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Les dernières volontés de Dev Virahsawmy

Que chaque Mauricien plante un arbre à fruit à pain dans sa cour

7 octobre 2023, 15:35

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Que chaque Mauricien plante un arbre à fruit à pain dans sa cour

Les jours de Dev Virahsawmy sont comptés. Ce diagnostic sans appel, tombé il y a un peu plus d’une semaine, a eu l’effet d’un cataclysme sur sa famille et ses proches. Même s’il ne s’y attendait pas, Dev conserve un moral d’acier et une lucidité extraordinaire. De toute façon, la souffrance, il la dompte depuis l’enfance, lui qui est né avec un bras atrophié en raison de la poliomyélite. Ce linguiste, enseignant et faiseur de lauréats, ancien politicien, auteur, poète et dramaturge, qui a tant contribué à l’avancement de son pays, évoque ses tristesses et transmet ses dernières volontés.

Voir Dev Virahsawmy, 81 ans, passer ses journées allongé sur un lit médicalisé dans sa maison à Rose-Hill est une scène surréaliste. Ceux qui le côtoyaient régulièrement au cours de ces dernières années le voyaient soit prendre son sac et se rendre à pied jusqu’à la prison de BeauBassin où il animait des cours d’alphabétisation avec les détenus, soit attablé devant son ordinateur à écrire un livre, à composer des haïkus ou à traduire des passages de la Bible, de la Bhagavad Gita ou encore une partie du Coran, quand il ne composait pas des chants. L’inéluctabilité de son exit prochain de la scène de la vie est encore plus frappante lorsque des employés de Safe Haven, maison de transition fondée par sa fille Anushka pour le compte de l’organisation Gender Links, viennent récupérer son ordinateur, son unité centrale et son modem pour repartir avec ces équipements. «Pa blié bann hautparleurs», leur recommande-t-il. Ils s’exécutent. Tout est débranché ou presque…

Depuis cinq ans, Dev souffre de douleurs corporelles et celle-ci s’intensifient au fur et à mesure que le temps passe. Un ami d’Edimbourg où il a fait ses études universitaires et à qui il s’en ouvre, estime qu’il souffre du syndrome post poliomyélite (SPP) et les recherches subséquentes de Dev sur internet tendent à le conforter dans cette voie car c’est un fait connu que le virus de la poliomyélite reste dans le corps et finit par affaiblir le système musculaire, à commencer par les muscles fessiers. Un sort peu enviable qui explique ses plaidoyers auprès des autorités, ces dernières années, pour l’introduction du cannabidiol ou l’huile de cannabis, connue pour ses propriétés apaisantes et calmantes.

Aux douleurs s’ajoutent bientôt les nausées et la constipation, à tel point que son ami, le père Alain Romaine, le fait rencontrer le Dr Vicky Naga, gériatre et responsable des soins palliatifs à la Clinique Ferrière. Le praticien lui recommande une série d’examens, à commencer par un bilan sanguin complet. Les résultats montrent un taux de créatinine très élevé. Le Dr Naga conseille alors une échographie des reins et de la prostate. Lundi dernier, Dev se rend en compagnie de Loga, son épouse, à la Clinique Ferrière. Le radiologue qui le voit arriver s’exclame : «Ah, voilà le grand général Macbeth !» et pousse l’investigation plus loin. Et là, le spécialiste découvre qu’il a le foie rongé par le cancer, comme si cet organe vital avait été dévoré par des mites. Si Dev ne s’en doutait pas, il n’est pas surpris tant la souffrance était parfois devenue intenable.

Il prend la nouvelle philosophiquement car depuis l’âge de trois ans, il a le bras atrophié par la poliomyélite et souffre de la cruauté de ses ‘camarades’ de classe qui l’affublent de toutes sortes de quolibets, le traitant de «lamin moignon» ou encore de «lamin zouzoutte». Sachant qu’une personne porteuse de handicap n’a que deux solutions, ne rien faire et s’apitoyer sur son sort ou montrer à la face du monde qu’elle est forte et qu’elle luttera pour être traitée comme une personne qui a tous ses membres, il opte pour la seconde solution, insistant par exemple pour prendre la place du gardien de but lors des matches de football et intégrant l’équipe de volley-ball de l’école. «Monn kontinie kombat là. Aster monn ariv enn stage kot mo ena cancer ek mo pou mort. Mo ena deux tristesses dan mo leker.»

Politique intégrale de sécurité alimentaire

La première est de voir que son île natale qu’il a toujours chérie importe 80 % de son alimentation alors qu’elle aurait pu mener une politique de sécurité alimentaire intégrale. «Ek li pa zis enn kestion prodiksyon. Nou nouritir repose lor diri ek lafarinn dible ki nou importe. Avec crise climatique ek global burning, nou pou ariv enn moman ki bann pei ki produir diriz ek la farine dible pa pou kapav exporte. Nou bisin prepar nou pou pa mor de faim. Bisin enn nouvo kiltir alimenter ki repoz lor fruit à pain, jacque, patate, manioc, arouille, maïs ek apre la viann, légim. Seki le dir ki nou bisin sanz nou kiltir alimenter, pa zis prodiksyon lokal me li bizin enn transformation kiltir alimenter», souligne-t-il. Il considère cela faisable, à condition d’avoir une volonté nationale. Si rien n’est fait, il prédit qu’un jour, les Mauriciens connaîtront la famine. Un autre impératif de cette transformation de la culture alimentaire et de notre manière de vivre, ajoute-t-il, est la santé de ses compatriotes dont 25 % souffrent de diabète, 45 % d’obésité et 50 % ont une santé précaire. «Bann media bisin fer dimounn konpran sa. Bann politiciens pa interese ar sa parski pena votes ladan. Fode popilasyon met dibois point ar zot. Mo espere ki bann professionnels dan tous bann partis politiques pou pous dan sa direksyon là.»

Sa deuxième hantise est le système d’éducation dont le budget avoisine les Rs 10 milliards et qui n’a pas réussi à produire une nation sachant lire, écrire et compter. «Kifer 70 % non lettrés ek zis 30 % popilasyon ki beneficie sa system-la ?» Le problème, estime-t-il, relève de la faiblesse du programme de rattrapage scolaire lorsque les enfants composant le grade VI échouent. L’extended programme dure quatre ans. «Seki fer ki bann zenfan la pas dix banane lor banc lekol». Lors des derniers examens, seuls 2 % des enfants qui suivaient l’extended programme ont réussi. Pour obtenir la litéracie, comme l’indique l’UNESCO, tout enfant doit démarrer son apprentissage dans sa langue maternelle. «Isi dan Moris, zot pa kone ki mother tongue ete. Pou zot, se lang ancestrales. Or, mother tongue se langaz ki foetus ki ankor dan vent so mama tende ek komans aprann à l’oreille. Ek nou mother tongue dans Moris li kréol. Sa le dir ki zenfan là ler li sorti dan vant so mama, li finn deza tann kreol ek se lang ki li pou koze ar so fami. Sauf ki ler li gaign sink an, li al lekol ek la zot dir li fode pa li koz so mother tongue parski li vilger ek li bisin aprann lir en français, mandarin, telegu, troi lang etranzer»

loga.png Dev et Loga, unis dans la santé comme dans la maladie, dans la joie comme dans la peine, s’apprêtaient à fêter leur 60 ans de mariage l’année prochaine.

Dev insiste sur le fait qu’il y a deux types de langues, les langues synthétiques, qui comportent beaucoup d’inflexions, notamment le latin, le français, l’hindi, le télégou ou encore l’arabe et où les verbes ont un grand nombre de formes, et les langues analytiques comme l’anglais où les mots sont invariables et où les verbes ont un minimum de trois formes et un maximum de cinq formes. «En kreol morisien, ki li adjectif, ki li verbe, ena enn sel forme. Ena boukou similitid ek angle ki dat de 1200 ans et ki enn melanz langue ki bann Angle ek Ecose ti pe koze avec lang bann Vikings ek kinn vinn enn pidgin, soit enn kreol angle, avek kreol morisien. Sa kreol angle la inn vinn lang British Empire ek la lang ofisiel.» Il rappelle la grande pénétration de la langue anglaise, que le président de la République française, Emmanuel Macron, a reconnu que le français a perdu la bataille par rapport à l’anglais, que tous les documents officiels français sont désormais bilingues et que la langue parlée lors des rencontres entre les dirigeants européens est l’anglais. «Nou ena la sans dan Moris posed deux lang kreol, kreol angle ek kreol morisien. Ena zis enn ti diferans ant zot. Bizin get bann similitid ek bisin enseigne li bann profeser ek montre li bann zelev», déclare-t-il en précisant avoir écrit un livre à ce sujet intitulé «Tikou tikou touy loulou.»

Il n’est pas pour une introduction radicale de cette approche aux langues, soit forcer cette dualité d’apprentissage des deux kréol précités dans le système éducatif mais pour une approche pragmatique, soit introduire le programme de litéracie bilingue kreol morisien et kréol anglais et le programme d’arithmétique de base dans le programme d’études des enfants en extended programme. «Tous les zours kapav alloué 45 minutes pou l’enseignement chaque programme.» C’est la formule qu’il avait introduite, il y a quelques années, auprès du Bureau de l’Education Catholique, devenu le SeDEC, et auprès de 200 enfants qui avaient échoué le Certificate of Primary Education à deux reprises et qui avait suivi sa formule. Sur ce nombre, 150 d’entre eux avaient réussi l’examen de Form III. «Pression gouverneman inn fer li vinn extended programme. Zot inn soizir cimin facilite : introduire multiple choice ki pa montre aukenn competans ek baisse pass mark ek standardiser. Sa deux tristesse là pe hant moi parski monn travay lor toulede ek ki kapav solutionn sa de problem la.»

Aucune crainte de la mort

Il considère son cancer comme «un petit fardeau supplémentaire à charrier». Il se demande simplement si une souffrance extrême l’attend en fin de parcours. Si pour l’instant, il ne prend que du paracétamol, son médecin a prévu, s’il souffrait trop, de lui administrer des opioïdes sous forme de patchs. L’ironie est que durant les dernières années, il a milité pour l’introduction du cannabidiol pour ses douleurs qu’il croyait liées au SPP. Or, l’huile de cannabis n’a aucun effet sur le cancer. Cela dit, Dev ne craint pas la Grande Faucheuse. De confession hindoue, il croit en la réincarnation. «Mo lam ou étincelle divine ki dan mo lekor pou ale ek li depann lor konportman ki mo finn ena dans mo lavi. Mo pense, à tor ou a rezon, ki monn viv enn bon lavi ek monn fer assez dibien pou mo ateign enn nivo siperieur. Kapav osi ki li pou la fin mo renescens ou moksha. Mo pa per si mo retournn dan lebra Bondie.»

Il se dit chanceux d’avoir vécu dans un environnement rempli d’amour que lui, Loga, leurs filles Saskia et Anushka, leurs petitsenfants Anastasia, Rachel et Yann et leur gendre Sam ont constamment alimenté. «Mo ti ena 19 ans ler monn zoinn sa zoli 35 ki apel Loga la e ki ti ena 17 ans. Nounn konpran ki Bondie inn met nou lor later pou konstrir ensam kitsoz bon. C’est sa ki appel kontinie travay Bondie ek se la kreasyon. Nou mission se pas zis zouïr, se fer la vie avanse. Nounn fer boukou sacrifices pou nou de zenfan ek troi ti zenfan. Nou enn fami soude ki kroir dans valers familiales. Mo la vie complet.» Peu après l’annonce de sa maladie et de sa mort imminente, toute la famille s’est réunie autour de lui pour discuter des détails de ses funérailles. Dev a aussi fait don de tous ses droits d’auteur à l’Église catholique à Maurice à travers l’Institut Cardinal Jean Margéot.

Ses dernières volontés sont que lorsque les Mauriciens connus ou inconnus apprendront sa mort et viennent assister à sa veillée funèbre ou à sa crémation, ils n’apportent pas de fleurs. *«Rod enn bout terrain, aste enn pied fruit à pain ek plant li. Au niveau gouvernman, minicipalites, district council, au lie zot anvoy let condoleances Loga ek la famille, ki zot pran desision met enn pied fruit à pain sak kote simin parski li pou fini par nourri popilasyon Moris. Aster dan lemond ena enn variete fruit à pain ki raporte tout lelong lane. Se sa variete la ki bisin introduir dan Moris pou li garanti nou manze. Salam…»

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