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«Lekours large»
Le Maiden vécu par ub ado à cheval sur les années 50-60
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«Lekours large»
Le Maiden vécu par ub ado à cheval sur les années 50-60
Le Maiden 2026, c’est terminé. Foule compacte et zougader au Champ-de-Mars. Certains fêteront avec amis et famille ; les autres affichent une gueule de bois. Comment était vécu un tel évènement au tournant des années 50 et 60. L’ambiance était tout autre. Pas seulement une course, mais une grande fête dans une ile Maurice inconnue pour les familles, enfants compris, et pas seulement pour les turfistes.
Revenons plus de 60 ans en arrière pour nous replonger dans cette ambiance letan lontan. Notre guide sera un adolescent de l’époque qui a vécu cet événement au premier hippodrome aménagé dans l’hémisphère sud. Pas l’Histoire, mais le vécu.
Le contexte
Les jeunes générations des toutes dernières décennies vont découvrir un autre monde. Pas de téléphone, pas de retransmission à la télévision, pas d’électroménager, pas de jeux vidéo ou d’ordinateur, peu de voitures, peu de moyens de transport : le train ayant disparu, pas de nightlife, pas d’autoroute, pas de vol commercial d’avion. Peu de divertissements. En tête, le cinéma incontournable du week-end avec ses trois films en matinée et en soirée. Ces films parvenaient à Maurice avec beaucoup de retard. Le football local avec des joutes très disputées et populaires opposant Fire Brigade, Dodo Club, Muslim Scouts, etc. On n’allait jamais à la mer, faute de transport. Les grandes plages étaient désertes. De toute façon, très peu d’habitants savaient nager. Toutes les villes étaient tournées vers l’intérieur. Partout, de vastes champs de canne à perte de vue et de nombreux villages ruraux.
Alors, le Maiden prend des allures de presque fête nationale. Réveillés tôt le matin, familles et enfants s’endimanchent... un samedi avec les plus beaux vêtements. Pas de minijupe ou de jean. Notre ado enfile de petites chaussettes blanches avant de chausser des souliers tout propres. Le pays connaît des problèmes de santé, de pénurie, de scolarisation, mais pas de pollution dans l’air. Un mode de vie collectif dont il ne reste que des vestiges.
Notre guide ne connaît rien aux courses de chevaux, mais il a retenu quelques noms dans le passé dans la bouche des grands comme Montana Moon, Tidal Rhythm, Lady Cadency et, surtout, Dogberry. Ce cheval fougueux désarçonne régulièrement son jockey, fait un tour de piste complet avant de rejoindre les autres chevaux rangés derrière l’élastique du départ quand ce dernier se soulève.
Ambiance de fête
Notre ado possède déjà le petit cheval au bout de fines baguettes colorées. Nous voyageons en taxi, c’est le grand luxe. Ce dernier, chauffeur compris, va rester avec nous tout l’après-midi au milieu des voitures rangées dans la plaine alors que les turfistes sont agglutinés aux barrières blanches. C’est le point de départ et d’arrivée.
Après la première course, tous les regards sont tournés vers le passage qui traverse la piste pour gagner les loges réservées aux propriétaires des écuries, à la haute bourgeoisie et tout le reste sur les gradins. C’est une sorte de défilé de mode. Les femmes portent de belles longues robes et surtout des capelines, des chapeaux aux larges bords. C’est la tradition vestimentaire pour cette course annuelle. Certaines portent même des mi-gants.
Pendant que les hommes dans la plaine se bousculent devant des guichets pour miser, ados et enfants vont s’en donner à cœur joie sur un terrain de jeu bondé, mais diversifié. Ils se baladent à gauche au dernier tournant où s’entasse toute une population rurale venue dès l’aube sur leurs charrettes tirées par des bœufs. C’est leur coin habituel. Les hommes portent fièrement leur langooti ou doti et des turbans. Les femmes déballent les casseroles où se trouvent les victuailles pour la journée.
Nos jeunes s’enhardissent jusqu’au carrousel à droite quand on arrive au Champ-de-Mars, mais il est toujours en panne. Ils dévorent des yeux tout ce qui va faire leurs délices. Les marchands de kalamindas, la glace râpée qu’on va arroser de sirops colores et succulents, on dédaigne gâteaux piment et autres samoussas, les marchands de pistaches. Ils fendent la foule bigarrée pour atteindre le but ultime des petits comme des grands. Les *badiav qui s’accumulent dans de grandes cuillères trouées en métal d’où ces badia dégoulinent dans de grandes karay noir où l’huile bouillante frissonne. Ce sera le délice préféré de tous. L’odeur embaume l’air. On ne s’arrête pas trop devant les monticules de gâteaux de toutes les couleurs.
Le soleil est au rendez-vous. Alors, pour se désaltérer, pas de soda, pas de bière ou de jus de fruit, mais de la limonade reposant sur un lit de glaçons qui fondent à vue d’œil. Les hommes défilent en petits groupes au bar ouvert à coups de grogs tout en chipotant sur les pronostics pour le Maiden qui n’interviendra qu’après plusieurs courses. L’impatience et les clameurs gagnent en intensité pendant les 45 minutes entre chaque course. Le bugle à l’entrée des loges avertit avant chaque nouvelle course. On fume des cigarettes à grandes bouffées – Hot Spot, Navy Cut, Ardath ou Matelot – pour les moins nantis – qui se vendent à la pièce.
L’apothéose
La foule se presse sur la barrière à l’arrivée, mais les plus jeunes ne peuvent voir que casaques et casquettes des jockeys et le bruit des sabots des chevaux qui déboulent. L’excitation monte pendant que les enfants sont plantés devant les baraques de fléchettes où l’on mise sur les couleurs. Zoue pike. Vite, il ne faut pas rater le Maiden du départ à l’arrivée en cette année 1959. Une course à deux tours qui voit le triomphe absolu de Student Prince monté par le top jockey australien Vic Caddy pour l’écurie Clarenc (voir photo). Dès le départ, les cris couvrent la musique de l’orchestre de la police qui officie dans le cœur des loges. Des clameurs tout au long de la course. Applaudissements et tintamarre quand les chevaux abordent le dernier virage. Student Prince passe le poteau en premier à la grande satisfaction de ses nombreux supporters. Historique.
Ce cheval remporte ses courses pendant toute une saison. Déclaré Cheval de l’année, on le fera escalader en fin de saison les escaliers des loges pour l’exhiber tout en haut sous des acclamations nourries. La foule épuisée après un tel déchaînement se disperse lentement. Notre taxi aura bien du mal à se frayer un chemin. Les gabelous y mettent bon ordre. Pour les inconditionnels, ça n’est pas terminé. Victoire ou défaite, si on allait dîner chez Lai Min dans le quartier chinois pour prolonger la fête, toujours dans une bonne ambiance.
Notre ado les yeux écarquillés rentre, mais les oreilles bourdonnent encore. Ce soir, il va rêver d’un des plus grands événements de l’année. Des décennies après, il se souvient encore des odeurs et des bousculades sans heurt. De la liesse populaire. Nostalgie, quand tu nous tiens...
Bef travay, souval manze!
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