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Regards croisés de malvoyants
«Comment voyez-vous la vie ? » La question semble incongrue, surtout lorsqu?elle s?adresse à des personnes qui ne voient presque ou plus du tout. Mais Cheatan Ramessur, qui vient de remporter un prix à une dictée de braille dans la catégorie secondaire, Sheila Seetaram qui a, elle, été primée dans la catégorie « adulte », et Reynolds Permal, le directeur de Lizié dans la main, nous ont convaincus qu?on peut appréhender le monde bien au-delà des apparences.
La question nous trottait dans la tête. Quand on a appelé Sheila Seetaram pour prendre rendez-vous, elle nous a demandé notre numéro de téléphone pour pouvoir nous rappeler plus tard, et nous confirmer l?heure de la rencontre.
Avait-t-elle noté le numéro ? « Oui, je ne l?ai pas écrit mais je l?ai gardé en tête, et je peux vous donner votre numéro. » Nous n?étions pas au bout de nos surprises avec cette enseignante de braille atteinte d?une cataracte congénitale depuis sa naissance. Non seulement elle a une bonne mémoire, mais elle pose en plus un regard philosophique sur la vie. Sa cécité ? « Je ne la vis pas mal, car je ne sais pas comment ça se passe quand on voit. »
Sheila n?a pas arrêté de nous déboussoler. Elle dit aimer regarder la télévision, choisit elle-même ses vêtements, et? adore lire des romans ! En fait, elle écoute la télévision, elle choisit sa garde-robe au toucher et lit le braille. « On ne peut pas voir mais on peut sentir, toucher, écouter. Vous me demandez ce que je vois de beau ? Eh bien, la musique, les parfums, la relation avec les autres, le feeling, les choses qui proviennent du c?ur, et puis il y a surtout mon bébé. » En effet, Sheila, mariée à un malvoyant, a un fils d?un an qui voit bien. « Je le vois avec mon instinct maternel et je n?en demande pas plus », affirme-t-elle.
Notre interlocutrice nous avoue que parfois, elle est révoltée de ne pas voir, mais refuse de s?apitoyer sur son sort. « Je me dis parfois que le monde est tellement cruel qu?il vaut mieux ne pas l?avoir sous les yeux. » Sheila a choisi de vivre le plus normalement possible et d?être autonome.
De Plaine-Magnien, où elle habite, jusqu?au centre de Curepipe, elle trouve ses repères, évalue les distances. « L?inconvénient quand vous êtes malvoyant, c?est que les gens ont tendance à vous surprotéger. Vos proches ont peur pour vous, ils veulent tout faire à votre place. Quand je cuisine, je suis obligée de chasser tout le monde et je leur dis kan mo fini mo krie zot. Sinon ils me gênent avec leurs craintes. »
Aller au-delà des apparences
La jeune mère ne prétend pas ne pas voir besoin d?aide, mais elle voudrait que les gens comprennent que, quand on ne voit pas, on a les yeux dans la main. « Nous ne sommes pas des gens à part, et nous éprouvons les mêmes émotions que les autres, malgré notre handicap », confie Sheila. Et si un miracle se produisait, et qu?elle retrouvait la vue ? « Parfois je pense que quelque chose se produit et que je distingue certaines choses, mais dans la vie, il vaut mieux ne pas s?attarder sur ses attentes, sinon on est déçu. »
« Bizin trase, pa res dans sagrin, rode enn lot sime. » Cheatan n?a que 16 ans, et il est malvoyant. En d?autres mots, il voit flou, mais arrive de moins en moins à distinguer les formes. Pourtant, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, il allait au collège, avait ses habitudes et ses passions. Il y a trois ans, dit-il, « mo korne lizie finn devire ».
Tout bascule, il ne peut plus fréquenter le collège Nelson, et doit marcher avec une canne. Tous les matins, il quitte sa maison à L?avenir pour venir à Cure-pipe au centre Lizié dans la main.
« Monn adapte », dit-il, très avare de mots, sans doute à cause de son âge. Il a appris le braille, manie l?informatique grâce à un programme vocal qui lui dicte les lettres qu?il tape, et fait même du sport maintenant. Cheatan continue à écouter Shaan, son chanteur préféré, et il a choisi de ne pas se demander ce que sa vie serait s?il n?avait pas eu ce problème visuel. « Bizin trase aster la », répète-t-il.
Reynolds Permal, le directeur du centre, est lui-même non voyant. Il ne voyait presque pas à sa naissance et les ténèbres se sont abattues sur lui quand il avait 26 ans. « On apprend à entrer dans ce monde et à l?accepter, car finalement c?est un univers de joie. Il faut être dedans pour pouvoir comprendre le fait d?être malvoyant et heureux. Même si j?ai vu le monde, je ne souhaiterais pas le revoir à présent. » Ses propos peuvent choquer, mais la cécité a permis à Reynolds Permal d?aller au-delà des apparences.
« J?ai découvert la profondeur de l?homme, je suis devenu plus sensible. On a tendance aujourd?hui à juger les gens selon leur apparence, à voir s?ils sont hindous, créoles, musulmans. Quand on ne voit plus, on ne fait pas de différence entre les gens, on n?a plus de préjugés. » Reynolds Permal a également appris à faire confiance aux gens et, pour lui, c?est la chose la plus importante dans une relation car, quand on se méfie des autres, on n?est pas ouvert.
« On aime notre monde », affirme-t-il.
« Quand quelqu?un qui est aveugle de naissance entend une histoire à la radio, si on lui parle d?un cheval qui galope, il crée dans sa tête une image de ce cheval. » Si dans ce monde visuel, on peine à imaginer toute une vie à broyer du noir, on se rend compte, au contact de ceux qui ne voient pas, qu?ils gagnent au change la chose la plus importante qui soit : l?être plutôt que le paraître.
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