Publicité
L’EXEMPLE
Réduire les pensions des élus ? Raboter leurs avantages ? Supprimer certains privilèges parlementaires ? Pour certains technocrates, il s’agirait d’une forme de « populisme de l’exemplarité » : un geste symbolique sans impact réel sur les finances publiques. «Dix ou douze sous d’économie», ironisait récemment un élu qui semble avoir oublié les discours socialisants de son propre parti pour embrasser le néolibéralisme ambiant.
L’argument mérite d’être entendu. Les défis budgétaires de Maurice ne seront évidemment pas résolus par quelques économies réalisées sur les pensions parlementaires. Le problème est beaucoup plus profond. Mais les défenseurs de cette thèse commettent une erreur : ils opposent le symbole à la réforme, comme si l’un excluait nécessairement l’autre. Or, l’histoire montre exactement l’inverse.
Les réformes économiques ne se jouent jamais uniquement dans les colonnes d’un Budget. Elles se jouent aussi dans la perception de la justice et dans le sentiment que les sacrifices sont équitablement répartis. Navin Ramgoolam a eu le courage de dire une vérité que peu de dirigeants osent affronter. Le système actuel de pension universelle devient difficilement soutenable.
Maurice compte aujourd’hui près de 270 000 personnes âgées de plus de 60 ans. D’ici vingt ans, près d’un Mauricien sur quatre sera retraité. Le rapport entre actifs et pensionnés continue de se dégrader tandis que l’espérance de vie progresse. Sur le plan économique, le diagnostic est solide. Sur le plan démographique, les chiffres sont implacables. Mais la politique n’est pas la comptabilité.
Le gouvernement peut-il réellement demander à un maçon, à une caissière ou à un chauffeur d’autobus de travailler cinq années supplémentaires tout en préservant des régimes particulièrement avantageux pour ceux qui exercent le pouvoir ? Peut-il invoquer la responsabilité collective sans s’interroger sur les privilèges accordés à ses propres représentants ?
C’est ici que les critiques du prétendu « populisme de l’exemplarité » se trompent. Les symboles ne remplacent pas les réformes. Ils les rendent possibles. Aucune réduction des pensions parlementaires ne résoudra à elle seule le défi du vieillissement démographique. Mais aucune réforme de cette ampleur ne réussira durablement sans confiance. Les milliards se trouvent dans la mauvaise gestion de l’argent public. La confiance, elle, se trouve dans l’exemple.
Voilà ce que les comptables de la politique oublient souvent. Comment convaincre la population d’accepter des transformations douloureuses si ceux qui les prescrivent semblent eux-mêmes protégés de leurs conséquences ? La réduction des privilèges des élus possède une valeur que les économistes peinent parfois à mesurer : elle produit du capital politique. Elle rétablit un contrat moral entre gouvernants et gouvernés.
Les Hongrois viennent d’en faire l’expérience en votant une baisse de 40 % du salaire des députés. Pendant la crise financière, les ministres irlandais avaient accepté des réductions substantielles de rémunération. En Italie, les fameuses pensioni d’oro ont été rabotées sous la pression de l’opinion publique. Partout, l’effet budgétaire était modeste. Partout, le signal politique était puissant : les élus ne sont pas exemptés de l’effort national.
Cette logique n’a rien de révolutionnaire. Dans de nombreuses démocraties, les dirigeants ont compris qu’une réforme difficile devient plus acceptable lorsque ceux qui la portent acceptent eux-mêmes une part du sacrifice. À Maurice, la question devient centrale. Le débat sur les pensions ne porte plus uniquement sur des paramètres démographiques ou budgétaires. Il porte sur l’équité, la cohérence et la légitimité. La population comprend parfaitement que l’argent public n’est pas infini. Elle sait que le vieillissement de la population constitue une menace réelle pour la soutenabilité des finances publiques. Mais elle observe aussi les avantages accumulés au sommet de l’État et s’interroge.
Pourquoi l’effort serait-il demandé en priorité à ceux qui disposent du moins de pouvoir ? Pourquoi la rigueur commencerait-elle toujours par les citoyens ordinaires ? Réformer les avantages des élus ne résoudra pas à lui seul le problème budgétaire mauricien. Mais refuser cette réforme au motif qu’elle serait seulement symbolique constitue une erreur de lecture politique.
Dans une démocratie, le symbole est le langage de la confiance. Le véritable défi du gouvernement n’est donc pas de choisir entre l’exemplarité et les réformes de fond. Il doit faire les deux : conduire les transformations nécessaires tout en démontrant que l’effort commence au sommet. Les citoyens peuvent accepter des sacrifices. Ce qu’ils refusent, c’est l’injustice. Lorsqu’un pays traverse une période difficile, la question n’est pas seulement de savoir qui paiera l’addition. La question est de savoir si ceux qui présentent la facture sont prêts à en assumer une part eux-mêmes. C’est ainsi que naît la confiance. Et sans confiance, les réformes les mieux conçues finissent toujours par échouer.
Publicité
Publicité
Les plus récents