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Kreol Morisien

Un débat sans voix dissidente

5 août 2026, 18:22

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Un débat sans voix dissidente

L'Assemblée nationale a débattu mardi de la motion du Premier ministre proposant la création d'un «Select Committee» chargé d'étudier l'introduction du Kreol Morisien (KM) dans les travaux de la Chambre. Députés et ministres, tous bancs confondus, se sont succédé à la tribune pour saluer un texte qu'ils ont unanimement qualifié d'historique...

Francisco François: «La langue est le fondement de l’identité nationale»

Le député Francisco François est intervenu en faveur de la motion du Premier ministre visant à mettre sur pied un Select Committee chargé d'examiner l'introduction du Kreol Morisien dans les travaux de l'Assemblée nationale. Ce comité disposerait du pouvoir de convoquer des personnes, de requérir des documents, de nommer des conseillers spécialisés et de formuler des recommandations. Il a rappelé l'existence du rapport du comité de pilotage, présenté par la speaker elle-même, sur la même question.

Pour le député, le créole est l'une des langues maternelles des Mauriciens et la langue commune, comprise par l'ensemble des citoyens de la République, sans pour autant être reconnue comme langue officielle. Il a salué la démarche du gouvernement comme relevant d'un esprit de consensus, y voyant une avancée démocratique majeure et un pas vers la renaissance, la promotion et la préservation de la langue maternelle. «La langue est le fondement de la nation, de l'identité nationale et de l'histoire du pays», a-t-il dit, et son introduction conduirait naturellement vers sa constitutionnalisation et son institutionnalisation, une évolution qu'il a qualifiée, dans une formule qui lui est propre, de «créolicratie».

Il a repris la proposition du professeur Carpooran : l'anglais resterait la langue officielle du Parlement, mais chaque député pourrait s'adresser à la présidence en créole ou en français. Le député a salué les personnes-ressources de l'Académie créole de Rodrigues et le travail mené sur le dictionnaire créole rodriguais, plaidant pour l'introduction du créole rodriguais au sein de l'Assemblée régionale de Rodrigues, en attendant sa reconnaissance constitutionnelle. Il a plaidé pour une synergie entre l'introduction du créole au Parlement et les autres acteurs culturels de la République, y voyant l'occasion pour l'institution de devenir le miroir de la société mauricienne.

Sur le plan technique, il a mentionné une étude en cours à l'Université de Buffalo, aux États-Unis, portant sur le développement d'outils de reconnaissance vocale, de synthèse vocale et de modèles de langage pour les langues créoles, un outil qu'il juge précieux pour le Parlement. Il a néanmoins souligné la nécessité de faire appel à des experts pour garantir l'exactitude des transcriptions entre créole, français et anglais.

Il a cité en exemple la réforme de 2019 du Parlement fédéral canadien, qui autorise les députés à s'exprimer dans leurs langues autochtones à la Chambre des communes, ainsi que le cas de l'Afrique du Sud, où l'afrikaans bénéficie d'un statut constitutionnel au Parlement, même si l'anglais domine les travaux courants. Concluant son intervention en partie en créole, le député a appelé à accélérer l'introduction du créole au Parlement, qualifiant la motion d'étape décisive vers un nouvel horizon démocratique, avant de recommander à son tour son adoption.

Adrien Duval évoque une nouvelle étape pour rapprocher les citoyens du Parlement

Le député Adrien Duval a estimé que la portée de l'introduction du Kreol Morisien (KM) au Parlement se mesurera sur le long terme, sans revenir sur les arguments déjà développés par les orateurs précédents concernant le prestige de la langue et la nécessité de se débarrasser d'un stigmate ayant longtemps pénalisé ceux qui n'avaient pas eu accès au français ou à l'anglais malgré leur contribution aux travaux de l'institution.

Il s'est dit d'accord avec les orateurs précédents sur le fait que le KM ne doit ni ne devrait remplacer le français ou l'anglais, les modalités pratiques, notamment voter des lois en anglais tout en interprétant les débats en créole, devant être tranchées par le Select Committee. Il a insisté sur le caractère local du KM, langue non internationale mais partagée par tous les Mauriciens, l'un des éléments unificateurs du pays.

Le député a salué le ministre de l'Éducation, avec lequel il avait échangé plus tôt dans la journée, pour avoir fait évoluer le programme éducatif en supprimant un critère qui imposait auparavant deux langues internationales, un critère qu'il a qualifié de «grosse erreur».

Revenant sur le consensus dégagé en 2015, Adrien Duval a estimé que l'introduction du créole constitue la phase 2 de ce même projet démocratique, visant à améliorer l'accès des citoyens aux travaux de l'Assemblée. Il a détaillé une initiative menée durant son passage à la présidence de l'Assemblée : un déplacement en Inde pour observer le système parlementaire du pays, où 22 langues différentes sont utilisées, et rencontrer les responsables de Sansad TV, la télévision parlementaire indienne. Huit agents du Parlement mauricien ont depuis été invités en Inde pour une formation financée par le Parlement indien, dans le but de développer un système de sous-titrage et de traduction en direct vers le KM. Il a évoqué avoir également suggéré l'usage de l'intelligence artificielle pour un usage similaire aux tribunaux, afin de faciliter la production de transcripts.

Il a mentionné l'envoi d'agents du Parlement aux Seychelles, durant son mandat, pour étudier avec les autorités locales les modalités techniques d'une éventuelle mise en œuvre du créole. Réaffirmant son soutien à la motion, il a appelé à aller plus loin dans l'élargissement de l'accès démocratique aux travaux parlementaires, citant l'exemple de la Nouvelle-Zélande et d'autres démocraties où les travaux de commissions comme le Public Accounts Committee sont rendus publics.

Kugan Parapen: «Deux îles, deux réalités, une absurdité»

«L'arme la plus puissante entre les mains de l'oppresseur est l'esprit de l'opprimé.» C'est par cette citation de Steve Biko que le député Kugan Parapen a ouvert son intervention en faveur de la motion.

Il a rappelé que la colonisation de Maurice a officiellement pris fin le 12 mars 1968, avec le remplacement de l'Union Jack par le drapeau national, tout en estimant que le processus de décolonisation reste inachevé autant de décennies après l'indépendance. Il n'a pas évoqué les vestiges symboliques du passé colonial, mais ce qu'il a appelé le «vestige linguistique» dont l'Assemblée resterait, selon lui, l'otage, le contraignant à s'exprimer dans des langues qui ne sont pas les siennes.

Il a jugé regrettable que la teneur des travaux parlementaires demeure hors de portée de la majorité des citoyens représentés, posant la question de la démocratisation de ce qu'il a appelé le «temple de la démocratie». Tout en réaffirmant l'anglais et le français comme deux piliers d'un bilinguisme ayant fait ses preuves, il a jugé problématique de priver un élu du droit de s'exprimer dans sa langue maternelle, la mieux maîtrisée par l'ensemble de la population. Traduire sa pensée dans une langue seconde peut, selon lui, étouffer la nuance, la résonance émotionnelle et la force rhétorique, au risque de diluer la voix du peuple représenté.

Il a pris l'exemple de l'Islande, un pays d'environ 400 000 habitants, soit environ le tiers de la population mauricienne, où plus de 95 % de la population parle couramment l'anglais, mais où seul l'islandais est autorisé au Parlement. La tradition parlementaire islandaise veut même que l'usage de l'anglais, lorsqu'il survient, soit excusé. Un contraste qu'il a opposé à la réalité mauricienne, où c'est l'usage du créole, langue la plus largement parlée du pays, qui reste contrainte par la Constitution et les Standing Orders : «Deux îles, deux réalités, une absurdité», a-t-il résumé.

Il a qualifié la motion d'historique et la responsabilité des futurs membres du Select Committee de lourde de sens, estimant que les recommandations à venir touchent à l'ensemble du processus de décolonisation. Il a cité Frantz Fanon : «Il ne s'agit pas de restituer le passé, mais de libérer le présent.»

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