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Champ-de-Mars : 200 000 réconcilliés
Le Mauritius Turf Club, tant décrié de nos jours, à commencer par des turfistes, par des chroniqueurs hippiques dont il est le gagne-pain depuis des temps immémoriaux, du gouvernement et de son ogre fiscal et insatiable dont il est un des nourriciers, manifeste toujours la fierté la plus grande mais aussi la plus légitime à l?égard de ses origines rassembleurs. L?on sait que son père fondateur, le colonel Edward Alured Draper, crée le MTC et du même coup les courses hippiques au Champ de Mars, en 1812, dans l?espoir de réconcilier les colons français vaincus et les officiers et fonctionnaires anglais vainqueurs. Il réussit au-delà de toute espérance car, à Maurice, l?Entente Cordiale existe et fonctionne sans anicroche avec presque un siècle d?avance sur celle franco-britannique de Delcassé, ratifiée à Londres, en 1904, par Edouard VII et Paul Cambon. La Wehrmacht d?Hitler aura moins de chance en 1940 car Paris compte déjà plusieurs hippodromes (Longchamp, Vincennes, Auteuil, Chantilly, Enghien), n?ayant rien à envier à Ascot et Epsom (à prendre avec une pincée de sel).
Dès ses origines donc, notre Champ de Mars national rassemble. Rassemble colons français et gens de couleurs, oligarques, réformistes et démocrates, rétrocessionnistes et anti-français de souche pourtant hexagonale, classes ouvrières et classes moyennes, prolétariat urbain et rural, artisans et laboureurs, pétainistes et gaullistes, Faubourgs de l?Ouest et de l?Est, China Town et Arab Town, Mars et Vénus, bookmakers et policiers véreux, zougadères gagnants (?) et perdants, et même PMSD et PMXD.
Parmis ceux qui ont le mieux compris l?objectif rassembleur que souhaite Draper pour son hippodrome naissant au Champ de Mars, citons le patriarche Rajcoomar Gujadhur, le gentilhomme enturbanné, au dire de Malcolm de Chazal, ses enfants et ses petits-enfants, les Ramdin, les Ramdour, les Li Sung Sang, Guy Fok.
La dernière réconciliation massive, sinon nationale, date du 20 juin 1982, il y a aujourd?hui 25 ans. Il peut s?agir même d?une réconciliation record car la presse, même hostile, en principe, la chiffre à 200 000 Mauriciens, que le 20 juin 1982, notre Champ de Mars rassemble, en effet, ?dans un grand élan de réconciliation nationale?, The Nation, le journal travailliste de Satcam Boolell, dixit.
De quoi se compose donc cette réconciliation nationale, comptant 200 000 participants ? La dithyrambe journalistique travailliste incite à supposer la présence d?un nombre appréciable, sinon de partisans rouges, du moins de membres de la bourgeoisie d?Etat, souvent mal à l?aise quand il lui faut s?éloigner un tant soit peu des antichambres et autres coulisses du pouvoir. Le retournement de veste après tout n?a jamais été inventé pour les chiens.
C?est aussi la réconciliation de la grande famille militante avant une cassure irréparable mais que nul n?est en mesure d?anticiper, avec un an d?avance, dans ce Champ de Mars du 20 juin 1982. Le ?grand élan de réconciliation nationale? est aussi le rassemblement des futurs militants pro-Jugnauth et ceux pro-Bérenger, comme le calme précède la tempête, le calme le plus grand avant la tempête la plus dévastatrice et la plus désolante.
La presse indépendante n?ayant jamais brillé dans l?art de l?hagiographie (l?express, par exemple, réduit méchamment à 150 000 la foule présente au Champ de Mars, le 20 juin 1982), nos réminiscences préfèrent faire appel aujourd?hui à la presse spécialisée dans l?hagiographie inconditionnelle. Donnons donc la parole à The Nation. Cela ne surprendra que les esprits superficiels. Les autres n?oublient jamais que ?une fois hagiographe, toujours hagiographe? même au lendemain d?une alternance gouvernementale, d?une passation de pouvoirs. La perspicacité des hagiographes n?est pourtant pas prise en défaut. Mieux que d?autres, ils savent que certains sont nés pour le pouvoir et d?autres pour l?opposition. Il s?agit d?une simple question d?acte de naissance. Du moins à Maurice.
?Dans un grand élan de réconciliation nationale, 200 000 Mauriciens célèbrent la victoire de l?Alliance MMM-PSM au Champ de Mars?, surtitre et titre donc The Nation qui ajoute : ?La population invitée à faire preuve de sacrifices car il n?y aura pas de miracles? (on croirait entendre Bye Goolam).
Le journal boolelliste donne la parole à Anerood Jugnauth qui ne promet aucun miracle mais un travail immense à faire : reconstruire l?île Maurice à partir d?un héritage économique catastrophique (comme quoi, il n?y a rien de nouveau à Maurice depuis un quart de siècle même à cheval sur deux millénaires). L?ordre et la discipline doivent régner. Une longue marche nous attend avant d?atteindre le progrès.
Et pour preuve de la réussite de cette réconciliation nationale, les 200 000 participants entonnent à l?unisson la version créole notre hymne national : ?Mauriciens, Mauriciennes / Nous bizin marse la main dans la main / Pou prospérité / Pou bonhère lé pèpp / Pou batir ène nation / Nous corporé / Nous travaille dir / Dans Zistis ek Liberté / Maurice nous pays / Nous zoli ti pays / Nous fiers nous vive ici .?
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