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Poisson d’avril, vérité d’État

3 avril 2026, 05:30

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En annonçant, sur le ton d’un poisson d’avril, que ministres, députés et conseillers seraient désormais alignés sur le salaire minimum, l’express a suscité une réaction immédiate des lecteurs : rires, sarcasmes... puis une déferlante de commentaires. Non pas tant pour saluer la blague que pour réclamer — avec une insistance presque rageuse — une chose simple : l’exemplarité, au nom d’une solidarité nationale.

Au fond, personne n’y a vraiment cru. Et c’est précisément là que réside le malaise. Dans un pays où la défiance s’installe à bas bruit, l’idée que ceux qui gouvernent acceptent de partager l’effort national relève désormais de la fiction. Une fiction crédible le temps d’un 1ᵉʳ avril. Mais une fiction tout de même. Des milliers d’internautes l’ont dit sans détour : les politiciens et leurs conseillers continuent de «téter les mamelles» d’un État pourtant à bout de souffle. Interrogés, plusieurs conseillers nous disent qu’ils gagnaient bien plus dans le privé... Le PMO brandit le cas de Gilbert Gnany comme celui de quelqu’un qui fait un sacrifice pour le pays, car il touchait — et pourrait toucher — «quatre à cinq fois plus».

Mais le contraste, pour le contribuable lambda, demeure brutal. D’un côté, un Premier ministre qui prévient : «Bidze pa pou fasil» — pas de cadeaux, des sacrifices à venir. De l’autre, une perception persistante — nourrie par les faits — d’un État dispendieux, où les privilèges résistent mieux que les finances publiques. Entre les deux, un fossé. Et dans ce fossé, une question simple : qui fait l’effort ?

Les propositions issues de cette séquence virale ne sont pas anecdotiques. Elles dessinent, au contraire, une forme de programme politique parallèle — brut, parfois radical, mais révélateur d’un ras-le-bol profond : réduire de moitié le nombre de ministres, tailler dans la galaxie des conseillers, supprimer les organismes parapublics servant de refuges politiques, mettre fin aux pensions à vie cumulées, couper les fees des habitués des conseils d’administration, fusionner les institutions redondantes, revoir les subventions socioculturelles, instaurer une fiscalité plus équitable, renoncer aux voyages officiels coûteux à l’ère du numérique.

Ce serait une erreur de balayer ces propositions d’un revers de main. Le dernier rapport de l’Audit ne dit pas autre chose — mais avec la froideur des chiffres.

Le déficit budgétaire, d’abord prévu à Rs 26,8 milliards, a explosé à Rs 66,8 milliards. Le service de la dette a bondi à Rs 174 milliards, en hausse de 38 %. Dans le même temps, Rs 21,4 milliards d’investissements publics sont évalués à... zéro rendement. Et le retour sur Rs 85 milliards investis s’est effondré à 0,5 %. Ce ne sont pas des anomalies. Ce sont des signaux.

À cela s’ajoutent Rs 45,6 milliards d’arriérés fiscaux, dont une large part reste en litige, et Rs 1,4 milliard de loyers impayés au ministère des Terres — autant de recettes qui auraient dû alimenter les caisses publiques mais qui se perdent dans les limbes administratifs.

Des projets d’infrastructures accumulent retards et surcoûts. Des pensions sont versées en excès faute de contrôles adéquats. Et surtout, seuls 41 % des recommandations du précédent Audit ont été pleinement mises en œuvre.

À ce niveau, ce n’est plus une dérive. C’est un système. Un système où l’on dépense sans mesurer, où l’on investit sans rendement, où l’on administre sans corriger.

La Blue Economy en est l’illustration parfaite. Depuis 2013, rapports et stratégies se succèdent sans impact mesurable. La contribution du secteur au PIB reste inchangée, tandis que Maurice continue d’importer près des deux tiers de sa consommation de produits marins. Entre ambition affichée et réalité économique, le décalage est saisissant.

Plus largement, le rapport met en lumière une fragmentation institutionnelle inquiétante : 117 organismes parapublics, dont 56 n’ont pas soumis 183 rapports annuels obligatoires. Autrement dit, des structures financées par l’argent public qui échappent, en partie, à la reddition de comptes. Dans le même esprit, certains organismes bénéficiaires de financements conséquents — notamment dans la promotion touristique — peinent à démontrer un impact tangible. Combien de temps encore l’État pourra-t-il financer des structures sans résultats, des projets sans rendement, des stratégies sans impact ?

Dans ce contexte, appeler à la solidarité nationale sans démonstration d’exemplarité devient un exercice périlleux. Promettre un PRB plus généreux à une armée de fonctionnaires — ceux-là mêmes qui sont blâmés dans les rapports de l’Audit — au lieu de les recadrer, est problématique. La solidarité ne peut pas être asymétrique. Elle ne peut pas peser uniquement sur ceux qui subissent déjà l’inflation, la stagnation des revenus et l’érosion du pouvoir d’achat. Elle doit être visible, tangible, incarnée au sommet de l’État. Sinon, elle se transforme en injonction. Et toute injonction, dans un climat de défiance, produit l’effet inverse : elle fracture.

Notre poisson d’avril aura donc eu ce mérite inattendu : dire, par le détour de l’ironie, ce que le débat public peine encore à affronter frontalement. Il a mis à nu une vérité inconfortable — celle d’un contrat social fragilisé. À l’approche d’un budget annoncé comme «dur», le gouvernement a encore une carte à jouer. Non pas celle des mots. Mais celle des actes.

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