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À vous qui vous inclinez par nature
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À vous qui vous inclinez par nature
Ce samedi, en écoutant Michel Sardou, j’ai pensé à mon père et à mes autres héros. J’ai pensé à Mᵉ Georges Ng Wong Hing, Senior Attorney, homme exceptionnel qui, malgré lui – et peut-être malgré moi – m’aimait bien. Son courage n’avait d’égal que sa discrétion. Il n’avait nul besoin de donner des leçons sur les principes : il vivait les siens au quotidien en homme de loi, en homme droit.
Moi, je l’aimais tout court. Et je m’en veux aujourd’hui de ne pas avoir répondu plus souvent à ses sollicitations d’écrire – pour ne pas dire de polémiquer. Georges fut sans doute le seul, ma mère mise à part, à regretter le jour où je pris enfin la mesure de ma prétention : celle d’avoir cru que mes opinions pouvaient intéresser les autres.
J’ai aussi pensé à vous, qui vous inclinez par nature. Et, comme Sardou, je me suis posé cette question : «Qu’estce que j’aurais fait, moi ?» Je ne parle pas ici de guerre, mais de capitulation : de ces renoncements ordinaires qui, à force de se répéter, finissent par abîmer nos institutions et notre démocratie. «Qu’estce que j’aurais fait, moi ?»
Moi qui ai reçu mon indépendance en héritage d’un homme qui connaissait le sens des responsabilités et la signification des mots «démission de principe» ; moi qui ai bénéficié de chances que d’autres méritaient davantage, qu’aurais-je fait si l’on m’avait offert une fonction moins pour mes compétences que pour mes relations, mon nom ou ma loyauté ? Aurais-je eu l’honnêteté de reconnaître que je n’étais pas le meilleur candidat ? Aurais-je refusé ? Ou aurais-je accepté en me persuadant que, puisque l’occasion se présentait, j’aurais été bien naïf de la laisser passer ?
Et si j’avais eu les compétences requises, qu’aurais-je fait au premier désaccord avec celui auquel je devais ma nomination ? Aurais-je défendu l’institution que j’étais censé servir ? Aurais-je dit non, au risque de perdre mon poste ? Ou aurais-je découvert, moi aussi, les vertus de la prudence, de la solidarité et de cette prétendue discipline derrière laquelle se réfugient ceux qui ne veulent pas prononcer le véritable mot : soumission ?
J’ai pensé à ces ministres qui, oubliant notre Constitution, inspirée du système de Westminster, contribuent à faire du Premier ministre un monarque en acceptant de se comporter comme ses sujets ; à ces parlementaires qui, au lieu de demander des comptes au gouvernement, courtisent celui qui le dirige dans l’espoir d’entrer un jour dans son Cabinet. Ce qu’ils appellent réalisme, sens de l’État, solidarité gouvernementale ou discipline de parti ressemble fort à une abdication.
Quid de ces hauts fonctionnaires qui oublient que leur loyauté est due à l’État, à la loi et à la continuité du service public – non au parti, ni à ceux qui exercent momentanément le pouvoir ? J’ai alors repensé à mon père recadrant cet ambassadeur libyen qui se croyait autorisé à entrer sans y être invité dans son bureau de Permanent Secretary, comme il le faisait dans ceux de certains ministres de l’époque.
Joseph Hervé Duval fut l’une des premières victimes d’une tradition inaugurée par le gouvernement Mouvement militant mauricien (MMM)– Parti socialiste mauricien (PSM) issu du 60–0 de 1982 : celle qui consiste, après une alternance, à faire payer aux serviteurs de l’État les rancunes du nouveau pouvoir. On parlait de rupture, de changement et d’unité nationale. Ce fut surtout la grande escroquerie du siècle.
J’avais 12 ans et ne voyais que le courage d’un homme. Je n’en comprenais ni les mécanismes ni les calculs. Je n’ai compris que bien plus tard, lorsque certains hauts fonctionnaires sont devenus des agents politiques et les complices de la médiocrité au sommet de l’État.
Je tiens le MMM de Paul Bérenger politiquement responsable du début de cette fin : celle d’une fonction publique qui savait encore se tenir droite. Paul Bérenger s’est si souvent réfugié derrière les prétendues «prérogatives du Premier ministre» pour faire accepter à ses militants les couleuvres qu’il était prêt à avaler, afin de s’accrocher à un pouvoir qu’il a toujours convoité et dont il a fait si peu.
Mais le MMM n’a cependant ni le monopole de cette dérive ni l’exclusivité de cette abdication. Les gouvernements qui se sont succédé ont appris, eux aussi, à préférer l’allégeance à la compétence. Il est désespérant de constater que ceux qui accèdent aux sommets semblent incapables de s’élever au-dessus de leur rancune envers ceux qu’ils viennent de chasser du pouvoir. Comme si gouverner consistait moins à servir le pays qu’à régler ses comptes avec les vaincus.
Et puis un profond malaise m’a saisi en pensant à ces professionnels du droit qui acceptent de siéger aux conseils d’administration de nos institutions, mais se taisent lorsqu’un conseiller du Prime Minister’s Office ou quelque autre nommé politique tire les ficelles avec si peu de discrétion qu’il faut un talent certain pour ne pas les voir.
J’ai pensé à sir Gaëtan Duval, QC, qui assumait d’être un homme de pouvoir, mais qui m’a montré que l’on pouvait rester avocat en toutes circonstances.
Lui que la gauche bien-pensante – celle qui s’était arrogé le monopole de la vertu – a diabolisé parce que son panache lui faisait de l’ombre. Cette gauche, toujours prompte à donner des leçons, qui se prétend anticonformiste dans l’opposition, puis découvre les vertus de la discipline et du silence dès qu’elle approche du pouvoir.
Par déformation professionnelle, j’ai souvent tendance à vouloir justifier l’injustifiable. Mais je ne trouve aucune circonstance atténuante à ceux qui oublient que leur formation juridique leur impose une vigilance particulière envers la légalité, l’indépendance des institutions et la protection de l’État de droit.
«Qu’est-ce que j’aurais fait, moi ?» Je voudrais croire que j’aurais eu le courage de démissionner, que je n’aurais pas conservé le titre après avoir renoncé à la fonction. Mais je n’en sais rien. À vous qui vous inclinez par nature, je souhaite malgré tout que vous finissiez debout.
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