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Gérard Sullivan : «J’ai choisi l’audiovisuel car c’est la seule manière de réunir les différentes cultures mauriciennes»

23 août 2025, 17:00

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Gérard Sullivan : «J’ai choisi l’audiovisuel car c’est la seule manière de réunir les différentes cultures mauriciennes»

Gérard Sullivan, prêtre et metteur en scène à succès. (Photos : Beekash Roopun)

Août pour Gérard Sullivan, prêtre charismatique et metteur en scène à succès, marque deux anniversaires : ses 84 ans et ses 55 ans de sacerdoce. Si l’heure n’est pas à la retraite, qui est pour lui synonyme de mort, il a décidé de ralentir la cadence et ne plus être rattaché à une paroisse, tout en prêtant main forte en week-end à sa paroisse natale de Vacoas. Et au niveau de la mise en scène, il passe la main à Adeline Forget et à son fils Yann Erasmus. Il nous accorde une interview-bilan, à l’aube d’une nouvelle page qu’il s’apprête à écrire.

? Cinquante-cinq ans de sacerdoce, c’est long. Cela vous est venu comment la prêtrise ?

C’est très curieux. Depuis l’enfance, les gens disaient que j’avais une tête de prêtre et que j’allais entrer au séminaire. J’avais dix-11 ans quand la sœur Assunta à Vacoas m’a pris le visage entre les mains et m’a dit : ‘Est-ce que tu voudrais être prêtre ?’ Et elle m’a donné les tableaux vivants à faire avec Jésus le Sacré Cœur et c’est comme cela que ça a commencé. J’ai répliqué ‘oui’ car à dix ans, cela n’engage personne. Le problème est que lorsque je suis devenu prêtre, on a dit : avec la tête qu’il a, il ne va pas rester. Comme quoi, l’opinion publique… J’étais tellement en réaction contre le fait que l’on dise que j’allais être prêtre qu’en grandissant, à la fin de mes études scientifiques au collège du St Esprit, j’ai décidé d’aller faire l’Ecole d’Agriculture. C’était pour une sécurité matérielle car l’industrie sucrière payait bien. J’ai donc choisi ce créneau. J’ai passé trois ans à étudier l’agronomie et la technologie avant d’être employé comme chimiste au laboratoire de Médine. J’analysais les jus de canne pour connaître le contenu de sucre, des champs, Casela, Cascavelle étaient mon territoire agricole. J’étais censé faire un an mais une fois dedans, au bout de six mois, je me suis rendu compte que cela ne collait pas.

? Qu’est-ce qui ne vous plaisait pas dans ce travail ?

J’avais 20 ans, un salaire très sécurisant mais je ne me voyais pas m’asseoir à longueur de journée dans un bureau. Curieusement, plusieurs cadres de Médine venaient prendre une tasse de thé avec moi et me racontaient leur vie. J’ignore pourquoi mais je me rendais compte que ces conversations étaient très intéressantes. La coïncidence a voulu que j’habite Vacoas et que je rencontre le nouveau vicaire de la paroisse Notre Dame de La Visitation, le père Robert Dalais. D’emblée, je l’ai prévenu : ‘Ne me dites surtout pas que j’ai une tête de prêtre et que je vais entrer au séminaire.’ Il a été très intelligent. Il m’a invité à venir faire des activités avec lui. C’était aller rencontrer des gens, s’occuper d’eux, comprendre leur misère et essayer de les aider. Au bout de quelques mois, je me suis rendu compte que ce qu’il faisait m’intéressait. J’ai trouvé cela passionnant. Et c’est là qu’au bout de six mois, j’ai été voir l’évêque, Mgr Liston, et je lui ai dit que je voulais entrer au séminaire.

? Vous auriez pu faire la même chose en tant que laïc ?

A l’époque, être prêtre c’était une façon d’agir, de vivre et les laïcs n’étaient pas engagés comme aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est avec le manque de prêtres que les laïcs ont pris des responsabilités dans l’église.

? Etiez-vous conscient de tout ce que la prêtrise comportait ?

Non, au départ, je ne l’étais pas. Une coïncidence heureuse a voulu que ce fût l’année de la vente record du sucre sur le marché mondial. J’avais travaillé un an et j’ai eu deux ans de salaire. Ce qui m’a permis de refaire la maison de mes parents et de leur offrir cela en cadeau en partant pour le séminaire. L’histoire de ne pas avoir de famille, c’est bien après que c’est venu.

? Vous avez quitté Maurice quand ?

Le 15 juin 1964. Je suis parti d’abord pour faire quelques mois à Paris et ensuite rejoindre mes confrères mauriciens qui étaient au séminaire à Angers, notamment Yvan Martial, Robert Fleurot. Mais mes supérieurs m’ont orienté vers Paris où je me suis retrouvé seul. Au début, j’étais déprimé à cette idée mais après, ce qui était formidable, c’est que je n’avais pas les étiquettes que j’avais à Maurice où l’on me critiquait parce que je n’étais pas sportif et que je faisais du théâtre. A Paris, j’ai découvert des tas de possibilités, des tas de passions. Paris m’a fait découvrir que je pouvais être prêtre en restant moi-même. A l’époque, lorsque vous êtes prêtre, vous quittez tout, vous êtes habillé avec un col romain ou en soutane avec un chapelet dans une main et le bréviaire dans l’autre.

? Etre prêtre tout en restant vous-même signifiait quoi ?

C’était continuer à penser, à vivre des choses que j’avais dans le cœur et dans la tête. Etant à Paris, j’ai connu les années chaudes, mai 68. J’ai vu tout un pan de la société bien établie, bien enracinée, qui s’écroulait avec la contestation et l’interdiction d’interdire. Au début, je l’ai vécu un peu choqué et puis, je me suis rendu compte que ça m’obligeait à me poser des questions auxquelles je ne pensais pas avant. Etre à Paris m’a obligé à penser, à réfléchir, à vivre d’une manière complètement autonome et différente des structures et des courants traditionnels.

? Par exemple ?

Je me préparais à être prêtre à la fin du Concile Vatican II qui comportait déjà énormément de remises en question de l’église traditionnelle que j’avais connue. Si bien que lorsque je suis parti de Maurice, j’avais un certain modèle de prêtre dans la tête et à Paris, j’ai découvert qu’il y avait d’autres modèles de prêtres qui se présentaient à moi, c’est-à-dire avec une plus grande liberté, une plus grande capacité de contester l’autorité ecclésiale. Et là-dessus est venu se greffer mai 68 et à Maurice, c’était l’indépendance.

? Vous avez aimé les études au séminaire ?

Au fur et à mesure oui. Elles n’avaient rien de scientifiques mais elles me passionnaient car je découvrais les relations humaines, la théologie, l’étude de la Bible, la découverte d’un nouveau visage du Christ et plein d’autres choses nouvelles. Après six ans d’études au séminaire, j’ai été ordonné prêtre en 1970 et je suis reparti faire un an de licence en théologie pour revenir pour de bon à Maurice en 1971. J’ai eu la chance d’avoir comme évêque Mgr Jean Margéot. On se parlait lorsqu’il venait à Paris pour le Concile Vatican II et il voulait savoir ce que je ferai à Maurice. Je lui ai raconté mon parcours à Paris.

? Aviez-vous la possibilité de découvrir la vie culturelle à Paris ?

J’ai vécu au cinéma et au théâtre. Avant c’était impensable. Les prêtres étaient en soutane et sortaient trois par trois. Un séminariste n’était jamais seul quand il sortait à Paris et il n’avait pas le droit d’inviter un collègue à prendre un café dans sa chambre. Il fallait se parler sur le seuil de la chambre. Je n’ai pas connu cela. Le Concile Vatican II a chamboulé tout cela et la communication avait complètement changé à l’intérieur du séminaire et hors de ce lieu. Mgr Margéot m’a dit une phrase qui m’a profondément marqué : ‘Je comprends ce que tu veux faire mais il faut que tu saches une chose : les gens à Maurice n’ont pas changé comme tu le crois et ils vont te le faire payer très cher mais je suis là et je t’aiderai.’

? Que vouliez-vous faire ?

Cette nouvelle vie, cette nouvelle manière d’être prêtre, plus de col romain, plus de soutane. Les gens ne le comprenaient pas à l’époque. On me disait que j’avais honte d’être prêtre, que je cachais le fait d’être prêtre car je n’étais pas habillé comme un prêtre. Et moi je disais : je n’ai pas honte mais je veux que les gens découvrent que je suis prêtre quand je parle avec eux et non pas de loin. Et c’est très curieux, j’ai passé mon temps à vivre hors de la cure et de la paroisse avec la radio, la télévision et le théâtre. Et curieusement, 50 ans après, c’est le Pape François qui me donne raison quand il vient dire : ‘Sortez de vos cures, de vos sacristies, allez à la périphérie, allez rencontrer les gens là où ils sont. Moi, 50 ans avant, je vivais cela mais je n’avais pas les mots pour le dire. Mgr Margéot l’avait compris.

? Les gens vous l’ont-ils fait payer ?

Bien sûr. Au tout début, quand je n’étais pas un prêtre comme les autres, certains l’exprimaient ouvertement alors que d’autres se cachaient derrière des lettres anonymes. Mgr Margéot en recevait aussi à mon sujet. Il les mettait dans une petite enveloppe qu’il m’envoyait avec une petite carte qui disant : ‘Mets cela dans tes archives, ça servira un jour pour ta canonisation.’ J’avais fait deux ans à la paroisse de St Hélène quand Mgr Margéot m’a demandé d’aller à Ste Thérèse avec le père Noël Koenig. Ste Thérèse était la paroisse de référence. Le père Koenig qui était au courant de tout ce que je vivais parce que je ‘braconnais’ beaucoup sur son territoire, m’a reçu avec beaucoup de réticences.

? On vous trouvait trop révolutionnaire ?

Aujourd’hui, on utilise cette formule mais avant, on disait que j’avais honte d’être prêtre, que je ne m’habillais pas comme un prêtre, que je n’avais pas le vocabulaire des prêtres. En voiture, à l’époque, les prêtres ne prenaient jamais des passagères à côté d’eux. Moi, quand j’ai commencé à conduire, les passagères s’asseyaient sur le siège avant à côté de moi. Autant de choses qui étaient impensables à l’époque. Le père Koenig était au courant de tout cela et lors de la rencontre, il a commencé à me lister les choses que je ne devrais pas faire en étant à Ste Thérèse. J’ai souri et après 20 minutes, je lui ai dit : ‘Si je comprends bien, vous me demandez non pas d’arrêter de faire toutes ces choses-là mais d’arrêter d’être qui je suis et ça, je ne peux pas.’ Il a été très intelligent et m’a dit : ‘Nous irons voir Mgr Margéot pour lui parler de notre conversation.’ Puis, il s’est ravisé et m’a dit d’aller le voir et lui rapporter notre conversation. J’ai été voir Mgr Margéot le lendemain et j’ai évoqué cette conversation difficile avec le père Koenig. Il a eu la deuxième phrase qui a marqué ma vie de prêtre. Il m’a dit qu’il voulait que j’aille à Ste Thérèse car il tenait à ce que les gens voient qu’il y a une autre manière d’être prêtre à Maurice. Ces deux phrases m’ont enraciné dans le type de prêtre que je voulais être dans l’Eglise après le Concile Vatican II. Mgr Margéot m’a permis de faire des choses qu’aucun autre évêque n’aurait permis aucune part dans le monde. Cela m’a été confirmé par Claude-Michel Schönberg, celui qui a fait la comédie musicale Les Misérables. Il m’a dit qu’il n’avait jamais vu un curé metteur en scène et jusqu’à aujourd’hui, c’est très étonnant pour lui.

? Vous avez officié dans combien de paroisses ?

Dans six paroisses, Ste Hélène, Ste Thérèse, Vacoas, Mahébourg, St Pierre et Rose-Hill.

? Que retenez-vous de toutes ces années de prêtrise ?

C’est un étonnement et un émerveillement permanent. Le fil conducteur de tout cela c’est la confiance que les gens qui m’ont formé ont eu en moi, la confiance que mon évêque a eu en moi et la confiance que beaucoup de paroissiens m’ont fait en me soutenant de leur amitié et de leur approbation. Cette confiance m’a encouragé à rester debout. Mais l’émerveillement et l’étonnement je l’ai ressenti dans chaque étape de la route. J’avais planifié mes études à l’école d’Agriculture, mon travail à Médine, et ça ne s’est pas passé comme je le voulais car un an après, je quittais Médine, j’abandonnais mes années de formation. Je voulais aller au séminaire mais je voulais être avec mes amis mauriciens. Mais je me suis retrouvé seul à Paris. Cela ne s’est pas passé comme je le voulais. Ensuite ça été le retour à Maurice. Je savais ce que je voulais faire et l’évêque l’avait compris aussi mais être simplement rattaché à une paroisse n’était pas le genre de sacerdoce que je voulais car très vite, je me suis engagé dans la radio et la télévision. J’ai accepté d’aller à Ste Thérèse parce que c’était plus près de la MBC. Je n’avais pas planifié d’entrer au séminaire pour faire de la radio et du théâtre mais c’est pourtant cela que j’ai fait. Ce sont les plans de Dieu. Tout ce que j’ai voulu contrôler, planifier, ne s’est jamais passé comme je le voulais. Et ce qui est fantastique c’est quand j’ai fini par accepter les choses que je ne voulais pas faire, un peu poussé par mon évêque, cela m’a ouvert des perspectives que je n’aurais jamais imaginées avec les petites constructions, les petites planifications mesquines que j’avais pour moi à l’époque.

? Vous dites ‘mesquines’ ?

Tout à fait par rapport à l’immensité de ce que j’ai vécu, cela me paraît petit, mesquin, étroit. C’est là que je parle d’étonnement et d’émerveillement. Quand avec recul, je regarde mes 55 ans de sacerdoce, cela n’a rien à voir avec ce que j’imaginais au début quand je suis rentré au séminaire.

? Il y a eu des périodes difficiles ?

Les lettres anonymes quand je suis rentré. Les gens m’ont bombardé. Moi je voudrais vivre autre chose mais ils ne le comprenaient pas. Quand on me sort verbalement des phrases assassines, cela me démolit. C’était surtout ça le plus difficile. Heureusement que derrière toutes ces phrases, j’avais l’approbation de l’évêque.

? Cela a duré combien de temps ces critiques acerbes ?

Durant mes dix premières années de sacerdoce, lorsque je faisais de la radio, du théâtre, les gens disaient que j’étais un prêtre dévoyé qui allait faire son clown sur les scènes de théâtre. Jusqu’au moment où j’ai fait La Passion du Christ : Un Homme parmi les autres à La Citadelle, l’impact a été formidable. Et après on m’a demandé de mettre en scène la version originale de Joseph and his technicolor dreamcoat au collège de Lorette de Curepipe avec sister Nora. C’est à partir de là qu’on a reconnu mes talents de metteur en scène, qu’on a découvert mes compétences audiovisuelles, que l’on m’a pris comme quelqu’un de sérieux qui peut faire passer l’Evangile par le théâtre. J’ai choisi l’audiovisuel car c’est la seule manière de travailler et de mettre toutes les différentes cultures mauriciennes ensemble, de créer des ponts parce qu’à Maurice, à l’époque, toutes les cultures étaient cloisonnées, divisées. Pour moi, Joseph a été l’occasion de réunir toutes ces cultures. Pour moi, dans cette histoire de Joseph, son manteau en technicolor c’est le drapeau mauricien, les 12 frères de Joseph, c’est les 12 tribus d’Israël pour fonder une seule nation et c’était toutes les cultures qui se côtoyaient à Maurice sans se rencontrer. Quand je faisais ce travail de mise-en-scène, ces jeunes qui ne se fréquentaient pas autrement, n’avaient plus envie de se quitter. Pour moi, c’était ça l’idée du théâtre. Si je restais seulement dans une sacristie, je n’aurais pas rencontré des jeunes de différentes cultures. C’était décloisonner à travers le théâtre, mettre des passerelles alors qu’à Maurice, on érigeait des barrières, des frontières, des murs, moi j’essayais de mettre des passerelles pour que les différentes cultures se rencontrent.

? Jamais eu de regrets dans votre engagement de prêtre?

Je n’ai jamais eu de regret radical qui m’a fait changer de parcours. Les lettres anonymes, c’était pénible mais rien qui ne m’ait incité à vouloir tout quitter. Le sacerdoce m’a toujours passionné et jusqu’aujourd’hui, après 55 ans de sacerdoce, à chaque fois que je célèbre une messe, la passion de célébrer est là. En liturgie, je ne m’ennuie jamais. La liturgie est pour moi un lieu d’expression, de créativité, de liberté. Je dis toujours que l’Eglise, à travers la liturgie, m’a donné un espace de liberté qu’aucune autre profession ne m’aurait donné. Mgr Margéot m’a laissé ouvrir ces espaces.

? Etes-vous toujours inspiré pour vos homélies ou avez-vous recours à l’intelligence artificielle (IA) ?

Je n’écris jamais mes sermons et donc pas d’IA. Par contre, je les prépare dans ma tête en méditant sur les textes du jour mais il m’arrive très souvent de changer complètement de thème quand je lève la tête et que je vois tel groupe ou telle personne dans l’église. Cela me donne une idée à laquelle je n’avais pas pensée. Ecrire des sermons voudrait dire que je deviens esclave du papier et ça, je refuse. Je suis passionné d’être prêtre pour vivre la liturgie, la célébration, pour rassembler les gens, leur faire découvrir la Parole de Dieu à travers l’audiovisuel. Ce qui m’a attiré dans le sacerdoce, au départ quand j’allais à la messe, la liturgie, les diacres, les sous-diacres, la lumière des bougies, l’encens, c’était pour moi un spectacle permanent. Si bien que lorsque je suis arrivé au séminaire et que j’ai eu comme professeur de liturgie le père Joseph Gélineau, une référence qui avait traduit les psaumes qu’on utilise encore aujourd’hui, lors de son premier cours, il dit : ‘Si vous n’acceptez pas que dans toute liturgie il y a une part de spectacle, vous êtes condamné à faire du cirque.’ C’est exactement ce à quoi je pensais. La liturgie universelle me laisse une liberté de créer, d’ouvrir des espaces de créativité. C’est la liturgie de l’église que je prends et que je vis à ma manière, que je transpose et que je communique à ma manière. Dans toute liturgie, il y a aussi une part de communication. Pendant longtemps, on a célébré le dos au peuple et je crois que beaucoup de prêtres se sont retournés à 180 degrés mais mentalement, ils sont restés dos tourné au peuple et ne voient pas les gens autour d’eux.

? Vous avez perdu votre complice Dev Virahsawmy en 2023 ?

Dev et moi nous nous sommes connus depuis qu’on avait 11 ans à l’école St Enfant Jésus et nous étions dans la classe boursière en même temps. Dev me fascinait à l’époque par une chose. Malgré son bras handicapé, il faisait exprès de choisir l’impossible pour prouver qu’il pouvait le faire. Par exemple, Dev était amateur de football. Et dans toute l’équipe de football, il choisissait d’être gardien de buts. C’était peut-être typique des handicapés de vouloir prouver qu’ils peuvent mais c’était surtout typique de Dev. Je l’ai revu 30 ans après dans les couloirs de la MBC et je lui ai proposé de traduire Joseph and his technicolor dreamcoat en kreol. C’était un champion du kreol et il m’a accepté immédiatement. On a renoué à partir de ce moment-là. Il a traduit la Bible en kréol puis Josef ek so palto larkansiel. Ce spectacle a eu un succès fou mais au départ, je savais qui j’avais choisi et il savait quelle responsabilité il prenait. Aux yeux de beaucoup, Dev était un diable rouge, un extrémiste de gauche, qui tenait son journal Soleil Rouge et qui avait fondé le MMMSP. Il était tellement conscient de cela que lorsqu’on a commencé les premières séances de Josef, il a refusé que son nom figure sur l’affiche et sur les premiers programmes car il pensait que les gens allaient démolir ce spectacle pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le spectacle. Finalement, à la 25e soirée au théâtre de Port-Louis, alors que les journaux en avaient parlé élogieusement, je l’ai obligé à monter sur scène et je l’ai présenté comme mon complice. A partir de ce moment-là, c’était acquis. Josef a été un succès. Nous avons joué la première série 75 fois en 1980, 1982, 1983 et nous sommes même allés à La Réunion le jouer. En 1991 et 2001, on a recommencé et en 2011, on aurait dû l’avoir fait au J&J Auditorium mais là, je faisais Carmen. La quatrième production de Josef a été en 2014 au J&J. On n’a jamais retouché Josef, même si Dev avait toujours la tentation de retoucher ce qu’il avait fait. C’était un perfectionniste.

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? Vous avez collaboré sur d’autres spectacles ensemble ?

Oui, sur Les Misérables de Victor Hugo en 2014. Josef en kreol pour certains c’était déjà scandaleux, Victor Hugo en kreol c’était impensable. Une de mes paroissiennes de Floréal m’avait dit qu’elle ne viendrait pas voir le spectacle. Vu que les journaux en avaient parlé en bien, à la 25e séance, elle a fini par venir. A la fin, elle m’a rejoint dans les coulisses pour me féliciter et m’a dit cette phrase inoubliable : ‘C’est fantastique, au bout de cinq minutes, on ne se rend même plus compte que c’est en kreol car on est dedans’. Après Les Misérables, Dev a traduit Gospel en kreol et Sister Act en 2016, du moins la partie en kreol car c’était en trois langues. Les journalistes ont fait remarquer que dans l’histoire du théâtre à Maurice, c’était la première production mauricienne qui se jouait à guichets fermés pendant dix séances. C’était assez spectaculaire. Le succès reposait sur Whoopy Goldberg dans Sister Act et Lindzy Bacbotte. On recommence Sister Act en novembre prochain.

? L’imprimatur Gérard Sullivan est tout de même garant de succès, non ?

Maintenant que je le sais et que je rentre dans ma 85e année, je dois quand même passer la main.

? Le cancer ne vous a pas ralenti ?

Cette année, cela va faire 21 ans que l’on m’a retiré deux tumeurs dans l’estomac et pratiquement les trois quarts de l’estomac. Je me souviens que j’étais sur mon lit de clinique et je méditais sur mon rythme de vie effréné. Les gens qui ne se connaissaient pas entre eux et qui venaient me voir, avaient tous la même réaction à la bouche : ‘maintenant tu vas t’arrêter, tu vas freiner et ralentir’. J’ai commencé à me poser des questions et à me dire que les années qu’il me reste à vivre en surplus, c’est un sursis. J’ai réalisé que j’avais rencontré des gens qui vivaient intensément et c’était des gens qui avaient traversé des épreuves où leur vie était menacée. Mes six mois de convalescence m’ont fait réfléchir. J’ai découvert de l’intérieur ce que cela voulait dire d’être menacé dans sa santé, dans sa vie et depuis, la vie a pris une autre dimension, c’est comme si que j’avais eu un sursis. Cela donne une plus grande intensité de vie. Je sens que dans tout ce que je vis aujourd’hui, dans mes relations humaines, qu’il n’y a pas de temps à perdre. Quand je vois des gens qui se disputent, qui pinaillent sur des choses futiles, je leur dis que le temps est tellement précieux et pourquoi le gâcher à vivre des choses sans importance. Mais c’est plus fort qu’eux.

? Donc, après le cancer, vous avez eu une intensité de vie que vous ne connaissiez pas ?

Oui, je vivais comme un dératé avant. J’ai ralenti d’une certaine manière mais j’ai l’impression que ce que j’ai vécu depuis intérieurement est plus intense qu’avant. J’étais menacé de perdre cet essentiel et forcément cela a un autre goût.

? Vous avez décidé de passer la main, sérieusement ?

J’avais donné un nom au groupe de théâtre que je réunissais pour les spectacles. Je l’avais appelé le Théâtre du Kaléidoscope. Grâce à Adeline Forget Erasmus et à son fils Yann, la compagnie éponyme a été enregistrée. Elle sera toujours associée à mon nom mais pour l’instant, je laisse mes collaborateurs prendre le relais. Ils sont plus doués que moi. J’ai toujours travaillé avec des gens doués car je n’ai pas toutes les compétences. Je leur fais confiance. De temps en temps, je vais les voir, j’apporte telle ou telle idée ou recommandation mais c’est tout. Ils font le travail et sont excellents. C’est cela passer la main pour moi, c’est accepter que je ne sois plus le metteur en scène et le meneur. J’étais censé déléguer mais je ne le faisais pas avant. La transition se fait cette année.

? Vous vous voyez arrêter totalement ?

Arrêter non mais ralentir oui. Arrêter totalement c’est la mort. Je me rends compte que si on s’arrête totalement, on risque de se crétiniser très vite tandis que là, j’apprends à ralentir. Mes confrères prêtres avec qui je travaille dans la région disaient : Sullivan, en dessous de 2000 spectateurs cela ne l’intéresse pas. Je me rends compte aujourd’hui que je dois apprendre à faire petit, à réduire, à être plus humble, plus modeste, à faire les choses petitement parce que je suis à la retraite.

? Vous ne le faisiez pas pour votre gloire personnelle de toutes les façons ?

Non, je disais que je le faisais pour la gloire de Dieu mais je trouvais aussi mon compte car je m’éclatais. Si j’ai tenu aussi longtemps, c’était par passion.

? Combien de spectacles avez-vous montés ?

Neuf spectacles de grande envergure : Que La Fête soit, Le Jour de l’homme, Gospel en concert, Josef ek son palto larkansiel, repris tous les dix ans, Les Misérables et grâce au mécénat de Paul Olsen, je me suis intéressé à l’opéra et l’opérette, c’est-à-dire Les Pêcheurs de Perle, Carmen, La Traviata et en dernier, La Veuve Joyeuse. Et plus d’une vingtaine de ‘Noël Sous la Etoiles’, qui était une différente forme de spectacle car je faisais chanter des artistes que le grand public ne connaissait pas.

? N’avez-vous jamais voulu grimper dans la hiérarchie de l’église et devenir évêque par exemple ?

Si jamais cette tentation m’avait traversé l’esprit, j’ai été très vite guéri car j’ai passé 40 ans à côtoyer deux évêques, Mgr Margéot et Mgr Maurice Piat et j’ai vu ce qu’ils vivaient. Pas l’administration, non, c’est surtout la gestion de relations intimes avec le clergé, avec les laïcs, des dossiers personnels qu’ils doivent traiter à longueur de journée. Donc, non.

? Comment allez-vous occuper votre retraite ?

A la fin d’août, je vais aller habiter la Maison des Prêtres Aînés au Thabor et puis, je vais donner un coup de main au niveau des fonctions pastorales, le samedi et le dimanche au père Laurent Rivet à la paroisse de Vacoas. Mais je continuerai à rencontrer des gens, à animer le Mariage Encounter que j’ai lancé avec les couples en 1984.

? Pourquoi un tel programme ?

Je disais toujours que je suis très heureux d’être prêtre et que si un jour je quitte le sacerdoce, ce sera à cause des mariages que j’ai célébrés car je bénissais des divorces en puissance. Je m’occupais des jeunes et des enfants aussi et quand ils rentraient à la maison c’était l’enfer. Je suis dit qu’il fallait aller à la racine du mal et m’occuper des couples qui étaient fragiles car un couple solide fait une famille solide, une société solide et une église solide. Le pilier de tout cela c’est le couple.

? Et pourtant, vous n’avez pas voulu faire de couple vous-même ?

C’est vrai mais j’ai appris beaucoup de choses avec les couples que j’ai fréquentés. Aux fiancés que j’encadre lors des cours de préparation au mariage et dont le regard me dit qu’ils se demandent ki enn monper pa marie pena zenfan vinn fer ladan, je leur dis qu’il est connu que les femmes choisissent généralement un gynécologue homme. Et que moi, je suis un gynécologue spirituel.

? Donc, vous abordez la question du mariage sous l’angle de la valeur du couple solide et pas sous l’angle que divorcer est un pêché ?

Le divorce est le divorce. Il y a des gens à qui je propose même de se séparer car leur relation conjugale est aussi toxique qu’une chambre à gaz. Donc, je leur dis qu’on ne leur demande pas de rester ensemble pour se détruire. Un couple c’est fait pour s’épanouir. La menace qui est très, très grande dans un couple est lorsqu’il devient parent et qu’ils font passer leur rôle de parents avant leur couple. Je leur dis que la meilleure façon pour un papa d’aimer ses enfants, c’est d’aimer la maman de ses enfants et que la meilleure façon pour une maman d’aimer ses enfants, c’est d’aimer le papa de ses enfants. Car quand tout va bien dans le couple et que l’amour déborde, ça va rejaillir forcément sur les enfants. L’inverse n’est pas vrai. Le couple qui se sert des enfants comme un paravent, qui reste ensemble à cause des enfants, cela ne suffit pas. Cela ne suffit pas s’ils ne continuent pas à rendre leur couple intéressant avant toute chose. La fidélité ce n’est pas d’éviter d’aller coucher dans le lit de quelqu’un d’autre, c’est de continuer à rendre la relation de couple intéressante et vivante. Et je leur donne des outils pour le construire. Comme disait le Pape François, ‘le couple c’est un travail artisanal et vous avez un seul outil pour construire et c’est la communication et navré pour vous mais c’est un chantier qui dure pour la vie.’ Il faut le dire aux gens. Les efforts doivent être faits jusqu’à la fin. J’aime bien les couples qui célèbrent leurs 50 ans de mariage et qui disent : il/elle n’a pas fini de m’étonner. C’est fantastique. Le couple qui après 12 ans de mariage dit : je le/la connais comme ma poche, je dis : pauvre imbécile ! Je demande deux choses aux couples aujourd’hui, avoir un minimum de dimension spirituelle, peu importe laquelle et de ne pas être un couple qui chemine seul car un couple seul est un couple en danger. Avoir cinq-six couples qui veulent se battre pour telle ou telle valeur et qui se retrouvent une fois le mois autour d’un thème, c’est le soutien assuré.

? Ralentir vous effraie-t-il ?

Oui parce que j’entre dans une étape inconnue comme je l’ai fait dans le passé. Mais je me dis que dans toutes les situations inconnues où je suis entré, au début j’étais réticent. Et puis, j’ai découvert des choses fantastiques. Donc, je pense qu’à ce niveau-là aussi, j’ai des choses à découvrir.

? La mort vous fait-elle peur ?

Non, plus maintenant car ayant vécu la menace de mort, il y a 21 ans, j’ai compris une chose : c’est facile de dire qu’on n’en a pas peur en parlant autour d’une table mais ce n’est pas la même chose quand vous êtes sur un lit d’hôpital et que vous allez être opérés sans savoir si vous allez vous en sortir.

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