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“Une nouvelle stratégie économique est enclenchée avec ce budget”
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“Une nouvelle stratégie économique est enclenchée avec ce budget”
● <B>Globalement quelle est votre appréciation du budget présenté vendredi dernier ? </B>
Je pense que la première observation est que c’est plus qu’un budget : c’est une nouvelle stratégie économique qui a été enclenchée. Il y a des mesures qui prennent effet immédiatement et d’autres sur les court, moyen et long termes. On n’a jamais vu autant de chantiers de réformes ouverts dans un seul exercice. Mais le plus important est que l’ensemble de ces mesures obéit à une logique qui anime cette nouvelle stratégie et qui en assure la cohérence. Le budget n’est pas un exercice comptable et fiscal mais une nouvelle stratégie qui se met en place.
● <B>Quelle est donc cette nouvelle stratégie ?</B>
C’est une remise à plat de toute notre structure économique. Dans le passé, on avait pour habitude de privilégier certains secteurs en particulier à travers des incitations et des mesures d’accompagnement bien ciblées. Le budget 2006-2007 remet cette approche en question. Il n’y a plus de secteurs privilégiés. Le ministre des Finances met en branle un processus de réduction d’impôt sur les entreprises où à la fin, la corporate tax sera ramenée à 15 % pour toutes les sociétés indistinctement. Les incitations sont abolies exception faite pour les secteurs émergents tels que l’integrated resort scheme, le seafood hub et les petites et moyennes entreprises où un traitement différencié est appliqué mais qui devrait être limité dans le temps. Par ailleurs, le budget vient également mettre fin à la différence entre les villes et les régions rurales avec le National Property Act. La ligne de démarcation entre les secteurs de la zone franche et non-zone franche est également gommée. Au lieu des incitations sectorielles, le ministre des Finances va vers la création d’une fiscalité légère ; pour tous afin que tous, les sociétés comme les individus, sentent qu’ils peuvent conserver une plus grande part des fruits de leurs efforts. Rama Sithanen veut aussi enlever les tracasseries administratives en mettant à la place un système de contrôle a posteriori basé sur l’autodiscipline des entrepreneurs. Il s’agit en fait d’élargir à tous ce que les préférences sectorielles n’accordaient qu’à certains. Cette politique de traitement non discriminatoire s’étend aussi à l’impôt individuel. Il n’y a plus ces concepts tels que la progressivité et toute la panoplie des déductions individuelles. Nous serons tous égaux devant les impôts dans trois ans. De la même manière, les abattements fiscaux pour l’investissement ont été abolis. Ces investment allowances privilégiaient l’investissement dans le capital et non dans le facteur humain. Le ministre des Finances poursuit également la réduction des droits de douane pour aller vers leur abolition complète. Les produits locaux et importés seront à l’avenir traités pareillement. Le discours du budget annonce aussi une réduction des barrières à l’entrée pour les étrangers qui veulent investir et travailler à Maurice. Nous ne sommes pas loin de l’ouverture totale.
● <B>Les critiques estiment qu’il y a beaucoup d’effets d’annonce et que dans la pratique tout ce qui a été promis notamment en matière de réduction de la bureaucratie sera difficile à réaliser à cause de la résistance du système au changement ?</B>
Je constate que pour ce qui est des mesures qui ne dépendent que de son administration, soit les mesures fiscales notamment, le ministre des Finances a déjà mis en application ce qu’il annonce. Rama Sithanen promet que les autres aspects de son discours seront mis en application graduellement. C’est pour cela que je disais au début qu’il y a des réformes immédiatement applicables et d’autres qui s’inscrivent dans les moyen et long termes. Les mesures qu’il a déjà entérinées témoignent d’une volonté et d’une détermination extraordinaire et qui sont de bon augure pour le reste. Il est entendu que même avec toute la volonté du monde, il y a des changements qui vont prendre du temps. On ne peut pas changer les mentalités du jour au lendemain. Par exemple, l’élimination de la bureaucratie passera d’abord par la mise en place de directives auxquelles les entrepreneurs devront se conformer avant que le concept de silent agreement puisse prévaloir. Ce sont donc des choses qui prendront sans doute un certain temps avant d’être mis en place. On ne peut qu’espérer que cela prendra le moins de temps possible. La nouvelle stratégie économique proposée par Rama Sithanen a également des implications politiques et sociales qu’il va falloir gérer. Il faut que le gouvernement conserve sa détermination face à la résistance attendue. Mais le plus important sera de savoir expliquer et dialoguer avec les différentes parties concernées afin d’obtenir leur adhésion à ce programme.
● <B>La facilitation de l’investissement est-elle une garantie que l’investissement suivra ?</B>
C’est effectivement une question fondamentale dans cette stratégie. Le gouvernement met en place un environnement qui facilite l’esprit d’entreprise tout en garantissant aux entrepreneurs qu’ils pourront jouir davantage du fruit de leurs efforts à travers une fiscalité allégée. C’est un préalable nécessaire à l’investissement et à une plus forte croissance, mais ce n’est pas suffisant en tant que tel. La stratégie de Sithanen repose sur l’hypothèse que la création d’un environnement plus favorable va automatiquement générer davantage d’investissements. C’est un pari mais nul ne peut prévoir la réaction des investisseurs locaux et étrangers.
Le ministre des Finances veut créer des conditions plus propices à l’investissement, mais est-ce que ce sera suffisant ? Pour un investisseur, la question la plus importante est quelles sont les opportunités ? Maurice ne sera pas le seul pays au monde à offrir un cadre attrayant. Je ne suis pas sûr que le dynamisme créé en interne sera suffisant pour propulser la croissance. Il faudra certainement se focaliser sur l’investissement étranger. Dans une logique de globalisation, il n’y a que les global players qui peuvent make it happen et faire la différence. Localement les global players se comptent sur les doigts d’une seule main. Ce n’est pas la faute à nos opérateurs car ils ont été habitués à évoluer avec des préférences commerciales qui faisaient qu’ils n’avaient pas besoin d’être compétitifs au niveau mondial. Je rappellerais que même pour tirer avantage des préférences, le savoir-faire est venu de l’étranger comme cela a été le cas dans le textile au départ. De plus, pour s’installer dans la compétition mondiale, les investissements requis dépassent de loin nos capacités même si l’on dit souvent que les banques regorgent de liquidités. L’ampleur de certains projets et des investissements que requiert par exemple la création d’une industrie de la canne ne peut être assurée par nos propres ressources. Il y a également des limites prudentielles aux emprunts bancaires. Hong Kong et Singapour ont réussi grâce aux investissements massifs de l’étranger. Dubayy s’est transformé grâce aux petrodollars. Maurice n’a pas de pétrole et l’investissement étranger est donc crucial pour notre réussite.
● <B> La population dans sa grande majorité a été surprise par cette évolution vers une fiscalité légère alors que le ministre des Finances avait en préambule de son budget mis l’accent sur le déficit public… </B>
Aujourd’hui la fiscalité est un élément de compétitivité. Pour attirer les investisseurs et les professionnels étrangers, il faut offrir l’avantage d’une faible taxation. Les grands pays développés ne peuvent pas adopter un régime fiscal allégé car ils ont adopté un modèle de protection sociale avancé et coûteux. Maurice n’est pas la première à essayer d’offrir un cadre où la fiscalité est légère. Certains pays ont déjà des taux d’impôt à zéro ou très faibles. Une fiscalité légère récompense l’effort des salariés ou des entrepreneurs. Une fiscalité lourde décourage l’effort. Pourquoi vouloir gagner davantage dans un cadre où plus vous travaillez plus vous êtes taxés ? Avec l’adoption d’une fiscalité légère au niveau des salariés et des entreprises, nous évoluons vers un modèle où la taxe indirecte prendra de plus en plus d’importance. Mais avec une telle stratégie, le gouvernement devra être moins gras. C’est logique puisqu’en ouvrant l’économie, il devra se désengager des activités commerciales pour se concentrer sur la régulation. L’état devra donc réduire ses dépenses. Le ministre des Finances a déjà annoncé la couleur en annonçant que l’état se retirera des casinos et de la construction avec la fermeture de la Development Works Corporation.
<I>“Rama Sithanen mise sur la consommation, du moins à moyen terme, pour aider à tirer la croissance, jusqu’à ce que l’investissement reparte avec les mesures de facilitation annoncées.”</I>
● <B>Est-ce que la reforme de l’impôt individuel qui passe par l’abolition des abattements pour les polices d’assurances et autres types d’investissements dans des plans de pension n’est pas une mesure qui risque de décourager l’épargne ?</B>
Il est vrai qu’a Maurice depuis les années 90, la forte croissance a encouragé la population à avoir un niveau de vie et de consommation élevé. Cette tendance s’est maintenue dans les années 2000 malgré des signes évidents d’un essoufflement de la croissance. L’augmentation de la consommation des ménages a été de 7 %, soit le double de la croissance du PIB, voilà l’état d’esprit de la population aujourd’hui. Les exemptions sur les polices d’assurances et les plans de pension ont poussé les Mauriciens à avoir recours à cette forme d’épargne. Pour la majorité des Mauriciens qui n’ont pas une grande culture en matière d’investissements, l’assurance vie, les plans logement et les plans de pension étaient les seuls instruments financiers avec lesquels ils étaient à l’aise. Avec la suppression de ces exemptions, les Mauriciens qui n’ont pas une grande culture d’investissements sur le long terme, risquent de conserver leur argent en banque tout simplement. Cette épargne en banque étant plus immédiatement disponible, la propension à la dépenser risque d’être plus forte. Le Mauricien aura vite le sentiment que son disposable income a augmenté. La consommation risque d’être encouragée. Au niveau macroéconomique, nous risquons une situation où l’épargne baisse et où la consommation augmente, ce qui ne manquera pas de grever davantage la balance commerciale qui est déjà lourdement déficitaire. Cela dit, je comprends que l’abolition de ces exemptions est cohérente avec la rationalité de la nouvelle stratégie économique. Les tax incentives étaient effectivement une sorte de subvention pour encourager les Mauriciens à prendre des polices d’assurances. Mais les conséquences de l’abolition de ces abattements peuvent être significatives au niveau macroéconomique.
● <B>Dans la même veine on peut aussi arguer que la baisse de l’impôt est une incitation à consommer puisque l’état remet de l’argent dans les poches des contribuables ?</B>
Je suis plus préoccupé par l’abolition des exemptions qui risque d’avoir un effet macroéconomique plus pernicieux ; l’épargne baisse et la consommation augmente. Mais la réduction de la pression fiscale peut effectivement entretenir la consommation, ce qui ne serait pas ici une mauvaise chose. La consommation est aussi un moteur de la croissance. Je pense que le ministre des Finances a été cohérent. Il n’a pas voulu prendre le risque de casser la croissance en augmentant le taux de la taxe sur la valeur ajoutée. C’est parce qu’il mise sur la consommation, du moins à moyen terme, pour aider à tirer la croissance, jusqu’à ce que l’investissement reparte avec les mesures de facilitation annoncées. De toute façon, avec la nouvelle stratégie économique, Maurice est appelée à évoluer vers une économie plus sophistiquée basée sur les services et une des caractéristiques d’une telle économie est l’importance de la consommation. Si nous réussissons à doubler le revenu par habitant et à attirer deux millions de touristes, il est certain que la consommation sera un moteur important de l’économie même si j’insiste que l’exportation de biens et services devra continuer à peser sur la croissance.
<I>Propos recueillis par</I> <B> Stéphane SAMINADEN</B>
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