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Interview

Neelkanth Dulloo : «En ce moment, c’est un face-à-face entre la GRA et la mafia»

25 août 2025, 15:00

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Neelkanth Dulloo : «En ce moment, c’est un face-à-face entre la GRA et la mafia»

Neelkanth Dulloo, avocat et membre de la Gambling Regulatory Authority (GRA).

Quelles sont les principales obligations légales imposées par la GRA aux opérateurs de jeux pour prévenir le blanchiment ?

Tout opérateur doit obtenir une licence de la GRA avant d’exercer. La GRA procède à une enquête de moralité et de probité, les fit and proper tests, essentielle pour éviter que des criminels ou personnes liées au blanchiment n’entrent dans le secteur. Cela inclut la vérification des sources de financement, des actionnaires, des administrateurs et des bénéficiaires effectifs, et l’obligation d’identifier les joueurs au-delà d’un certain seuil (souvent fixé à Rs 500 000 cumulées ou équivalent, mais peut varier selon les règlements). Les casinos et bookmakers doivent vérifier : l’identité (passeport, carte nationale d’identité), l’adresse et l’origine des fonds en cas de transactions inhabituelles. Les opérateurs doivent aussi appliquer des mesures de Enhanced Due Diligence pour les Personnes politiquement exposées (PEP).

Les opérateurs doivent tenir un registre des transactions (dépôts, mises, retraits, paiements de gains). Les documents et registres financiers doivent être conservés, et la GRA peut exiger ces documents à tout moment pour inspection. Les opérateurs de jeux sont des reporting persons. Ils doivent signaler toute transaction suspecte (Suspicious Transaction Report – STR). Exemples de transactions suspectes : les dépôts importants sans justification, les gains encaissés sans réelle activité de jeu et l’utilisation de multiples comptes bancaires pour encaisser. Ils ont l’obligation de mettre en place un programme interne d’Anti-Money Laundering/Combatting Financing of Terrorism (AML/CFT), comprenant la nomination d’un Money Laundering Reporting Officer, la formation du personnel, les procédures de vérification interne et d’audit, et des politiques écrites de conformité. Les opérateurs doivent répondre aux demandes des autorités, et doivent fournir l’accès aux systèmes informatiques et données sur les transactions lors d’enquêtes.

Les sanctions en cas de non-respect sont: la suspension ou retrait de licence par la GRA, des amendes administratives lourdes (plusieurs millions de roupies), des poursuites pénales (peines d’amende et d’emprisonnement) et le risque de mise en cause de la responsabilité personnelle des directeurs de l’opérateur. En résumé, la GRA impose aux opérateurs de jeux une licence et un contrôle d’honorabilité, le Know Your Customer et la vigilance renforcée, des registres financiers détaillés, la déclaration obligatoire des transactions suspectes, des programmes internes AML/CFT et la coopération avec les autorités.

Quels mécanismes de surveillance la GRA utilise-t-elle pour contrôler les transactions financières dans le secteur des jeux ?

Le contrôle des transactions financières dans le secteur des jeux est un pilier essentiel de la GRA pour lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. À part les contrôles des licences et des opérateurs, la surveillance des transactions, les obligations de reporting et la coopération avec les autorités, il y a aussi des contrôles technologiques et la traçabilité numérique. Dans les casinos, il y a l’installation de systèmes informatiques qui enregistrent automatiquement les transactions. Dans les jeux en ligne, la GRA exige des opéra- teurs agréés qu’ils utilisent des plateformes permettant le tracking des mises et des retraits, avec la conservation de logs numériques. Il y a aussi le déploiement de logiciels de transaction monitoring afin de détecter des paris fractionnés, des schémas répétitifs et des dépôts suivis de retraits rapides (indicateurs de blanchiment). La GRA fait des inspections sur site et des audits surprises. Elle dispose d’inspecteurs habilités, pouvant effectuer des visites dans les casinos, maisons de jeux et bureaux de bookmakers. Ces inspecteurs peuvent examiner les livres comptables, vérifier l’identité des joueurs, et contrôler les dispositifs de vidéosurveillance pour confirmer la réalité des mises et des paiements.

Comment la GRA collabore-t-elle avec la «Financial Intelligence Unit» (FIU) et la Financial Crimes Commission (FCC) dans la lutte contre le blanchiment d’argent ?

La GRA ne peut pas, à elle seule, combattre efficacement le blanchiment d’argent dans le secteur des jeux. C’est pourquoi elle fonctionne dans un système de coopération institutionnelle avec la FIU et la FCC. La FIU est l’organe central chargé de la réception, de l’analyse et de la transmission des informations liées au blanchiment d’argent et au financement du terrorisme. La GRA collabore avec elle sur plusieurs plans. Les opérateurs de jeux sont considérés comme des reporting persons. Ils doivent transmettre à la FIU des STR et des Cash Transaction Reports (CTR). La GRA s’assure que les opérateurs respectent ces obligations et peut signaler elle-même des cas douteux. La GRA transmet à la FIU des données sur les transactions financières collectées auprès des casinos et bookmakers. En retour, la FIU alerte la GRA lorsqu’un opérateur ou un joueur fait l’objet d’une enquête. La FIU peut recommander à la GRA de renforcer ses inspections. La GRA intègre ces recommandations dans ses programmes d’audit.

La FCC est l’autorité d’enquête et de poursuite en matière de blanchiment d’argent, corruption, fraude financière et financement du terrorisme. Lorsque la GRA ou la FIU identifie un schéma de blanchiment dans le secteur des jeux, le dossier est transmis à la FCC pour enquête approfondie. Les inspecteurs de la GRA peuvent assister la FCC lors de perquisitions dans les casinos ou chez les opérateurs. La FCC peut exiger de la GRA l’accès aux rapports d’audit et aux registres des opérateurs. La GRA peut retirer ou suspendre une licence en cas de non-conformité AML/CFT. La FCC peut engager des poursuites criminelles contre l’opérateur ou ses dirigeants. Ainsi, la sanction est double, administrative (GRA) et pénale (FCC).

Votre question me donne l’occasion de faire la demande pour des mécanismes pratiques de coopération tripartite (GRAFIU-FCC). Il nous faut des comités interinstitutionnels, des plateformes de coordination qui devrait se réunir régulièrement, GRA, FIU, FCC, Mauritius Revenue Authority, Banque de Maurice (BoM) et Financial Services Commission. Il faut des échanges sécurisés d’informations via un cadre légal prévu par nos lois et des formations croisées pour la détection de schémas de blanchiment. Il faut aussi plus d’action coordonnée lors d’enquêtes sensibles. Par exemple, un casino soupçonné de servir de canal de blanchiment.

Existe-t-il des échanges réguliers d’informations entre la GRA et les banques pour détecter des mouvements financiers suspects ?

Le lien entre la GRA et le secteur bancaire est crucial, car les mouvements financiers suspects liés au jeu ne peuvent être détectés efficacement que si les données circulent entre opérateurs de jeux-GRA-banquesFIU. La BoM est un acteur central de l’architecture AML/ CFT à Maurice. Les banques sont des reporting persons au même titre que les opérateurs de jeux. Les transactions importantes ou suspectes liées au jeu doivent être signalées à la FIU. La GRA ne communique pas directement avec les banques de manière systématique, mais via des mécanismes encadrés par la FIU et la BoM. Les STR envoyés par les opérateurs de jeux et les banques convergent vers la FIU, qui a une vue croisée. Si un joueur qui dépose Rs 2 millions au casino (déclarées par l’opérateur à la FIU) et encaisse le lendemain Rs 2 millions sur un compte bancaire (déclarées par la banque), la FIU peut alors détecter un schéma de blanchiment, et alerter la GRA et la BoM. La BoM peut informer la GRA de mouvements bancaires suspects liés à certains opérateurs de jeux. La GRA, de son côté, transmet aux banques via la BoM des listes d’opérateurs licenciés et peut signa- ler des entités non agréées (ex. plateformes illégales de jeux en ligne). Les casinos, bookmakers et loteries doivent effectuer leurs transactions uniquement via les banques locales agréées. Les paiements de gains supérieurs à un seuil doivent être faits par chèque ou virement bancaire, pas en espèces. Cela permet aux banques d’avoir une traçabilité et de déclencher leurs propres procédures AML.

Il n’y a pas d’échanges automatiques et quotidiens entre la GRA et les banques. La FIU joue le rôle de pivot. Tant que l’argent reste dans le circuit du casino, il peut être difficile pour les banques de détecter un schéma de blanchiment. Avec les jeux en ligne et crypto, il y a davantage de risques car les flux peuvent transiter par des plateformes étrangères non surveillées. La coopération existe, mais elle est principalement indirecte via la FIU et la BoM. La GRA ne fait pas de suivi quotidien avec les banques, mais transmet des informations lors d’enquêtes ciblées ou via des comités AML/ CFT. Les banques jouent un rôle clé en imposant la traçabilité bancaire des paiements liés au jeu.

Quels types de transactions sont considérés comme «à haut risque» et nécessitent un signalement immédiat à la FIU ?

Dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, certains types de transactions effectuées dans le secteur des jeux sont considérés comme *«à haut risque» *et nécessitent un signalement immédiat à la FIU. Les transactions considérées à haut risque et nécessitant un signalement immédiat à la FIU incluent : les grosses transactions en cash, les opérations incohérentes avec le profil du joueur, les fractionnements pour éviter les seuils, l’encaissement de jetons sans réelle activité de jeu, les transactions impliquant des PEP, les flux transfrontaliers suspects, les transactions via des prête-noms et les paiements en crypto-monnaies ou moyens anonymes, entre autres.

Quels outils technologiques ou systèmes informatiques sont utilisés par la GRA pour analyser les flux financiers ?

Les principaux outils technologiques pour analyser les flux financiers sont : les logiciels de gestion des casinos, la vidéosurveillance couplée aux transactions, une base de don- nées centralisée alimentée par les opérateurs, l’utilisation indirecte d’outils de transaction monitoring, des systèmes sécurisés de reporting électronique, et une orientation progressive vers l’intelligence artificielle (IA) et l’analyse blockchain. Mais quels outils nous utilisons à la GRA, je ne vous le dirai pas. Surtout pas. En ce moment, c’est un face-àface entre la GRA et la mafia. Un face-à-face contre les actions de gratification, de bribery et toutes sortes d’influences qui nous mènent au financial crime.

Selon vous, quels sont les principaux risques de blanchiment d’argent dans le secteur du jeu à Maurice (ex. casinos, paris sportifs, jeux en ligne) ?

Le secteur des jeux à Maurice (casinos, paris sportifs, loteries, jeux en ligne) est l’un des plus vulnérables au blanchiment. Il combine à la fois un fort usage de cash, des flux financiers élevés et des zones grises technologiques (paris en ligne, crypto-monnaies). Les principaux risques de blanchiment d’argent dans le secteur du jeu à Maurice sont l’usage massif du cash dans les casinos et paris, le fractionnement des dépôts/retraits pour contourner les seuils, l’encaissement de jetons/tickets sans activité réelle, les paris sportifs arrangés, notamment au horse racing, les jeux en ligne, les crypto-casinos et les plateformes offshore, l’utilisation de prêtenoms, l’exposition aux PEP et les flux transfrontaliers opaques.

Quels sont les prochains défis et améliorations nécessaires pour renforcer la lutte contre le blanchiment d’argent dans le secteur des jeux à Maurice ?

La GRA reconnaît que malgré les réformes récentes, le secteur des jeux à Maurice reste exposé à l’AML/CFT. Les défis sont multiples et concernent à la fois la surveillance, la technologie, la coopération interinstitutionnelle et la culture de conformité. Les prochains défis pour la GRA sont: de réduire le cash et de promouvoir le cashless gaming, d’encadrer strictement les jeux en ligne et les crypto-casinos, de moderniser la surveillance via l’IA et le data mining, d’accroître l’indépendance et la capacité de contrôle de la GRA, de mieux surveiller les PEP, de créer une véritable culture de conformité chez les opérateurs, et de s’aligner en permanence sur les standards de la Financial Action Task Force (FATF) et internationaux. Maurice a déjà été placée sur la liste grise de la FATF (2020–2021). L’amélioration nécessaire sera d’adapter rapidement les législations aux recommandations de la FATF, de renforcer la coopération avec les autorités internationales de régulation du jeu (Royaume-Uni, Malte, Gibraltar) et de développer des mécanismes de reporting comparables aux standards européens (5AMLD, 6AMLD) et des anti-money laundering directives.

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