble des institutions concernées – le ministère de l'Agro-industrie et sa division des Forêts, la RDA, les autorités locales, le National Disaster Risk Reduction and Management Centre, le ministère du Logement et des terres, le ministère des Collectivités locales – précisément pour traiter ces blocages de manière coordonnée plutôt qu'en silos. Notre objectif est simple : des procédures rationalisées, des délais prévisibles, et à terme, une logique de guichet coordonné où les demandes des opérateurs sont instruites en parallèle et non en cascade.

Ma conviction est la suivante : la connectivité est une infrastructure essentielle au même titre que l'eau, la route ou l'électricité ; et elle mérite d'être traitée comme telle dans nos procédures administratives avec la même rigueur, mais aussi avec la même priorité nationale. Chaque mois gagné sur les procédures, c'est un village mieux couvert plus tôt. C'est cela, concrètement, le rôle d'un régulateur facilitateur.

Si les problèmes de couverture sont connus depuis plusieurs années, pourquoi ces obstacles administratifs n’ont-ils pas été réglés plus tôt ?

(Avec un sourire). Écoutez, la réponse courte, c'est que je n'étais pas encore là. Maintenant que j'y suis, on s'y attaque. Il y a aussi une raison plus profonde : pendant longtemps, la connectivité a été perçue comme une affaire commerciale entre opérateurs et clients. Si un site tardait, c'était le problème de l'opérateur. Suite à la pandémie, le télétravail, l'éducation en ligne, les services publics numériques ont fait basculer la connectivité du statut de commodité à celui d'infrastructure vitale. Et une infrastructure vitale exige que l'État, dans toutes ses composantes, se mette en mode facilitation. Cette prise de conscience collective est récente et il fallait qu'un acteur prenne l'initiative de transformer ce constat en action coordonnée. L'histoire retiendra moins la date à laquelle le problème est apparu que la date à laquelle il a été résolu. Nous travaillons pour que cette seconde date soit la plus proche possible.

L’IA, les «deepfakes» et les nouvelles formes d'arnaques en ligne nécessitent-ils une évolution de la réglementation ?

La réponse est un oui sans équivoque et j'irai plus loin : cette évolution n'est pas une option, c'est une urgence. Nous sommes face à un changement de nature de la menace, pas simplement de degré. Prenez la mesure de la vitesse à laquelle tout cela se déploie. Internet a mis une bonne quinzaine d'années à atteindre son premier milliard d'utilisateurs. Les outils d'IA générative, eux, ont conquis quelque 200 millions d'utilisateurs en l'espace de quelques jours à peine après leur lancement. Autrement dit : la technologie la plus transformatrice de notre époque s'est diffusée à une vitesse sans aucun précédent dans l'histoire humaine et le droit, qui avance au rythme des consultations, des parlements et des jurisprudences, se retrouve structurellement distancé. Un régulateur qui attendrait que les problèmes se manifestent pleinement avant d'agir aurait toujours une guerre de retard.

Maurice est-il suffisamment préparé à une panne internet majeure ou une cyberattaque touchant ses infrastructures de télécommunications ?

Commençons par un constat lucide sur notre vulnérabilité structurelle. Nous sommes une île. Notre connectivité internationale repose sur un nombre limité de câbles sous-marins. Un incident majeur sur une station d'atterrissement ou une cyberattaque coordonnée contre nos opérateurs pourrait avoir des conséquences systémiques sur les banques, les hôpitaux, les services publics, l'aviation, l'économie tout entière. Cette conscience du risque est le point de départ de toute notre démarche. Face à cela, notre stratégie de préparation repose sur trois piliers.

Le premier, c'est la sécurisation des opérateurs selon des standards internationaux éprouvés. L'ICTA a émis des lignes directrices en mode consultation de sécurité applicables à l'ensemble des opérateurs de télécommunications licenciés, fondées sur la recommandation X.805 de l'Union internationale des télécommunications.

Le deuxième, c'est la désignation et la protection de nos infrastructures critiques de l'information qu’on appelle des Critical Information Infrastructures (CII). Toutes les infrastructures ne se valent pas : certaines sont si essentielles que leur défaillance paralyserait le pays. Le travail de désignation des CII consiste précisément à identifier ces actifs vitaux.

Le troisième pilier, c'est la redondance et la préparation opérationnelle. La résilience, c'est d'abord de l'architecture : diversifier nos routes internationales et c'est là que les nouveaux câbles sous-marins comme les technologies satellitaires NGSO prennent une dimension stratégique de routes de secours ; assurer la redondance des équipements critiques ; sécuriser l'alimentation électrique des sites vitaux.

Les opérateurs de télécommunications dépendent massivement des prestataires et fournisseurs étrangers équipementiers, licences logicielles, etc., dont les paiements sont libellés en dollars ou euros. Cette exposition au risque de change et les difficultés d'accès aux devises constituent-elles aujourd'hui une menace pour le développement du secteur, et quel rôle l'ICTA peut-elle jouer sur ce dossier ?

Vous mettez le doigt sur un enjeu structurel dont on parle peu publiquement, mais qui occupe une place réelle dans mes échanges avec les opérateurs et même les organisations qui prennent des services ou des licences pour des logiciels. Cela était un cas très important même là où je travaillais avant.

Notre secteur des télécommunications présente une asymétrie monétaire structurelle. Regardez ce qu'achète un opérateur mauricien : équipements de réseau auprès des grands équipementiers mondiaux, licences logicielles et plateformes informatiques. En face, les revenus de nos opérateurs sont perçus presque exclusivement en roupies, auprès de consommateurs mauriciens.

C’est la question de l'accès aux devises : lorsque l'obtention de dollars pour honorer les paiements fournisseurs prend du temps, ce sont des livraisons d'équipements qui glissent, des échéanciers de déploiement qui se décalent ; et au bout de la chaîne, c'est le village qui attend son site mobile qui patiente un peu plus longtemps. Le lien entre la trésorerie en devises d'un opérateur et la couverture réseau d'une localité est plus direct qu'on ne l'imagine. L'ICTA assume ce rôle de trait d'union entre le secteur et les autorités monétaires avec un objectif simple : que jamais une question de trésorerie en devises ne devienne la raison pour laquelle un Mauricien reste mal connecté.

Quel est aujourd’hui le plus gros chantier qui vous attend à l’ICTA ?

De faire évoluer en profondeur notre législation pour passer d'un cadre conçu au début des années 2000, à l'ère du dial-up modem à une architecture réglementaire pensée pour l'ère des technologies émergentes et de l'IA. Et je réitère les trois axes prioritaires que je vous avais mentionné tout au début de cette entrevue ; faire de Maurice un espace numérique où chaque citoyen est bien connecté, bien protégé et en confiance avec un écosystème modernisé.

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