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Questions à…

Anushka Virahsawmy : «Maintenant que le ‘Domestic Abuse Bill’ est voté, il faut informer le public sur les réalités de la violence»

17 juillet 2026, 18:00

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Anushka Virahsawmy : «Maintenant que le ‘Domestic Abuse Bill’ est voté, il faut informer le public sur les réalités de la violence»

Anushka Virahsawmy, directrice de Gender Links.

Après plus d’une décennie de plaidoyer, l’adoption du «Domestic Abuse Bill» marque une avancée majeure contre les violences domestiques à Maurice. Anushka Virahsawmy de Gender Links y voit l’aboutissement de revendications de longue date, mais ce n’est qu’une première étape : sensibilisation, éducation, formation des professionnels et changement des mentalités restent essentiels pour une réforme efficace.

Le «Domestic Abuse Bill» vient d’être voté au Parlement. Que représente-t-il pour vous et pour Gender Links ?

C’est un moment très important. Cela fait près de 13 ans que Gender Links ainsi que d’autres organisations plaident pour une réforme de la Protection from Domestic Violence Act. Nous estimions que cette loi comportait des lacunes importantes. Il aura fallu beaucoup de temps, de discussions et de persévérance avant d’arriver à ce résultat. Cette nouvelle loi montre qu’il ne faut jamais abandonner une cause lorsque l’on est convaincu qu’elle est juste. Je voudrais ainsi saluer la conviction et la ténacité de la ministre de l’Égalité des genres et du bien-être de la famille, qui s’est investie corps et âme pour que cette loi aboutisse en moins de deux ans après l’avènement du nouveau gouvernement.

Quelles étaient, selon vous, les principales limites de l’ancienne législation ?

L’ancienne loi était beaucoup trop restrictive. Elle se concentrait essentiellement sur les conjoints vivant sous le même toit. Or, la violence domestique ne concerne pas uniquement les couples mariés. Elle peut toucher des partenaires non mariés, des personnes de même sexe vivant ensemble, mais aussi des enfants, des parents, des grandsparents, des frères, des sœurs ou d’autres membres de la famille, qui partagent un même foyer ou sont en relation. Il fallait une définition beaucoup plus large de la réalité familiale.

Cette réforme est donc aussi le résultat d’un long travail de plaidoyer ?

Oui. Nous avons parfois eu l’impression de ne pas être entendus. Nous avons poursuivi notre travail avec les différents gouvernements qui se sont succédé. En parallèle, nous menions également le combat contre le mariage des enfants. En 2018, je suis même allée à Genève pour présenter la situation mauricienne devant des instances internationales, parce que nous avions besoin que cette question soit entendue. Plusieurs années plus tard, nous avons finalement obtenu des changements. Cela montre que les réformes prennent du temps, mais qu’il faut être tenace dans nos convictions.

Le texte introduit notamment la notion de contrôle coercitif. Est-ce une avancée majeure ?

Absolument. La loi reconnaît désormais plusieurs formes de violence : physique, sexuelle, psychologique, économique, numérique, ainsi que le contrôle coercitif – une avancée essentielle ; car menaces, isolement ou abus financiers détruisent tout autant que les coups. Par ailleurs, le féminicide et le viol conjugal, qui deviendront des infractions pénales dans un futur Criminal Code (Amendment) Bill, reconnaîtraient la spécificité des meurtres commis dans un cadre de violence conjugale ou de contrôle coercitif.

La loi suffira-t-elle à mieux protéger les victimes ?

La loi est indispensable, mais elle ne fera pas de miracles. La vraie question est : qu’allons-nous en faire ? Il faudra s’assurer que soit expliqué à la population ce que recouvrent toutes ces formes de violence afin que chacun puisse les reconnaître. Ce travail devra être mené dans les écoles, les entreprises, les organisations non gouvernementales (ONG), les institutions publiques et les médias.

Certaines personnes estiment que cette loi protège essentiellement les femmes. Que leur répondez-vous ?

C’est faux. Le texte protège toutes les personnes victimes de violences, y compris les hommes. Les statistiques montrent que les femmes sont beaucoup plus nombreuses à subir des violences domestiques, mais cela ne signifie pas que les hommes ne peuvent pas en être victimes. Chez Gender Links, nous essayons d’ailleurs de changer notre manière de communiquer. Nous parlons de «personnes victimes de violences» plutôt que de limiter systématiquement le discours aux femmes.

Vous insistez également sur la nécessité de changer le récit autour des victimes. Pourquoi ?

Parce que nous devons les aider à sortir du statut permanent de victime. Nous voulons accompagner les personnes vers leur autonomie. Notre objectif est qu’elles puissent retrouver leur dignité, accéder à un emploi, devenir financièrement indépendantes et reconstruire leur vie. Nous voulons qu’elles puissent se prendre en main et se dire : «Je travaille, je gagne ma vie, je construis mon avenir».

Gender Links gère un centre d’hébergement. Quel rôle joue-t-il dans cet accompagnement ?

Notre Safe Haven Halfway Home existe depuis bientôt neuf ans. Depuis son ouverture, environ 500 personnes – des femmes mais aussi des enfants – y ont été accueillies. Nous ne voulions pas créer uniquement un refuge d’urgence. Nous avons développé un lieu de transition vers l’autonomisation. Les résidentes apprennent à connaître leurs droits, à comprendre les procédures judiciaires, à assurer leur sécurité et surtout à retrouver leur indépendance économique.

Les ordonnances de protection sont-elles suffisamment utilisées ?

Nous encourageons systématiquement les victimes à demander une ordonnance de protection lorsqu’elles y ont droit. Beaucoup ignorent encore son fonctionnement ou les obligations qu’elle implique. Là encore, il y a un important travail d’information à mener. Une ordonnance n’est efficace que si chacun comprend ses droits et ses responsabilités.

Le succès de cette loi dépendrat-il aussi de la police ?

Les policiers jouent un rôle essentiel. Dans notre expérience, la majorité des policiers font correctement leur travail et collaborent efficacement avec les associations. Il existe toutefois des situations où certains agents manquent encore de formation ou d’expérience. Lorsqu’un policier ne maîtrise pas la procédure, nous essayons également de l’accompagner. La formation continue reste donc indispensable pour tous.

Vous estimez que la responsabilité dépasse largement les institutions publiques...

Exactement. On ne peut pas tout attendre du gouvernement, de la police ou du ministère. Les ONG, les employeurs, les écoles, les familles, les médias et chaque citoyen ont un rôle à jouer. Il faut que tout le monde s’approprie cette loi et comprenne qu’il s’agit avant tout d’une question de droits humains.

Quel rôle les médias peuvent-ils jouer dans cette sensibilisation ?

Un rôle fondamental. Les médias peuvent expliquer la loi avec des exemples concrets, produire des articles, des podcasts, des vidéos, donner la parole aux spécialistes et vulgariser les procédures. Plus l’information sera accessible, plus les citoyens comprendront leurs droits. C’est ainsi que la loi pourra réellement produire les changements attendus.

Gender Links a-t-elle participé directement à l’élaboration du «Domestic Abuse Bill» ?

Oui. Nous avons participé aux consultations tout au long du processus. Nous avons notamment plaidé pour une définition plus large des personnes concernées, pour la reconnaissance du viol conjugal, des couples de même sexe vivant ensemble et pour l’intégration du contrôle coercitif dans la loi. Ces propositions reposaient sur notre expérience quotidienne auprès des victimes.

Quel est aujourd’hui votre principal combat ?

Continuer à éduquer la population. Une loi ne suffit pas si les citoyens ne connaissent pas leurs droits. Nous devons former les professionnels, informer les jeunes, les familles et changer les mentalités. C’est seulement à cette condition que cette réforme pourra réellement contribuer à réduire les violences domestiques à Maurice.

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