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Réforme des pensions

Ces jeunes entrepreneurs qui songent à repartir

20 juillet 2026, 19:00

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Ces jeunes entrepreneurs qui songent à repartir

Ameerah Arjanee, professionnelle qui a choisi de rentrer à Maurice pour y travailler, s’inquiète du sort des indépendants, qui devront supporter seuls le poids des cotisations à leur pension.

Pendant que les syndicats battent le pavé en faveur des retraités et des salariés, une autre catégorie encaisse en silence le choc de la réforme des pensions : des travailleurs indépendants et jeunes entrepreneurs, dont les cotisations pourraient sextupler d’ici 2029. Plongée au cœur d’une génération qui se sent laissée pour compte, y compris par ceux qui défilent en son nom.

Ameerah Arjanee a 32 ans. Traductrice, interprète et journaliste de voyage indépendante, elle donne aussi à temps partiel, dans une université mauricienne, des cours d’espagnol et de chinois, deux langues pour lesquelles peu de Mauriciens sont qualifiés. Rentrée d’Angleterre en 2024 pour travailler depuis Maurice, elle se décrit aujourd’hui comme «une nomade digitale sur ma propre île». Elle s’inquiète surtout de son statut qui pourrait bientôt basculer avec la future réforme des pensions contributives.

Selon le dernier rapport intérimaire du comité d’experts sur la réforme des pensions, consultable sur le site du gouvernement, les travailleurs indépendants devront verser jusqu’à 18 % de leur revenu au ministère de la Sécurité sociale ou à un fonds de pension privé d’ici 2029. Même en optant pour un fonds privé plutôt que le futur National Pension and Provident Fund (NPPF), la contribution minimale restera fixée à 18 %. Selon Ameerah, cela reviendrait à forcer les indépendants à placer près d’un quart de leur revenu dans des compagnies d’assurance, dont certains membres du comité d’experts seraient eux-mêmes actionnaires, une allégation qu’elle affirme avec insistance et que plusieurs sources ont également évoquée ces dernières semaines…

Pour Ameerah, la trajectoire est déjà tracée. Elle verse actuellement 3 % de la Contribution sociale généralisée (CSG), calculée sur 90 % de son revenu net mensuel, un taux qui tombe à 1,5 % les mois plus creux. Dès 2027, si le rapport des experts est suivi, ce taux grimpera à 13,5 %, mais cette fois sur 100 % du revenu net. «Même des médecins de clinique ou des avocats qui gagnent bien plus que moi ne paieraient pas autant», relève-t-elle. Cette trajectoire illustre une asymétrie que la contestation syndicale n’a, jusqu’ici, presque pas nommée.

Le rapport intérimaire justifie la réforme par une pression démographique réelle : la population mauricienne, qui vieillit et fait moins d’enfants, devrait passer sous la barre du million d’habitants d’ici 2064, tandis que les dépenses de pension absorberont une part croissante du budget de l’État. Mais l’effort demandé ne pèse pas de la même façon, selon les statuts. Pour les salariés du privé, le taux global de contribution au futur NPPF pourrait au contraire baisser – de 13 % à 7,5 % – selon les chiffres avancés par les syndicats, une partie de la charge continuant d’incomber à l’employeur.

Les indépendants, eux, n’auront pas de patron pour absorber une part de la facture : chaque point de cotisation supplémentaire sortira directement de leur revenu. La bascule dépasse le simple pourcentage. «Les cotisations retraite vont devenir ma principale dépense mensuelle, devant l’alimentation et la santé privée», confie-t-elle. Elle possède déjà un fonds de pension privé, dont elle devra tripler la prime, avant de l’augmenter encore en 2029 et en 2032. Une partie de ses revenus, tirés de clients étrangers, est épargnée en dollars, euros et livres sterling. La réforme l’obligerait à convertir 18 % de cette épargne en roupies – monnaie qui se déprécie – et à n’y avoir accès qu’à 65 ans.

Face à cette perspective, elle envisage sérieusement de quitter le pays, cette fois en tant que résidente fiscale d’un autre territoire. La Thaïlande et l’Uruguay, via des visas de nomade digitale, figurent parmi ses options. «Ce serait contribuer à la fuite des cerveaux qu’on prétend vouloir inverser», observe-t-elle, en référence aux appels du gouvernement à faire revenir la diaspora mauricienne. Elle estime que les mesures fiscales avantageuses existent surtout pour les milliardaires étrangers – qui achètent des propriétés sur l’île – mais pas pour les jeunes Mauriciens qui rentrent créer de petites entreprises.

Ameerah Arjanee n’est pas un cas isolé. Elle évoque un cercle de jeunes professionnels indépendants, souvent lauréats, boursiers Fulbright ou Chevening, qui ont importé à Maurice des métiers qui n’y existaient pas auparavant – du conseil en géomatique au cinéma. Plusieurs d’entre eux l’ont accompagnée à la manifestation de Port-Louis. L’un de ses confrères, rencontré via LinkedIn, envisage lui aussi de repartir, vers la France où il a étudié. Mais ce groupe peine à se faire entendre. «Nous ne formons pas un bloc électoral comme les personnes âgées», constate-t-elle.

Sans employeur ou syndicat

La jeune femme dit avoir sollicité le ministre de la Sécurité sociale, Ashok Subron, et son junior minister, Kugan Parapen, deux militants qu’elle côtoie depuis plusieurs années lors de mobilisations, sans obtenir de réponse sur les préoccupations des indépendants. L’absence d’organisation collective n’aide pas. Contrairement aux salariés, les indépendants ne dépendent d’aucun syndicat unique et travaillent dans des secteurs qui s’ignorent entre eux. «Une coiffeuse ne connaît pas un chauffeur de taxi, qui à son tour ne connaît pas un consultant en technologie», résume-t-elle. C’est en partie pour combler ce vide qu’elle multiplie les publications sur les réseaux sociaux, histoire de rappeler à cette catégorie disparate qu’elle partage un même sort.

Un sort qui, selon elle, finira par rattraper tout le monde. Si les indépendants ferment boutique, s’expatrient ou répercutent la hausse de leurs charges sur leurs tarifs, comme une dentiste qui augmenterait ses honoraires pour compenser 18 % de la CSG, c’est bien l’ensemble de la population qui en ressentira les effets, même sans avoir défilé pour eux. Le débat public s’est concentré sur l’âge de la retraite et le sort des pensionnés. Il pourrait bientôt devoir s’élargir à une question moins visible, mais tout aussi structurante : quelle place la réforme laisse-telle à ceux qui n’ont ni employeur, ni syndicat pour négocier à leur place ?

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