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L’Afrique qui s’industrialise: une chance pour les entrepreneurs francophones

22 mars 2018, 06:58

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L’Afrique qui s’industrialise: une chance pour les entrepreneurs francophones

Dans le cadre de la Journée internationale de la Francophonie, célébrée mardi, La Route des Cultures a organisé hier soir une conférence, qui s’intitule «L’Afrique qui s’industrialise : une chance pour les entrepreneurs francophones». Pour l’occasion, l’ancien secrétaire général de la Commission de l’océan Indien, Jean Claude de l’Estrac, a pris la parole. Voici l’intégralité de son discours.

L’invitation de notre ami Jean Pierre à notre conférence, ce soir (NdlR, hier), nous rappelle la belle formule de Victor Hugo : «Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue.» Cette idée, c’est que l’heure de l’Afrique est venue. Personne ne le conteste. Partout on l’affirme. Le magazine français Le Point du 1er février consacre un dossier sur la question en titrant «Le siècle de l’Afrique».

Le temps de l’Afrique est bien venu. Mais de quelle Afrique ? Du décollage économique ! Plusieurs pays du continent connaissent des taux de croissance à faire pâlir les vieux pays d’Europe. De l’explosion démographique ! L’Afrique, qui comptera 2,5 milliards d’habitants en 2050, est un continent très jeune. La moitié de sa population a moins de 19 ans.

De l’urbanisation ! Alors que 40, 4 % d’Africains vivaient en zone urbaine en 2015, ils seront 56 % en 2050. De l’industrialisation ! Les dirigeants africains savent aujourd’hui que l’industrialisation n’est pas une option. L’enjeu, c’est la mobilisation des moyens de transformation, en Afrique même, des fabuleuses ressources naturelles que le continent recèle.

L’échec serait une catastrophe mondiale : le déferlement dans les pays du Nord de millions de jeunes Africains poussés par le chômage et la misère. Les murs, les fils barbelés n’arrêteront personne. Mais l’échec n’est pas une fatalité. Le décollage économique – plus visible en Afrique anglophone – depuis les années 2000, avec l’essor du prix des matières premières et du pétrole, a été fulgurant. Il s’est traduit par des taux de croissance élevés – jusqu’à 6 % dans certains pays.

Depuis, la chute des prix des matières premières et du pétrole a fait plonger les pays qui en dépendent et qui n’ont pas su en profiter pour diversifier leur économie. C’est ce retournement de situation qui est à l’origine de nouvelles stratégies de nombreux pays d’Afrique en faveur de l’industrialisation. Encore qu’il faille reconnaître que nous sommes souvent dans le discours et pas toujours dans les faits. En réalité, la contribution du secteur manufacturier à la croissance du produit intérieur brut (PIB) a reculé ces dernières années.

Mais désormais, partout en Afrique, les débats tournent autour des moyens à mettre en oeuvre pour exploiter les innombrables ressources naturelles du continent, pour mettre en valeur les terres arables encore inexploitées, les réserves minières et énergiques. L’objectif déclaré est de transformer sur place les ressources existantes, d’y ajouter de la valeur, de créer de la richesse et surtout de créer de l’emploi pour les millions de jeunes.

Les experts économiques de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA) sont unanimes : la seule option viable pour l’Afrique est l’industrialisation. The Economist écrivait récemment que «la démographie favorable de l’Afrique, son urbanisation croissante et des vastes ressources agricoles soulignent le potentiel industriel de la région». L’agriculture est sans doute le moyen par lequel l’industrialisation se fera le plus naturellement.

Pour les économies africaines, l’agriculture représente déjà 16 % du PIB et procure 60 % des emplois. D’ambitieux projets soutenus par la Banque africaine de développement ($700 millions d’investissement) visent à promouvoir un secteur agroalimentaire qui pourrait peser $1000 milliards d’ici 2030. L’Afrique a bien pris conscience de l’aberration qui consiste à exporter ses produits sans les transformer elle-même.

Prenons l’exemple du cacao : l’Afrique, c’est 75 % de la production mondiale. Elle ne perçoit finalement que 2 % des $100 milliards générés par le marché du chocolat. Même schéma pour le café : c’est l’Allemagne qui tire le plus gros bénéfice en réexportant le café africain après transformation. C’est cela qui est en train de changer, et rapidement.

La Côte d’Ivoire, par exemple, s’est fixé comme objectif de transformer 50 % de sa production de cacao sur place. En Ouganda, un entrepreneur est en train de réussir son pari de vendre son Good African Coffee aux États-Unis. C’est le premier café 100 % africain. Au Sénégal, plutôt que d’exporter des cacahuètes, c’est la transformation industrielle de l’arachide qui progresse grâce à des presses à huile fabriquées sur place.

Les opportunités sont énormes. Pour l’heure, le continent importe pour $35 milliards de denrées alimentaires chaque année. Le continent vient de loin, en effet. La part de l’Afrique dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale est de moins de 2 %. L’Afrique subsaharienne est la région la moins industrialisée du monde. Et c’est la chance de la Francophonie.

Pour réaliser ces objectifs de développement, les gouvernements africains cherchent à attirer des capitaux. Ils ont besoin de technologie, de savoir-faire… Ces déterminants de la croissance existent rarement sur place. Moins encore dans les pays africains francophones.

Mais ils existent dans l’espace francophone. Il y a dans les pays de la francophonie du Nord tout ce dont les pays de la francophonie du Sud recherchent. Les capitaux, l’expertise, la technologie, entre autres. Il y a dans les pays de la francophonie du Sud tout ce dont recherchent les pays de la francophonie du Nord, l’accès à des matières premières, aux marchés qui émergent.

Les conditions d’un codéveloppement ou de colocalisation sont réunies. L’idée n’est pas nouvelle. Elle est assez largement analysée dans un rapport que l’ancien président français, François Hollande, avait commandé à l’économiste Jacques Attali – «La Francophonie et la Francophilie, moteurs de croissance durable.»

Encore que personnellement je suis critique du postulat de base d’Attali. La première phrase de son rapport est, à mon sens, unedouble maladresse. Il écrit : «Le potentiel de la francophonie est énorme et insuffisamment exploité par La France.»

Un – on continue à voir l’Afrique comme un marché à «exploiter» ! Grosse erreur, les Africains sont aujourd’hui à la recherche de partenaires, ils ont horreur des «exploiteurs», ils en ont bavé ! Ils sont dans une démarche partenariale.

Deux – la Francophonie, ce n’est pas La France. Il y a dans le monde plus de 230 millions personnes qui parlent français. Peut-être 700 millions demain, je n’en suis pas certain.

Il est vrai que la feuille de route d’Attali était de relancer la politique francophone de la France. Hollande se disait convaincu que «la Francophonie constitue une opportunité majeure pour l’économie française et ses entreprises». C’est une vue étriquée de la Francophonie ; elle est une opportunité pour tous les entrepreneurs francophones. Y compris pour les entrepreneurs de l’Indianocéanie.

Je crois même que Le parcours réussi de Maurice est susceptible d’interpeller davantage des dirigeants africains, tant dans le public que dans le privé, que le modèle économique français. Ils savent que ce pays était l’un des plus pauvres de la planète. L’île Maurice était alors considérée comme une économie africaine type. Un revenu par tête d’habitant de $200, une monoculture, un chômage à 40 % de la population active, une démographie incontrôlée, des divisions ethniques et politiques.

La bouée de sauvetage a été d’abord l’industrialisation. Et ce fut autrement plus compliqué que celle qui se fait maintenant en Afrique continentale. Maurice ne possède aucune matière première. Il a fallu importer du coton pour démarrer une industrie de textile-habillement. L’Afrique les possède toutes : le coton, d’immenses terres exploitables pour la production agricole, les minerais, le cacao, l’arachide, le bois…

Pour transformer elle même sur place ces produits de base, l’Afrique mise sur l’investissement étranger privé. D’où qu’il vienne. Une fabuleuse opportunité pour les entrepreneurs francophones. L’avantage est là : les gens qui parlent la même langue ont tendance à échanger beaucoup plus (+ 65 %).

C’est le sens d’une des propositions phares de Jacques Attali, toujours à l’étude à Paris. Transformer à terme l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) en Union économique francophone. L’idée est de renforcer la coopération sur le modèle du fonctionnement de l’Union européenne.

J’avais moi-même proposé la création d’une Agence de promotion de l’industrialisation au sein de l’OIF. (Mais je ne sais pas si l’OIF de Mme Jean est capable d’entreprendre une réforme de cette envergure. Elle fouette d’autres chats ! J’ai vu qu’elle connaît ces jours-ci des problèmes qui ne sont pas sans rappeler les déboires de notre présidente.

Il y a d’autres propositions d’Attali qui sont extrêmement pertinentes et d’intérêt pour les entrepreneurs francophones ; même si, lui, il pense surtout aux Français. Par exemple, mettre en place une politique industrielle francophone dans le domaine des infrastructures. C’est capital ! La faiblesse des infrastructures africaines est un frein à l’industrialisation, l’électricité (seuls 30 % des Africains ont accès à l’électricité), les routes, les installations portuaires et aéroportuaires.

Il est proposé d’accompagner les pays francophones du Sud dans leurs projets d’infrastructure. Il s’agit de proposer à ces pays un cadre juridique adéquat permettant d’inciter le prestataire francophone à construire une infrastructure de qualité, tout en garantissant une bonne gestion de l’argent public. C’est un immense chantier ; il est ouvert. Pour l’instant, ce sont les Chinois qui occupent beaucoup de terrain sans se poser trop de questions sur la bonne gouvernance. Du coup, leur part de marché est passée de 2 % en 1990 à 16 % en 2011.

Cela dit, pour nous, Îlois du sud-ouest de l’océan Indien, il faut encore apprendre à parler au continent, et pas qu’en français. Politiquement, l’Afrique parle par bloc, à des blocs : la Communauté de l’Afrique australe, la Communauté de l’Afrique de l’Est, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la Communauté économique des États de l’Afrique centrale. Les îles africaines du sud-ouest de l’océan Indien, l’Indianocéanie (pourquoi serions-nous la seule région du monde à ne pas porter un nom), doivent se muer en communauté).

La Commission de l’océan Indien (COI) doit devenir la Communauté de l’Indianocéanie si nous voulons que les Africains nous prennent au sérieux. J’ai formulé cette proposition, il y a trois ans. Des esprits chagrins bloquent aujourd’hui le projet parce que l’idée n’est pas d’eux ! Nous verrons si le simple bon sens va prévaloir lors de la prochaine réunion du Conseil des ministres de la COI.

Je suis persuadé qu’au sein de cette Communauté de l’Indianocéanie, La Réunion, département français, région ultrapériphérique européenne, est capable de se révéler une passerelle francophone supplémentaire et complémentaire. Elle apporte dans notre offre de coopération sud-sud une expertise de qualité en matière de services utiles à nombre de pays africains, en commençant par notre propre région.

Je vois la francophonie institutionnelle péricliter si elle ne prend pas le tournant de l’économie, et dans ce contexte promouvoir une coopération renforcée, une approche partenariale avec les pays africains où vivent plus de la moitié des francophones. C’est une opportunité à ne pas rater. J’ai écouté, ce lundi, les propositions du président français censées promouvoir une «vision nouvelle et décomplexée de la francophonie».

Je crois que le journal Le Monde a raison : le discours de Macron a été surtout un hymne à la langue française plutôt qu’à la francophonie. Promouvoir la langue française est consubstantiel à la francophonie, mais la francophonie ne serait rien si elle n’était pas aussi un instrument de développement solidaire et durable.

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