Publicité
École empoisonnée
Repenser l?école mauricienne. La mettre au diapason d?un monde qui a changé. Un vaste et vieux projet, maintes fois évoqué, débattu, enterré, déterré mais qui n?aboutit toujours pas. Pourquoi ? Par manque de volonté politique, pardi !
Cette évidence nous l?avons dite, de vive voix, cette semaine, au naissant Gref (Groupe de réflexion sur l?éducation et la formation). Ce groupe de pédagogues et d?enseignants, qui collabore avec le ministère de l?Éducation, est pétri de bonnes intentions : faciliter l?émergence d?une démarche citoyenne et contribuer à la réflexion autour d?une structure autonome de recherche pour revoir, entre autres, le « curri-culum » et la formation des enseignants ; mais il ne s?attaque pas au c?ur du problème : l?exacerbation précoce de la compétition scolaire qui empoisonne tout notre système éducatif depuis trop longtemps déjà.
Le Gref a fait un véritable plaidoyer à la presse dans un objectif avoué de la sensibiliser aux enjeux de l?éducation. Or la presse est déjà ? et depuis longtemps ? sensibilisée, révoltée même. La cible devrait être les politiques, ceux-là mêmes qui ont le pouvoir de changer les choses. La presse aura beau condamner la formule A +, diffuser les protestations de tous les pédagogues, mais elle ne peut pas mettre un frein à ce cruel système qui exclue au lieu d?inclure. Ce rôle revient aux décideurs qui, pour des considérations autres que pédagogiques, ne se décident pas.
Jusqu?ici le ministre de l?Éducation, dont l?un de ses conseillers se retrouve au sein du Gref, a superbement ignoré toutes les mises en garde contre l?actuel système, dont les effets désastreux sur les élèves de 10-11 ans sont visibles chaque jour qui passe.
Pire, Dharam Gokhool a été conforté dans sa contre-réforme par le Premier ministre. Rappelant les cas de sir Seewoosagur Ramgoolam et de sir Dayendranath Burrenchobay, entre autres, Navin Ramgoolam a affirmé, le mois dernier, à l?école Burrenchobay que les efforts de ces tribuns ont été récompensés : « S?ils avaient dû aller dans des écoles de leurs villages, auraient-ils atteint des sommets ? La réponse est non ! ». Ce que le Premier ministre n?a pas dit aux élèves c?est que hormis une petite élite de privilégiés, il y a 10 000 enfants qui sont rejetés ? et que les 10 000 autres qui obtiennent un CPE strictement académique sont dépourvus de sens critique, d?imagination créative.
L?école de SSR a été une réussite en son temps. Aujourd?hui, elle est devenue obsolète, totalement inappropriée aux besoins d?une société qui veut amorcer sa transition économique. Elle représente même un danger pour notre avenir. « Nous sommes déjà en situation de malaise. En regardant tout ce qui se passe autour de nous, on est en droit de se demander si par absence de volonté politique, on n?a pas fini par créer une société de névrosés, parce que toute éducation, basée sur les principes de sélection, de compétition, foncièrement élitiste, donne lieu au repli sur soi et à la violence », fait ressortir Kadress Pillay, porte-parole du groupe Elan, dans un document intitulé « Enseignement fondamental », qui sera rendu public cette semaine.
Davantage sûrement que le Gref, l?ancien ministre de l?Éducation sait à quel point il est impossible de tenter de changer le système uniquement « en dialoguant ». Sa réforme qui préconisait la fin du « rat race » n?a jamais eu le soutien de ses camarades du Parti travailliste, alors même que plusieurs pédagogues ? et la presse ? le soutenaient.
Depuis, sur le terrain, dans les écoles, la situation a empiré. Et il faut agir. Tout modèle greffé sur un système qui conjugue avec le CPE contribuera à faire perdurer un crime contre nos enfants et à mettre en péril notre société, notre pays, notre avenir.
De passage à Maurice, justement pour nous conseiller sur les moyens de réussir notre transition économique, l?ancien Premier ministre d?Irlande a manifesté publiquement sa préoccupation quant à notre système éducatif, problématique à tous les niveaux. « Vous avez, je crois, entre 11 et 12 % d?entrées à l?université, chez nous en Irlande, le taux est de 50 % », déclarait Garret Fitzgerald, dans une interview à notre confrère « Le Mauricien ».
Tout le problème est là en fait : avant on pouvait se permettre de caser les nombreux recalés du CPE dans les champs de canne, puis dans les usines textiles alors qu?aujourd?hui on a besoin d?une main-d??uvre autrement plus qualifiée et diversifiée.
Au ministère de l?Éducation, il existe au moins une dizaine de projets de réforme qui ont été enterrés par des gouvernements successifs. Relancer d?autres débats, sans vouloir s?attaquer à l?immobilisme politique, ressemble davantage à un rêve ? confortable et idéaliste. Pour faire cesser le cauchemar quotidien de tant d?élèves, de parents, d?enseignants, tous prisonniers d?un système empoisonné, il faut être prêt à s?attirer les foudres des dirigeants politiques et à bousculer les nombreux « lobbies ». Sinon, on va encore se contenter de débattre, alors que perdure le massacre?
Publicité
Publicité
Les plus récents