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Le plaisantriste
● La chanson, la littérature, le ?one man show?, le cinéma, on a l?impression qu?un seul mode d?expression ne suffit pas pour ce que vous avez à dire?
Le mode d?expression qui m?est le plus cher reste l?humour. J?ai remarqué, et je sais que j?ai raison, qu?avec l?humour on peut vraiment tout dire. Je vais être prétentieux : je vais très loin dans le noir, dans le mordant. Et bizarrement, le public me permet de dire des choses terribles, sans doute parce que j?ai une tête un peu sympathique?
● Vous avez cet air innocent à qui on pardonne tout ?
C?est exactement ça ! J?utilise mon humour pour dire des choses que j?estime importantes. Et je pense qu?elles passent mieux avec l?humour par exemple qu?avec la politique.
● Est-ce l?humour simplement qui fait que l?on vous accepte ou est-ce le contenu et l?atmosphère de votre univers comique ?
C?est vrai que j?ai réussi à me créer un monde. Un monde bizarre, avec des losers et cela me permet de faire passer ma vision de la société. Pour en revenir à votre première question, l?humour est vraiment mon premier mode d?expression, mon préféré. J?ai commencé comme ça et j?aime ça. Le one man show, c?est ce qu?il y a de plus dur je crois pour un comédien. Etre seul sur scène devant des milliers de gens, c?est terrible quand on y pense. Mais c?est aussi terriblement excitant. C?est génial.
● C?est la preuve finale qui vous dit si vous avez bien travaillé ou pas ?
Ah oui ! Si vous n?avez pas bien travaillé, vous le savez dans la seconde: le public ne rit pas. Et cela, c?est le calvaire.
● L?humour laisse très peu de place à l?improvisation : c?est une mécanique implacable ?
C?est énormément de travail. Le spectacle que je prépare actuellement, je l?ai écrit en partie avec Franck Dubosc et en partie avec Muriel Robin. C?est déjà des gens comme moi, qui sont habitués à la scène, et qui savent le pouvoir des mots. Et vraiment le comique, c?est un travail de grande précision. On ne peut pas mettre un mot à la place d?un autre. Chaque mot doit être à un endroit précis. C?est ce qui fait la force des humoristes. La force des mots.
● Vous créez ce spectacle avec Muriel Robin et Franck Dubosc: comment arrivez- vous à concilier ces trois univers complètement différents ?
C?est vrai que nous avons des mondes différents. Avec Muriel par exemple, je peux me permettre des choses sur scène qu?elle ne peut se permettre. Donc pour elle, écrire pour moi, c?est comme une récréation. Elle me fait dire ce qu?elle ne peut pas dire elle ! J?ai, par exemple, un sketch sur un homme qui visite un ami handicapé à l?hôpital. Muriel ne se voit pas en train de jouer ce sketch. Pour Franck Dubosc, c?est pareil, il ne jouerait pas des choses comme ça. Nous avons tous les trois la même vision des gens et c?est sans doute ce qui nous réunit au-delà de nos styles différents.
● Comment décririez-vous cette vision ?
Ce que j?aime, ce sont des personnages pathétiques. Ceux que l?on retrouve quelquefois dans la comédie italienne. Un peu outranciers, un peu hystériques et surtout pathétiques?
● Les sources d?inspiration ne manquent pas de nos jours?
Ah oui ! C?est fou le nombre de gens qui se prennent au sérieux et qui n?ont pas les moyens de le faire !
● ?Faut pas jouer les riches quand on n?a pas le sou? ?
Tout simplement. Brel a tout bien résumé dans cette phrase. Quelqu?un qui n?est pas à sa place, je trouve cela vraiment drôle. Quelqu?un par exemple qui vous fait de grandes théories sur quelque chose dont il ne comprend rien, ça me fait vraiment rire. Au fait, j?aime les gens décalés.
● Les artistes, les vrais, sont par essence, décalés. Les artistes vous font rire ?
C?est vrai que les artistes sont un peu à part. Ils sont décalés par rapport à la réalité parce qu?ils sont des rêveurs. En plus, quand on est un peu connu, on est encore moins dans la réalité. A cause du succès.
?Ce que j?aime, ce sont des personnages pathétiques. Ceux que l?on retrouve quelquefois dans la comédie italienne. Un peu outranciers, un peu hystériques et surtout pathétiques??
● Il fausse le rapport avec les autres et vous isole en quelque sorte ?
Au début en tout cas, c?est vrai. Il faut faire attention. Mais en même temps il faut dire n?importe quoi. Le succès, je l?attendais, j?en ai toujours rêvé et j?ai toujours couru après. C?est fabuleux d?être reconnu par un public qui vous aime. Mais c?est vrai aussi que le succès fausse les rapports, en tout cas au début, quand les gens vous rencontrent pour la première fois. Mais après, comme je suis quelqu?un d?assez nature, les choses se passent bien et reprennent leur cours naturel.
● Franck Dubosc, co-auteur de votre spectacle parle d?un monde de frime, d?artificialité, de séduction qui paraît totalement éloigné du vôtre. On a du mal à imaginer le mariage de vos deux mondes?
Franck est très centré sur lui-même. C?est le beau gosse obsédé par les femmes. C?est son personnage en scène. Quand on écrit ensemble Les petites annonces ou les spectacles, il se met dans mon univers ? vous savez, on se connaît vraiment bien tous les deux ? et il travaille dans mon sens. Ce que j?aime avec lui, c?est qu?il a souvent cette phrase qui tue. Il trouve toujours le mot qui fait mouche, le détail que personne n?a remarqué. C?est très drôle. J?ai un sketch où je fais le rôle d?un monsieur assez âgé qui sort avec une petite nana de 18 ans. La chute du sketch, c?est Franck qui l?a trouvée : ?Finalement, vivre avec une petite de 18 ans, ça m?aide à comprendre ma fille !? C?est affreux, c?est pathétique, c?est drôle, mais voilà c?est tout le talent de Franck.
● Votre humour va tellement loin et met même quelquefois certaines personnes mal à l?aise qu?on peut se demander pourquoi votre ancien ami Dieudonné qui va aussi très loin, ne vous fait pas rire ?
Dieudonné va loin, je n?ai certainement rien contre, mais ce que je ne peux pas admettre, c?est que ce soit teinté de racisme. Ce n?est plus de l?humour. Il est devenu un homme politique. Ces spectacles sont devenus des meetings. C?est ce qui me dérange. Et puis il y a cette teinte d?antisémitisme qui ne fait vraiment pas rire.
● Cela vous gêne que les Juifs fassent l?objet de sketches ?
Pas du tout. Les Juifs eux-mêmes pratiquent l?autodérision. Mais quand c?est un mélange de politique et d?idées malfaisantes, ce n?est plus de l?humour. Je suis le premier à me moquer des Juifs. Dieudonné était le premier à se moquer des Noirs. Sauf que c?était dans un élan antiraciste, de pacifisme. Maintenant ce n?est plus ça. Moi, qui le connais bien, je ne pourrais même pas vous dire avec assurance s?il n?est pas antisémite. Donc, vous voyez, c?est profond? Mais Dieudonné est maintenant un homme politique. Il va même se présenter aux élections présidentielles.
● Vous avez dit, de manière publique, votre affection pour Lionel Jospin, ce qui était une manière d?afficher vos couleurs politiques?
Oui. Je suis, bien sûr, impliqué, en tant que citoyen, dans la vie politique. Il n?y a pas longtemps, j?ai déjeuné avec Ségolène Royal et nous avons beaucoup parlé politique. Je n?ai jamais caché à personne que j?étais proche des idées de gauche. C?est clair. Je ne me reconnais pas chez un homme comme Nicolas Sarkozy. Mon coeur est à gauche, c?est clair.
● Il y avait chez les artistes d?une autre période une réserve infranchissable vis-à-vis de la politique. Aujourd?hui, les artistes affichent leurs opinions. C?est une avancée ou un recul par rapport à la liberté qu?incarne l?artiste ?
Disons que je préfère un homme politique qui fait l?artiste qu?un artiste qui fait l?homme politique ! Mais je pense que je ne vais pas me défiler lorsqu?on me pose des questions. Si on me demande mes penchants politiques, je réponds très franchement aux questions qu?on me pose. Un jour, un journaliste m?a demandé pour qui j?allais voter, j?ai répondu. Cela dit, je crois que l?artiste ne doit pas dépasser une certaine limite. Ce que le public aime chez un artiste, c?est ce qu?il fait en tant qu?artiste, pas ses opinions politiques. Et puis, les gens qui viennent nous voir, sont de toutes opinions politiques. Je ne suis pas là pour les emmerder avec la politique. Je suis lucide, je sais qu?il y a des pourris à droite comme à gauche, mais je reste quelqu?un de gauche.
● A vos débuts vous disiez : ?J?aurais préféré être Boris Vian ou Jacques Prévert plutôt que Claude François.? Quinze ans sont passés depuis, vous avez la réponse ?
Je me dis que ces gens sont vraiment des idoles pour moi. Vian pour sa folie et son talent et Prévert pour sa poésie et la finesse de son regard sur les hommes et le monde. J?ai eu pas mal de frustrations dans ma carrière. Il y a des choses que j?ai envie de réussir que je n?ai pas encore réussies?
● Le cinéma, par exemple ?
Oui. Je sais que je n?ai pas eu encore le rôle que je souhaite. J?écris actuellement un film avec Alain Chabat. J?espère qu?il aboutira et que je pourrai, enfin, faire le film dont je rêve.
● On a vraiment l?impression que le one man show ne vous suffit plus?
Non pas vraiment. Mais c?est vrai que je n?ai pas envie d?être l?homme d?une seule chose. Comme Raymond Devos ou Alex Metayer. Il n?ont fait que ça et à mon goût c?est un peu réducteur. Moi, j?ai fait un disque, je vais bientôt en refaire un autre, j?aime plein de choses? J?aime les artistes multicartes. Tant que le public accepte, on peut tout faire.
● Dans le même temps, quand on veut aller loin, il faut rester concentré sur son monde et travailler?
Oui, mais il faut apprendre à vivre avec cette contradiction. On a le doit d?avoir des goûts différents et d?être éclectique. Je le suis et j?assume.
● Le film auquel vous rêvez sera comique ou dramatique. On a vu tant de comiques vouloir s?essayer au drame?
Le film que j?ai en tête, c?est un film où je pourrais faire plein de personnages. Je suis un caméléon et j?aime être un caméléon. D?ailleurs, j?ai envie d?appeler ce film Le Caméléon. Je voudrais parler, dans ce film, de la misère affective d?un personnage à qui il arriverait des aventures extraordinaires. Difficiles au début pour lui mais il va par la suite assumer. Et à la fin il va s?accepter lui-même.
● Vous êtes en train de parler de vous ?
Non, je parle du film. Moi, je me connais bien. Je m?accepte tel que je suis. De toutes les manières je ne peux pas faire autrement !
● Quand on se connaît bien, on peut se décrire. Allez y?
Je suis un angoissé, un pessimiste-optimiste. J?ai en moi une certaine noirceur. Je pense au temps qui passe, à la mort. Aux gens que j?ai aimés et qui sont partis. Ce sont des choses qui me restent en tête tout le temps mais j?ai une certaine joie de vivre, un optimisme. Je vis donc avec ce mélange. Mais c?est difficile de se décrire soi-même.
● Regardons les choses sous un autre angle : quelles sont les choses qui vous rendent optimiste et quelles sont celles qui vous rendent pessimiste ?
Me concernant, très égoïstement, le temps qui passe me rend pessimiste. Le fait de se rapprocher de quelque chose de bizarre. Et puis l?optimisme, c?est cette impression d?être presque immortel du simple fait même d?être vivant. Aussi de savoir que dans la vie, tout nous est possible. Un seul homme peut changer le monde. Alors je ne dis pas que je vais changer le monde, mais que cela soit possible me rend optimiste. Ce qui me rend pessimiste, c?est aussi de savoir que l?homme est capable des pires atrocités. Optimiste de savoir qu?il est aussi capable de belles choses. Ces deux choses sont en moi, je me trimballe avec.
● Quand vous dites être caméléon, on pense à vos ?Petites Annonces?, l?expression même de ce désir d?être multiple, on vous voit jubiler de les jouer?
Ah ben oui ! On se régale de les jouer. Je suis en train d?écrire une nouvelle série et c?est vrai que c?est jubilatoire. Ces Petites Annonces sont le résultat de plusieurs années d?observation. Des gens qu?on rencontre dans la rue, dans la vie de tous les jours. C?est une sorte de compilation de tout ce qui nous fait rire dans la vie. Et puis, de composer des personnages pour un comédien, c?est extraordinaire. C?est aussi un gros travail d?auteur aussi. J?ai écrit jusqu?à l?heure une dizaine de caractères et il m?en faut 60 ! Il faut que chaque annonce raconte une histoire bien construite. C?est du boulot.
● Votre humour est dans l?air du temps, pensez-vous que vos sketches feront encore rire dans 40 ans ?
J?aimerais beaucoup. Vous avez sans doute remarqué que je ne parle jamais de choses d?actualité. Je suis tout le contraire d?un chansonnier. J?aimerais que mes sketches puissent traverser le temps. Quand je repense à mes sketches avec Dieudonné, ça me fait encore rire. J?espère que ça fait encore rire les autres. Pour durer, il faut toucher à des choses essentielles, à des sujets éternels. C?est très dangereux d?être à la mode dans certains métiers.
● L?humour de Djamel, sa langue particulière, ne courent-ils pas ce risque ?
Non, je ne le crois pas. Djamel a inventé un monde et il est le reflet d?une société. C?est quelqu?un de très malin, de très intelligent, il sera toujours assez souple pour s?adapter. C?est un homme généreux qui comprend les choses vite. Je ne pense pas qu?il s?embourgeoise. Comme Smaïn, par exemple, qui est un peu largué.
?Je suis un angoissé, un pessimiste-optimiste. J?ai en moi une certaine noirceur. Je pense au temps qui passe, à la mort. Aux gens que j?ai aimés et qui sont partis. Mais j?ai une certaine joie de vivre, un optimisme. Je vis donc avec ce mélange.?
● Il a perdu le fil des choses en route ?
Oui. C?est dramatique. Ce sont des choses qui nous guettent tous. C?est un vrai cauchemar. Ne plus être en phase avec ce qu?on fait, avec la société. Je pense souvent à ça. Et si un jour j?arrivais en scène et que je me rende compte que je suis complètement ringard. Ce serait l?horreur. J?y pense souvent.
● Cela pourrait même être l?objet d?un sketch?
Oui. J?en avais parlé. L?histoire d?un mec qui ne fait plus rire du tout. C?est un très bon thème. Le moment où vous entendez rire le public, c?est vraiment magique. Surtout quand on commence avec un spectacle. Et que les gens rient en masse. Nous on s?est marré à l?écrire, mais là, pour la première fois, on entend rire les gens. C?est un superbe cadeau. Après, on s?habitue, on sait que tel sketch est plus marrant que l?autre, à quel moment les gens vont rire. Les premières représentations, on ne sait rien? C?est une angoisse incroyable.
● On ne connaît jamais le secret des ressorts du rire ?
Non. Cela relève d?un grand mystère. Même si je sais que j?ai un acquis par le fait d?être connu, si on écrit de la merde, on se fait jeter par le public.
● Vous êtes avec Gad El Maleh le porte-drapeau d?un nouveau type d?humour, avez- vous l?impression que vous êtes tous les deux de la même famille du rire ?
Oui, mais en même temps, Gad ne fait plus de sketches. Il fait ce qu?on appelle du stand up. Il raconte sa vie ou nous fait croire qu?il raconte sa vie lui-même, un peu à l?américaine. Il parle de la vie de tous les jours. On n?est pas dans le même créneau, même si on rit des mêmes choses. Moi, je fais des sketches avec des personnages composés qui relèvent de l?imagination complète.
● Raymond Devos, Fernand Raynaud ou Pierre Desproges avaient une chose en commun : ne jamais sombrer dans la vulgarité ou la méchanceté. La nouvelle génération ne sait plus faire rire sans être vulgaire ou méchante? Un peu triste non ?
Oui, vous avez raison. Nous sommes dans une société permissive et méchante. Les humoristes se lâchent et ressemblent à la société dans laquelle ils évoluent. On est entouré de viols, de meurtres, de choses terribles. Mais je demeure persuadé que le monde était plus naïf à l?époque de gens comme Fernand Raynaud. Je suis certain que Fernand Raynaud aujourd?hui au 21e siècle aborderait les mêmes thèmes différemment. Il serait beaucoup plus cruel. Le monde l?est devenu.
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