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Penne de coeur
● Le fait même de faire partie d?un bloc politico-économique comme l?Union européenne (UE), n?a-t-il pas changé de manière irréversible la nature des relations bilatérales que la France entretenait avec des pays tels que Maurice ?
Les relations de la France avec le reste du monde ont changé. Il est vrai que jusqu?à la constitution élaborée de l?Europe telle que nous la voyons aujourd?hui, la France donnait la priorité à ses relations bilatérales. Mais déjà, il y avait des gens de gauche qui pensaient que le multilatéralisme était plus sain dans la mesure où il y avait moins de risque de complaisance dans les relations entre les pays. Moi, je n?ai jamais été tout à fait d?accord avec ce point de vue. Quand il y a un financement du Fonds européen de Développement par exemple, les gens disent ?c?est l?Europe? alors que la France assure 25% du financement de ce fonds. Ce n?est pas juste ; cela ne reflète pas l?effort que fait la France. C?est le cas pour Maurice. Quand je suis venu ici la première fois, il y avait des problèmes avec le sucre?
● Les problèmes du sucre sont toujours là, plus aigus que jamais?
Pour aider Maurice, la France est un peu coincée par les accords européens. Ce qu?elle peut faire, c?est intervenir en se faisant l?avocat de Maurice au sein de l?Europe, grâce à son poids dans l?UE.
● J?en reviens à ma question en allant plus loin : les relations bilatérales ont-elles encore un sens à part d?être une petite réunion entre amis ?
Le bilatéral avait des aspects multiples. Je vous donne un exemple. Il y a 20 ans, la France avait 20 000 coopérants dans le monde. Aujourd?hui, elle en a un peu moins de 2 000. Le fait de nous en aller de tous ses pays a été, je le crois, dommageable pour la France et pour les pays amis. Pas pour Maurice. Car que ce soit au niveau de l?enseignement, de l?instruction ou de la santé, un certain niveau a été maintenu; ce n?est pas le cas pour d?autres pays où l?analphabétisme fait des ravages. En Afrique, l?analphabétisme qui existait au moment des indépendances est encore quasiment la même aujourd?hui.
● Avec la chute du mur de Berlin en 1989, l?Europe a encore délaissé l?Afrique au profit des pays de l?Est, pour une coopération plus profitable?
Oui, en effet. Dans le domaine du business, de nouveaux espaces s?ouvraient. Quand on voit maintenant l?Europe centrale et orientale, on se rend compte que les investissements en Afrique ont considérablement baissé ces 15 dernières années?
● Pendant longtemps, il existait une idée convenue selon laquelle les relations personnelles entre chefs d?Etat déterminaient, dans une certaine mesure, la qualité des relations entre pays. Peut-on dire que cela soit vrai aujourd?hui ?
La France avait dans le monde un capital de sympathie et d?amitié avec beaucoup de chefs d?Etat. Bien que je n?occupe plus les fonctions que j?assumais à l?Elysée auprès de François Mitterand ou encore en tant que vice-président de la commission des affaires étrangères, j?ai gardé mes contacts et je le vois bien : il y a vraiment un réel attachement à la France. Il y avait certes un rapport plus intime entre l?Afrique francophone et la France qu?entre l?Afrique anglophone et l?Angleterre.
● N?est-ce pas là, justement que réside la difficulté des relations entre la France et ses anciennes colonies : elles relèvent de l?affectif, de l?irrationnel. Quand on observe ses relations avec l?Algérie, avec l?Afrique?
L?Algérie, nous y avons fait la guerre. C?est une erreur et ça change tout. Heureusement, nous n?avons pas fait de guerre en Afrique.
● Entre l?Algérie et la France, les traces de la guerre sont indélébiles ?
Ca dépend des moments ! Il faut savoir que les déclarations faites sur la scène internationale sont souvent destinées à la consommation nationale?
?Il y avait un rapport plus intime entre l?Afrique francophone et la France qu?entre l?Afrique anglophone et l?Angleterre.?
● Vous pensez aux déclarations anti-français du président algérien Bouteflika quelques jours après être venu se faire soigner en France ?
Je ne vous le fais pas dire. Nous avions en Algérie un office universitaire France/Algérie qui marchait bien. Et puis un jour, du temps de Boumédienne, il a été décidé de fermer cet office. Puis au fil de temps, il s?est rouvert doucement. Entre-temps, il y a eu une arabisation à outrance qui a été un handicap pour les jeunes Algériens qui voulaient se lancer dans les études supérieures. Les récentes déclarations faites par le président Bouteflika sont-elles destinées à amadouer les intégristes islamistes de son pays? On ne le sait pas?
● Le ministre français de l?Intérieur faisait récemment des déclarations annonçant son désir d?avoir une immigration choisie et non imposée. Comment accueillez-vous cette décision ?
Je suis toujours surpris de voir qu?en Afrique, les décideurs politiques, économiques et même une frange de la population écoutent beaucoup Radio France Internationale. Ils suivent notre politique. Nicolas Sarkozy, avant même qu?il n?arrive avec cette décision, n?avait pas la cote. Il a été très bien reçu par le président Wade du Sénégal et celui du Mali parce que ce sont des gens bien élevés. Mais les populations, elles, se sentent plus libres. Je ne vois pas l?intérêt de ce que raconte Nicolas Sarkozy. Il est dans une idée politique où il veut essayer de montrer sa voie car il est déjà en campagne pour l?élection présidentielle. Il veut essayer de récupérer les voix de Jean-Marie Le Pen et, à mon avis, il en rajoute. Je ne suis pas sûr que Jacques Chirac soit aussi absolu que son ministre de l?Intérieur sur ce plan-là.
● Il y a un vrai problème d?immigration qui n?a jamais pu être réglé par la gauche non plus quand elle était au pouvoir?
C?est un vrai problème. On n?empêchera pas une émigration clandestine. Il y a beaucoup d?étrangers parmi ceux qui veulent faire des études et qui ont de réelles difficultés à y parvenir. Ils se tournent alors vers le Québec ou la Belgique. Monsieur Sarkozy devrait se préoccuper un peu plus de cet aspect.
● Jacques Foccart, le ?monsieur Afrique? du Général de Gaulle disait il y a 40 ans : ?Un président de la République doit avoir un rayonnement africain, c?est devenu une donnée politique?. Qu?en pense le ?monsieur Afrique? de François Mitterand que vous avez été ?
À l?époque, il y avait l?école de la France d?Outremer. Quand je suis arrivé à l?Elysée, j?ai cru qu?il s?agissait d?une école des pères colonialistes. En somme, c?était la voie que choisissaient ceux qui avaient le goût de l?Outremer, comme d?autres optaient pour le droit ou la médecine. Ces gens-là étaient des diplomates de qualité, qui avaient choisi leur métier. Maintenant, c?est différent. On choisit l?Ecole nationale de l?Administration quand on choisit cette filière. Et puis, il y a les femmes qui entrent en jeu dans les nominations. On veut des postes doubles, les jeunes en particulier?
● On n?est plus dans la diplomatie mais dans une sorte de petits arrangements entre amis?
Ce sont, en tout cas, des arrangements administratifs de gens qui veulent faire carrière. Mais je dois vous le dire : je ne pense pas que les Français aient conscience de l?interêt que représente la présence française en Afrique et du statut mondial de notre pays.
● Les célèbres réseaux n?existent plus ?
Ce mot me gêne? Foccart avait des réseaux différents? C?était des réseaux gaullistes, mais qui voulaient dominer? qui étaient?
● ?un peu barbouze ?
Sans doute un peu? Les choses étaient tellement différentes d?aujourd?hui.
● Vous avez été vous-même un homme de réseau sous François Mitterand et, ce n?était un secret pour personne, franc-maçon. ?
Un jour, un de vos éminents confrères m?a dit : ?Toi, c?est parce que tu es franc-maçon que Mitterand t?a mis en Afrique.? Cela ne tenait pas la route. Il y avait plein de pays d?Afrique qui persécutaient les francs-maçons. Le seul Africain franc-maçon, c?était Omar Bongo. Depuis, c?est vrai, il y en a eu beaucoup?
● ?Le Monde Diplomatique? consacre pourtant toute une partie d?un de ses numéros à l?influence des maçons en Afrique francophone?
Franchement, pour moi, c?est du roman? C?est rien du tout? Il n?y a jamais eu d?influence de la maçonnerie en Afrique.
● Une vingtaine d?années après le discours de La Baule, où François Mitterand expliquait aux chefs d?Etat africains que dorénavant, démocratie et développement allaient devoir marcher de paire, pensez-vous que la donne ait changé radicalement en Afrique ?
Ah oui ! La démocratie, c?est long à venir. À mon avis, il aurait mieux valu qu?il y ait un discours de La Baule avant la chute du mur de Berlin. À ce moment-là, tous les pays industrialisés auraient pu aider les pays africains en voie de démocratisation. Or, quand il y avait le parti unique, le chef d?Etat était bien obligé de compter sur des ethnies. J?ai toujours dit que si multipartisme doit signifier ?un parti par ethnie?, c?en est fini de la démocratie.
● C?est ce à quoi on assiste en ce moment dans la crise ivoirienne ?
Absolument. C?est exactement cela. La démocratie, ça a un coût. En même temps, il faut qu?une démocratie économique se mette en place. Il faut des aides suffisantes pour aider la démocratie à se mettre en place.
● L?Occident a-t-il toujours pu comprendre qu?on ne pouvait se contenter de parler de démocratie comme une incantation philosophique sans aider dans le concret ?
C?est vrai. La démocratie doit être précédée du développement économique, qui doit à son tour entraîner l?éducation et la santé. C?est alors que le reste suivra. Pour en revenir au discours de La Baule, c?était à l?époque de la Chute du mur de Berlin. Tant de choses nous paraissaient alors possibles. Si quelqu?un avait dit à ce moment-là, il y aura des conflits ethniques en Afrique, une guerre au Kosovo ou encore le 9 septembre 2001 a New York, personne ne l?aurait cru. Nous pensions que nous faisions la paix pour 1000 ans?
● Vous aviez cru dans ses lendemains qui chantent pour l?Afrique qui allait, dans ce sillage, s?engager dans la démocratie ?
Pas vraiment. L?Occident essaie de plaquer une démocratie sur d?autres pays. Ca ne marche pas comme ça. Si les gens qui sont à la tête des Etats sont sages, raisonnables, cela peut être bien. Et si les autres pays européens et américains prennent conscience que l?on peut garder la pression sans être pour autant impatient, alors on pourra arriver à quelque chose. La démocratie, c?est long. La démocratie française, elle, a pris beaucoup de temps à se mettre en place. Ce n?est pas arrivé comme ça. Le congrès de Berlin qui a permis le découpage de l?Afrique, ce n?est pas si vieux que cela.
● Les enjeux en Afrique ont fait apparaître de nouveaux venus notamment la Chine et les Etats-Unis. Nouveaux appétits, nouveaux déchirements en vue ?
La vie n?est pas figée. Actuellement, les Chinois sont extrêmement présents en Afrique. Les Américains y sont à cause d?intérêts spécifiques. Les Chinois ont même installé des colonies de peuplement. Les Chinois sont dans plusieurs domaines. Par exemple, ils ont construit le sénat à Libreville au Gabon, les Cités de l?information ou encore ils achètent des restaurants. On voit même apparaître des réseaux chinois de prostitution. Si vous ajoutez à cela qu?ils cotent deux à trois fois moins cher quand il y a un appel d?offres international, le tableau est complet. Tout ça fait partie de nouvelles donnes?
● ? qui vont changer radicalement la situation africaine ?
À mon avis, oui. C?est une donnée nouvelle. Je crois que l?Afrique, depuis de nombreuses décennies, a stagné. Et quand on n?avance pas, on recule.
● Dix ans après la mort de votre ami François Mitterand, chaque livre publié à son sujet déchaîne les passions? Pourquoi est-il encore si vivant dans la mémoire des Français?
Mitterand a eu une très longue vie politique. Il avait des amis et des adversaires. C?était un homme qui avait une grande culture?
● Cela ne suffit pas à déclencher des passions?
Si ! Cela peut suffire. Alphonse Boudard avait écrit La revanche des cloportes; c?est un peu ça que l?on voit. Beaucoup de médiocrité. Si Mitterand et De Gaulle s?étaient entendus caractériellement, cela aurait été d?une grande puissance.
?Il y a 20 ans, la France avait 20 000 coopérants dans le monde. Aujourd?hui, elle en a un peu moins de 2000. Le fait de nous en aller de tous ces pays a été, je le crois, dommageable pour la France et pour les pays amis.?
● Vous faites partie de la Mitterandie ou comme on le dit quelquefois des ?mitterandolâtres??
Je fais partie de la Mitterandie. Il a commencé sa carrière comme un homme de droite puis un homme de gauche réaliste. Il a continué à avancer. Il a montré ce qu?était la solidarité avec le tiers-monde. Notamment à Cancun en 1982.
● Il a laissé un gouffre après lui au Parti socialiste qui ne s?en remet toujours pas?
Quand il est parti, on a perdu. Et quand on perd, les partis se portent mal. L?élection qui arrive en France, si une femme la remporte, changera beaucoup de choses?
● Simplement parce que c?est une femme ?
Ca marquera un tournant, c?est quand même beaucoup.
● Une femme à la tête et tout va mieux ? Le programme a peu d?importance ?
Le Parti Socialiste (PS) a un programme, et celui ou celle qui sera désigné s?inspirera forcément de ce programme. L?effet Ségolène Royal n?est pas un effet de mousse. Il correspond à quelque chose de profond. À Privas, dans l?Ardèche, le PS fait une réunion et on prévoit 100 personnes. Ségolène annonce qu?elle vient y faire un tour, et on doit refuser du monde : il y a eu plus d?un millier de personnes. Moi je suis pour Ségolène. Mais si c?est quelqu?un d?autre qui obtient l?investiture et que les choses se placent dans la clarté, je voterai pour le candidat qui sera désigné.
● Un sondage paru hier démontre que plus de 69 % des Français pensent que le Premier ministre français Dominique de Villepin ne devrait pas démissionner et que l?affaire Clearstream n?a pas beaucoup d?importance. Cela vous laisse perplexe ?
Je suis attristé de voir que la France baisse dans l?estime mondiale. Une telle affaire n?est pas très bonne pour elle. Saura-t-on un jour ce qu?est vraiment l?affaire Clearstream ? Ce n?est pas impossible que ce ne soit qu?une machination.
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