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Mah-jong, pour que l?esprit jonglec
Cela n?a rien d?un jeu d?enfant. Qui, en se promenant à la rue Royale, n?a pas déjà entendu le claquement assourdissant de ces dominos sur les tables ? Qui n?a pas déjà aperçu de petits vieux, à l?aise dans un short et un débardeur, les yeux concentrés sur leur main ?
Et pourtant, l?évocation du club privé dans Chinatown, là où l?on passe le temps au mah-jong, semble se conjuguer plutôt au passé. Première réaction : «Je ne sais pas si cela existe encore.» Distraction révolue. Plus que cela, c?est une époque qui semble révolue. «Auparavant, ce type d?endroit, c?était la maison du clan.» Siège d?une société d?entraide. «Le jeudi, les commerçants de l?île fermaient boutique pour se réapprovisionner.» Unique jour de la semaine où ils quittaient les «bitasyon» pour se rendre en ville. «Les commandes passées auprès des fournisseurs n?étaient livrées qu?en fin d?après-midi. Alors, en attendant, les membres du clan trouvaient dans cette maison un lieu où se reposer et se divertir.»
Est-ce que nous pouvons pousser la porte de l?un de ces établissements ? Petit silence. C?est une autre personne qui est au bout du fil. La réponse sera : «Je suis mal placée pour en faire la demande. Il faut que cela vienne d?un homme. En général, les femmes n?y vont pas.» Voilà qui ajoute au mystère. Et décuple l?envie d?être initiée au mah-jong.
Et puis il y a ceux qui conseillent d?attendre le week-end, soirs de fête pour les joueurs de mah-jong. Mais en prélude à la fête, Claude Ng Thow Hing réunissait ce soir-là, quelques proches, pour une partie. Autour de la table, Ah Foo mène la vie dure à Ah Loo et Ah Too. Les rires fusent. Ce qui ressemble à des invectives en hakka aussi. Tout va très vite. Chacun joue à son tour sans perdre de temps. Tout est réglé comme du papier à musique. «C?est comme au rummy, sauf que c?est en chinois», explique Ah Too sans lever les yeux des 13 dominos blancs et verts rangés en ligne devant elle. à la différence près que «mah-jong li enn zoue gai kot ou koze riye», alors que le rummy, «li fatig latet».
«Zoue pou pa gagn Alzheimer»
OK. La première partie est allée trop vite. De fort bonne humeur, ils recommencent. Posés sur une table toute proche : des friandises appétissantes pour donner des forces aux joueurs, de quoi tenir jusqu?au bout de la nuit. Des gâteaux gingeli au coeur de lentilles sucrées, des bâtonnets au poulet, des pommes et des oranges soigneusement découpés en quartiers.
Retour à la table de jeu. D?abord «mont kat mirail». Les dominos du mah-jong sont empilés, face en bas, excepté pour le joker. Les dés sont jetés. Ils diront qui commence. Chaque joueur reçoit ses treize «cartes» numérotées. Vite, on «jette les doubles». On «mange les numéros suivants». Jeu de calcul, le mah-jong a, pour des yeux non-initiés, des allures de défi pour les forts en maths.
Les joueuses rigolent. «Kan to vinn viye to bizin kontign zoue pou to pa gagn Alzheimer. Li fer to latet travay.» Les blagues en hakka s?enchaînent à en juger par les rafales de rires. Avant que la partie ne s?achève dans un cri. C?est Ah Foo qui a encore gagné. Sans jamais cesser de sourire, et de parler ( Ah Too traduit : «Mo kontan monn tini to kart»), elle aligne quatre trio, deux paires et une «fleur». «Tou bann zougader enn ti mama fini kompran», dit notre hôte. C?est sa manière de nous encourager.
Lui, cela fait un bail qu?il est membre de l?Atlas Club, situé à la rue Royale, vis-à-vis de l?Amicale. à l?étage de sa maison, ce sont ses proches qui «mett lambians». Mais, «dan klib pena fami», précise Claude Ng Thow Hing. Là, des parieurs invétéres jouent et perdent Rs 25 000, Rs 50 000, «kom si rien nete».
Ces clubs privés, généralement gérés par des sociétés réclament des contributions aux membres, notamment pour s?acquitter du loyer, assurer la maintenance et «donn manze boir». Avec une bonne rasade de whisky pour faire passer le tout.
Notre hôte confirme. Ce n?est que récemment (environ 10-15 ans) que les femmes ont été admises dans ces lieux. Pour Pauline, la maîtresse de maison, qui suit les parties, assise dans un coin de la table de jeu, ces clubs sont surtout l?endroit où l?on croise ces «vieux camarades» que l?on ne verrait pas autrement. «Lerla nek koze mem, fer tapaz.» Pour elle, les jeunes ont les boîtes de nuit, les plus âgés, ces clubs.
<B>Des parties de jeu jusqu?à deux heures du matin</B>
Joyeuse ambiance censée s?arrêter à 17 heures en semaine et à 19 heures le week-end. «Me parfoi ale ziska de heure di matin», témoigne l?un de nos interlocuteurs. Selon lui, c?est vrai aussi que ce sont les retraités, «ki penan narien pou fer lakaz» qui fréquentent le plus assidûment les tables de mah-jong.
Mais gare aux «taker». Âmes mal-intentionnées qui guettent ces joueurs sans défense, pour leur faire les poches. «Beaucoup de clubs ont fermé parce qu?ils ont reçu la visite d?indésirables. Et puis il y a des personnes qui n?osent plus s?aventurer seules dans Chinatown la nuit, à cause de cela.»
La fièvre du jeu sera-t-elle la plus forte ? C?est sûr, les «zougader» du mah-jong rivalisent sans peine avec les parieurs invétérés qui misent aux courses ou dans les casinos. La table de mah-jong est munie de petits tiroirs sur ses quatre côtés. C?est là que le joueur place ses sous. Chez Claude Ng Thow Hing, les billets de Rs 50 et de Rs 100 changent de main à chaque partie. Mais on est en famille. On n?a pas misé gros. Tout finira par un repas.
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