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Dominique de Font-Réaulx : «Le musée, c’est un des fondements de notre démocratie»

10 août 2026, 19:00

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Dominique de Font-Réaulx : «Le musée, c’est un des fondements de notre démocratie»

Dominique de Font-Réaulx, conservatrice générale du patrimoine au musée du Louvre, chargée de mission auprès du président du musée. Photo : Aline Groëme-Harmon.

Le mardi 4 août, le Musée national d’histoire à Mahébourg a reçu la visite de Dominique de Font-Réaulx, mandatée par le musée du Louvre. Cette mission s’inscrit dans le cadre de la rénovation du musée de Mahébourg, suite à la Déclaration d’intention signée par le ministère des Arts et de la culture, l’ambassade de France, Business Mauritius et SOS Patrimoine en péril, dont la mise en oeuvre est menée par Expertise France.

Aujourd’hui, c’était votre toute première visite au musée de Mahébourg. Partagez votre regard neuf sur ce lieu chargé d’histoire.

On ne voit plus les œuvres (NdlR, le musée de Mahébourg est fermé pour rénovation depuis le 15 décembre 2025. Les collections ont été déplacées). Il m’est apparu comme un endroit qui a une âme, une véritable singularité. J’ai eu le sentiment de me retrouver au cœur d’une histoire mauricienne faite d’immigration et de colonisations successives. Cette impression a été renforcée quand l’un des historiens qui nous accompagnait (NdlR, Sada Reddi) m’a dit que pendant très longtemps, la longue allée devant le musée se prolongeait jusqu’à la mer. C’est un point essentiel : l’inclusion de l’ensemble du musée dans son territoire et dans son histoire.

Pourtant, le musée semble en retrait de Mahébourg. Il y a beaucoup d’éléments liés au musée dans la ville de Mahébourg.

On parle de Maurice d’hier, au moment de l’occupation française, puis britannique, mais on parle aussi de Maurice aujourd’hui, un lieu cosmopolite, ouvert sur l’Afrique, l’Asie, l’Europe. J’ai été très sensible à ça. L’esprit des lieux est très fort, très émouvant.

C’est un musée qui parle de bataille navale. Il y a un dialogue à établir avec les batailles actuelles ?

En écoutant les personnes présentes, j’ai retenu combien s’est joué ici une sorte de succession heureuse. L’occupation britannique n’a pas effacé la période française.

Ce que je trouve plus intéressant, c’est de montrer la manière dont Maurice s’est fondée, à la croisée de beaucoup d’éléments. Quand j’ai demandé au directeur de musée ce qu’il avait envie de faire, il m’a dit : préserver cette histoire nationale pour la transmettre aux jeunes générations. Je trouve ça formidable.

Dans cette volonté de transmettre une histoire nationale, comment intègret-on les morceaux d’épaves (dont celle du «Saint-Géran») par exemple ?

Il faut vraiment y réfléchir et discuter avec nos collègues mauriciens. Est-ce qu’il faut respecter ce qui a été fait auparavant ?

Les personnes rencontrées ont beaucoup insisté sur deux points : le lien avec l’artisanat, l’accueil et la médiation. Aujourd’hui, pour des raisons de moyens, il n’y a rien du tout. Il y a des gardiens dans chacune des salles, c’est tout. Il y a parfois des panneaux et surtout des cartels, rien d’autre. Il y a vraiment beaucoup de choses à creuser. Ce qui m’a aussi été dit, que je trouve passionnant et qui rejoint complètement des choses qu’on a pu faire au Louvre-Lens sur lequel j’ai beaucoup travaillé, c’est de questionner les habitants, recueillir les histoires, les imaginaires.

Pour les faire entrer dans le musée ?

Pendant la rénovation, on pourrait avoir des groupes de personnes, à qui on soumettrait des projets.

Quels profils et quelles compétences ?

C’est pas des experts, c’est des citoyens. Leur rôle serait d’échanger. On fait beaucoup ça maintenant. On les réunit une, deux, trois fois par an, le temps qu’il faut. On leur soumet des projets, on les fait réagir. Est-ce qu’il faut appeler telle salle plutôt bataille ou combat naval ? Ces focus groups servent à être ancrés, à repréciser. Cela ne veut pas dire que la décision finale ne revient pas au directeur du musée, mais cela lui permet de prendre cette décision en ayant ces échanges en tête.

À propos de la scénographie des musées, vous utilisez le terme «spectacle». Le spectacle au musée de Mahébourg serait... ?

C’est aussi respecter très profondément ce lieu. J’ai été très frappée par la beauté des parquets, des charpentes, des élévations. La scénographie doit tirer parti de tous ces éléments. Il ne faudrait surtout pas qu’elle les masque. Il y a besoin d’un espace d’accueil, d’éléments pour monter à l’étage…

Autre que l’escalier en colimaçon ?

C’est pas prudent. On en parlera avec les différents acteurs. Il faudra un éclairage qui soit à la hauteur, parce qu’aujourd’hui, il n’est pas compatible. Mais ce sera une scénographie la plus inclusive et la plus respectueuse possible de ce lieu. Il faut étendre la réflexion muséographique au jardin. C’est essentiel.

Quand on sort du Louvre, qu’on arrive à Mahébourg, ça fait un choc ?

Non, je travaille depuis longtemps sur des projets locaux, territoriaux. J’ai eu l’occasion de travailler au Louvre-Lens, au musée Bonnat-Helleu à Bayonne pour la rénovation et ensuite pour l’exposition. Je suis allée en Guadeloupe pour rencontrer nos collègues du Mémorial ACTe. Je ne fais pas de comparaison. Cela n’aurait pas de sens. Ce que j’aime dans l’idée de musée, c’est son universalité, quelque chose qui est à la fois inscrit dans un territoire, mais qui en même temps parle à tout le monde. C’est ça la magie du musée. Les questions d’échelle importent peu. Ce qui m’intéresse, c’est de retrouver la singularité de chacun des musées. Pour le coup, à Mahébourg, elle est très présente. Il faut se dire qu’on fait tout ça pour un public. C’est ce qui m’a intéressée quand le directeur du musée m’a dit que ce qu’il voulait avant tout, c’était transmettre à un public mauricien, jeune et moins jeune. Un musée, bien sûr, aussi pour les touristes.

Faire entrer les nouvelles technologies dans ce musée, est-ce souhaitable ?

On en a parlé. Je n’en suis pas certaine. La présentation parallèle des œuvres et des nouvelles technologies, cela ne fonctionne pas très bien. Cela peut dénaturer les œuvres ou, au contraire, les œuvres peuvent rendre les technologies obsolètes. En revanche, je crois beaucoup aux nouvelles technologies pour préparer la visite et pour le suivi de visite. C’est plutôt réfléchir à un audioguide, à un site internet dédié.

Il faut absolument résister à une modernisation à tout prix. Parfois, ce qui est moderne est très vite daté. Il faut trouver une modernité juste par rapport au musée de Mahébourg. C’est justement son histoire d’ouverture sur son territoire et sur le monde.

On a tellement envie d’avoir cette joie d’être dans cet espace préservé, auquel j’associe le jardin. Il y a certainement quelque chose à rendre plus vivant dans la manière d’incarner l’histoire. C’est là aussi où la collecte de traditions orales pourra beaucoup apporter.

Votre mission s’échelonne sur combien de temps ?

Dans le travail confié au musée du Louvre, il n’y aura pas forcément que moi. D’autres de mes collègues peuvent venir. On a jusqu’à la fin de l’année. Les deux points à développer le plus, c’est tout l’enjeu de la médiation avec le public et l’inscription dans un territoire.

En disant aux responsables qu’il faut se battre pour trouver les fonds ?

J’ai été très honorée d’être reçue dès mon premier jour par le ministre (NdlR, des Arts et de la culture, Mahen Gondeea). Je l’ai trouvé très impliqué. Le président du Mauritius Museums Council était toute la journée avec nous. C’est des signes assez forts. Le musée, c’est toujours une chose politique. À partir du moment où le politique s’en empare, on a des chances que ça puisse fonctionner.

«Le musée est une chose politique». Qu’entendez-vous par là ?

La fondation de ce qu’on a appelé le Muséum central des arts (NdlR, inauguré le 10 août 1793) qui est aujourd’hui le musée du Louvre, c’est un fondement de la démocratie. Le fait de rendre disponible à toutes et à tous, quel que soit son âge, quelle que soit son origine, les chefs-d’œuvre de l’humanité, c’est ça le geste du musée. C’est un geste révolutionnaire au sens premier du terme.

Parfois, on se dit : le musée, c’est un peu vieux, c’est un peu ceci, c’est un peu cela. Mais le musée, c’est un des fondements de notre démocratie actuelle. Je ne donnerai pas de noms, mais il y a certains gouvernements qui, quand ils veulent attaquer, attaquent le musée. Un musée, c’est l’institution qui fait le lien entre hier, aujourd’hui et demain. C’est un lieu inscrit dans le territoire sur le temps long. Cela veut dire que vous êtes forcément partie prenante de l’histoire et de l’évolution de ce territoire, donc, celui de la communauté.

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