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Violence et réhabilitation

Le cas Adriano

2 octobre 2026, 08:40

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Il y a des faits divers que l’on lit, que l’on commente, puis que l’on finit par oublier. Puis, il y en a d’autres qui nous arrêtent net, parce qu’ils viennent toucher quelque chose de profondément humain en nous. La mort du petit Adriano, âgé de seulement sept mois, fait partie de ceux-là. Comme beaucoup de Mauriciens, ma première réaction a été la colère et l’incompréhension. Comment un père aurait-il pu faire cela à son propre enfant ? Comment aurait-il pu s’en prendre à un bébé, à un petit être sans défense, qui dépend justement des adultes pour être protégé ?

Autour de moi, les réactions ont fusé : «Il faut le pendre» ; «il faut le torturer» ; «il mérite de souffrir». Peut-on vraiment reprocher aux gens cette colère devant un acte aussi terrible ? Soyons sincères : si Adriano avait été notre enfant, notre petitfils ou notre neveu, aurions-nous été capables, à cet instant-là, de parler de dignité humaine, de santé mentale ou de réhabilitation ? Je n’en suis pas certain. Mais une fois notre colère exprimée, que faisons-nous ? Si nous voulons éviter qu’un autre enfant connaisse un jour le même sort, nous ne pouvons pas nous arrêter à l’horreur de l’acte. Il faut aussi tenter de comprendre comment un être humain peut en arriver là, même si comprendre ne signifie pas excuser.

En psychologie, j’utilise souvent l’image de l’iceberg pour parler du comportement humain. Au-dessus de l’eau se trouve la petite partie que nous voyons. Imaginons qu’elle représente 10 % de l’ensemble : nos comportements, nos paroles, nos réactions et nos actes. C’est cette partie que les autres voient et jugent. Et, lorsqu’une infraction est commise, c’est naturellement elle que la société condamne. Mais il reste tout ce qui se trouve sous l’eau et que nous ne voyons pas immédiatement : notre histoire de vie, notre enfance, nos souffrances, nos émotions, nos traumatismes, nos frustrations, nos échecs, nos relations familiales, nos sentiments de rejet ou d’abandon, notre manière de gérer la colère et la souffrance.

Cet iceberg chez chacun de nous

Évidemment, une enfance difficile n’excuse jamais la violence. La pauvreté ne conduit pas automatiquement à la délinquance. Grandir dans une famille dysfonctionnelle ne signifie pas que l’on deviendra criminel. De la même manière, souffrir d’un trouble psychiatrique ne signifie pas être violent ou dangereux. Mais nous savons également que notre histoire, notre environnement et nos vulnérabilités participent à la construction de nos comportements. C’est pourquoi, devant ce qui est arrivé à Adriano, nous devons regarder la pointe de l’iceberg, aussi insoutenable soit-elle. Mais, si nous voulons réellement agir en matière de prévention, nous devons aussi nous intéresser à ce qui se trouve en dessous. C’est alors que certaines questions se posent…

On parle beaucoup de drogue à Maurice. À juste titre. Mais peut-être devrions-nous parfois nous demander ce qui précédait la consommation. Chez certaines personnes, les premières consommations s’inscrivent dans une trajectoire déjà fragilisée : difficultés familiales, violence, négligence, ruptures affectives, échec ou décrochage scolaire, exclusion, précarité, souffrance psychologique, fréquentations à risque. Les parents et les figures d’attachement constituent les premiers repères de la sécurité émotionnelle d’un enfant. Lorsque ces repères sont fragilisés, cela ne détermine évidemment pas son avenir. Mais lorsque les vulnérabilités commencent à s’accumuler, certains parcours deviennent plus difficiles.

Puis survient parfois la première consommation. Pendant un temps, la substance peut donner l’illusion d’une échappatoire. On pense moins, certaines souffrances s’atténuent, on oublie temporairement ses problèmes ou on trouve un sentiment d’appartenance au sein d’un groupe. Alors on recommence. C’est là que les choses se complexifient : la consommation ne survient pas toujours seule. Elle peut se greffer sur une souffrance psychologique ou un trouble psychiatrique déjà présent ; ou contribuer à aggraver l’un ou l’autre. C’est notamment ce que la psychiatrie désigne par la notion de comorbidité : une même personne peut présenter à la fois un trouble lié à la consommation de substances et un trouble psychologique ou psychiatrique.

La relation entre les deux n’est pas toujours simple. La drogue peut aggraver une vulnérabilité préexistante. Chez certaines personnes, certaines substances, notamment les cannabinoïdes de synthèse, peuvent être associées à des manifestations psychiatriques sévères : hallucinations, idées délirantes, paranoïa ou épisodes psychotiques. Inversement, une personne en souffrance psychologique peut chercher dans la consommation une forme d’échappatoire ou d’automédication.

Dans le cas qui nous préoccupe, il a été rapporté que le suspect aurait affirmé avoir entendu des voix et avoir perçu son bébé comme un «démon» qu’il fallait éliminer. J’ai entendu autour de moi : «Il ment. Il cherche une excuse.» Peut-être… Mais nous n’en savons rien. C’est justement le rôle de l’évaluation p s y c h i a t r i q u e , psychologique et de l’enquête de tenter de l’établir. Quel était son état mental au moment des faits ? Était-il sous l’influence d’une substance ? Existait-il un trouble psychiatrique ? Avait-il déjà présenté de tels symptômes auparavant ? Ou s’agit-il effectivement d’un discours construit après les faits ? Poser ces questions ne retire absolument rien à la gravité de l’acte. Comprendre n’est pas excuser ; et diagnostiquer n’est pas pardonner !

«La prison ne fonctionne pas»

Mais une autre information m’interpelle : cet homme serait déjà passé plusieurs fois par la case prison. Il faut alors nous arrêter un instant sur les… chiffres ! Or, les chiffres officiels de Statistics Mauritius sont préoccupants. En 2025, 5 597 adultes condamnés ont été emprisonnés. Parmi eux, 4 165, soit 74,4 %, l’avaient déjà été auparavant. Ce chiffre doit être utilisé correctement. Il ne signifie pas que 74,4 % des personnes libérées retournent en prison dans l’année.

Statistics Mauritius parle de personnes ayant déjà été incarcérées dans le passé, indépendamment de la période d’observation. Mais cela représente tout de même près de trois adultes condamnés admis en prison sur quatre. Je ne pense pas que ces chiffres permettent simplement d’affirmer que «la prison ne fonctionne pas». Ce serait trop facile. Mais je pense qu’ils nous donnent le droit de poser une question : que se passe-t-il entre la première incarcération et la suivante ? Pourquoi mettons-nous quelqu’un en prison ? Pour le punir, certainement ; pour protéger la société, évidemment.

Mais la grande majorité des détenus finiront un jour par sortir. Dès lors, une autre question se pose : dans quel état voulons-nous qu’ils reviennent parmi nous ? Avec la même dépendance ? Les mêmes difficultés psychologiques ? La même absence de perspectives ? Ou avec davantage de ressources pour retrouver une place dans la société ? Les Nelson Mandela Rules des Nations unies rappellent d’ailleurs que l’emprisonnement doit aussi viser à réduire la récidive et favoriser la réinsertion. La réhabilitation n’est donc pas une faveur faite au détenu. Elle est aussi une manière de protéger la société.

C’est là que je reviens au cas d’Adriano. Si le suspect a effectivement connu plusieurs incarcérations et avait des problèmes de consommation, qu’avions-nous appris de lui lors de ses précédents passages ? Sa consommation avait-elle été évaluée ? Avait-il bénéficié d’une prise en charge ? Son état psychologique ou psychiatrique avait-il été exploré ? Avait-il déjà présenté des comportements inquiétants, des hallucinations, des idées délirantes ou d’autres signes de détresse psychique ? Et lorsqu’il est sorti de prison, y a-t-il eu un suivi ?

Je ne connais pas les réponses à ces questions et je ne veux surtout pas les inventer. Mais je pense que nous devons les poser. Il serait tout aussi facile de pointer du doigt les officiers de prison et de leur demander pourquoi ils n’ont pas «réhabilité» cette personne. Là encore, méfions-nous des raccourcis. Un officier de prison n’est ni psychiatre, ni psychologue, ni addictologue, ni travailleur social. Mais il est souvent en contact quotidien avec le détenu. Il peut être parmi les premiers à constater qu’une personne change brutalement de comportement : s’isole, parle seule, devient particulièrement méfiante ou agressive, ou semble progressivement perdre pied. D’où l’importance de sa formation.

Cette année, à travers la National Preventive Mechanism Division de la National Human Rights Commission (NHRC), nous avons justement commencé à dispenser des formations aux officiers de prison dans cette perspective. Il ne s’agit évidemment pas de leur apprendre à poser des diagnostics, mais de les aider à mieux comprendre certaines vulnérabilités ; à reconnaître les signes qui doivent alerter ; et surtout à savoir vers qui orienter la personne.

Mais les former ne suffira pas. Si un officier repère un détenu qui semble en détresse psychologique ou présente des symptômes psychiatriques, il faut que quelqu’un puisse prendre le relais. Psychologue, psychiatre, médecin, travailleur social, professionnel des addictions : la réhabilitation ne peut pas reposer sur les seules épaules du personnel pénitentiaire. Et elle ne peut surtout pas s’arrêter le jour où la porte de la prison s’ouvre.

Car si quelqu’un retrouve exactement les mêmes difficultés, les mêmes fréquentations, la même consommation, la même précarité et aucun suivi, qu’avons-nous réellement changé ? La sortie devrait être préparée et la continuité des soins devrait être organisée. Les services de santé, les services sociaux, les structures spécialisées, les ONG, les familles et la communauté ont également leur rôle à jouer. La réhabilitation n’est pas uniquement l’affaire de la prison. Elle est l’affaire de toute une société.

La prévention nous oblige à regarder avant

Et si nous avions raté quelque chose ? C’est peut-être la question la plus inconfortable. Quand un drame survient, nous regardons le moment où tout a basculé. La prévention nous oblige à regarder avant : avant le couteau fatal. Avant les voix alléguées. Avant ce dimanche tragique ! Y avait-il des signes de détresse ? Une consommation problématique ? Des troubles du comportement ? Une famille en difficulté ? Des violences ? Des passages répétés devant la justice ? Des incarcérations successives ? Y a-t-il eu, quelque part dans ce parcours, une occasion d’intervenir autrement ?

Peut-être que non. Peut-être que certains signes n’existaient pas. Peut-être que des professionnels sont intervenus. Peut-être que ce drame était impossible à prévoir. Mais il faut vérifier ces hypothèses. Car la prévention consiste précisément à rechercher ce qui aurait pu être vu ou fait avant ; et non à chercher des responsabilités, une fois le drame survenu. La justice devra maintenant établir les faits et les responsabilités. L’état mental du suspect devra être évalué. La place éventuelle de la consommation de substances devra être examinée.

Mais derrière toutes ces questions, il ne faudrait surtout pas oublier l’essentiel : un bébé de sept mois est mort. Adriano. Notre colère est légitime. Notre besoin de justice aussi. Mais notre colère ne ramènera pas Adriano. Alors peut-être devons-nous nous poser une autre question, beaucoup plus difficile : notre système pénitentiaire est-il suffisamment tourné vers la réhabilitation ? Repérons-nous assez tôt les problèmes de santé mentale et d’addiction ? Disposons-nous des ressources nécessaires ? Préparons-nous suffisamment la sortie et la réinsertion ? Et lorsqu’une personne traverse plusieurs fois nos systèmes judiciaire, pénitentiaire, sanitaire ou social, parvenons-nous à relier les différents fragments de son histoire ?

Revenons finalement à notre iceberg. La pointe nous montre ce qui s’est passé. Elle est terrible et la justice devra s’en saisir. Mais si nous voulons prévenir, nous devons aussi avoir le courage de regarder sous l’eau. Pas pour trouver des excuses à l’inexcusable. Pour comprendre ce que nous aurions peut-être pu voir plus tôt. Et surtout pour nous demander ce que nous devons changer aujourd’hui afin qu’un autre petit ange, un autre Adriano, ne connaisse jamais le même destin.

Vijay Ramanjooloo, membre de la National Preventive Mechanism Division, de la Commission des Droits de l'homme.

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