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«Marie n?est pas morte de haine»
«Bertrand Lucien Cantat est accusé d?avoir intentionnellement donné la mort à Marie Joséphine Innocente Trintignant.» Le procureur vient de lire la dernière phrase de l?acte d?accusation. Il est 11 heures, mardi 16 mars, au deuxième étage du palais de justice de Vilnius, et tous les regards sont rivés sur le box vitré derrière lequel le chanteur de Noir Désir se tient debout. Le président s?adresse à l?accusé. L?interprète traduit.
«Vous avez compris quels faits vous sont reprochés ? Les reconnaissez-vous ?» «Je reconnais cette culpabilité en partie. J?ai donné quatre gifles mais je ne reconnais pas l?aspect intentionnel.» L?interrogatoire va durer trois heures. Le président Vilmantas Gaidelis a invité Bertrand Cantat à quitter son box et à venir à la barre dans le prétoire, pour mieux l?entendre. Deux gardes l?accompagnent.
«Je vais commencer par vous parler de notre rencontre.» Le chanteur raconte cette soirée de juillet 2002, où après un concert, Marie Trintignant est venue le voir dans sa loge, puis les premiers SMS qu?il a reçus d?elle et auxquels il a répondu. «C?était d?abord des relations par les mots. Une relation qui était platonique mais où il y avait de l?amour. Il y avait une très forte demande de la part de Marie et de ma part aussi.»
Il dit encore ce séjour à Paris, au mois d?octobre, où tous deux se revoient, juste après la naissance de sa petite fille, Alice. «A partir de là, il y avait deux solutions : soit l?amour ne grandissait pas, soit il s?imposait. Et il s?est imposé de manière incroyable, avec une force que je n?avais jamais connue. Il ne pouvait pas se passer deux heures sans que l?on soit ensemble, physiquement, ou au téléphone, ou par textos.»
La voix du président l?interrompt. «Nous voudrions savoir pourquoi vous êtes venu à Vilnius.» «Marie me demandait le plus possible d?être là, et notamment de l?accompagner en Lituanie.» Le président insiste : «C?est vous deux qui avez décidé de venir ?» «C?est elle qui y tenait absolument. J?ai tout fait pour que ce soit possible.» «Pouvez-vous nous dire s?il y avait des conflits entre vous ?» «Aucun. Ça a été un amour extraordinaire.»
Le président le coupe, lui demande de décrire le caractère de «Marie». «Vous savez, on était tellement amoureux que je ne retiens que cela. C?est quelqu?un de fantastique, avec une grande complexité de caractère. Sa vie avait été compliquée, agitée, passionnée.
Elle cherchait l?absolu, absolument. En tout cas, moi, c?est ce qu?elle me demandait.»
«Le tribunal a compris votre relation avec Marie,conclut le président. Racontez-nous ce qui s?est passé ce 26 juillet.» Défilent alors ces heures sur le lieu du tournage qui occupe Marie Trintignant, ces désormais fameux échanges de coups de téléphone ou de SMS avec Kristina pour lui, avec Samuel Benchetrit, son ex-compagnon et réalisateur du film Janis et John, pour elle. Jusqu?à ce bout de phrase, dissimulé à la curiosité du chanteur par la comédienne. «Merci ma petite Janis.» C?était amical, tendre et Marie était très contente de cela et... «et voilà, ça va vous paraître dérisoire». Le président ne cille pas, il questionne encore, il s?approche de ces heures terribles, dans l?appartement loué par le couple dans une résidence hôtelière au centre de Vilnius.
«Marie était dans la salle de bains. Je lui ai demandé de parler, je voulais régler ce problème qu?il y avait entre nous. Marie était tellement étrange. Quand j?ai reposé cette question, elle a explosé. Je ne la reconnaissais pas. Elle a été très méchante, très dure, sur Kristina, sur les enfants, sur ma vie avant elle. Le ton est monté. Je vivais comme une injustice cette agression et cette méchanceté. J?ai rien compris, rien, rien, à son attitude, à son visage. A ce moment-là, on était agrippé, on est tombé, j?ai eu extrêmement mal au dos, et j?avais mal moralement de ce qu?elle venait de me dire et là, je lui ai mis quatre gifles.»
«De quelle main ?» demande le président. «Celle-ci», répond Bertrand Cantat en montrant sa main droite. «Par quelle partie de la main ?» «Celles-ci», dit-il en montrant la paume et le dos. «Et combien ?» «Deux allers-retours.» «Vous êtes catégorique ou approximatif ?» «Je me souviens d?avoir fait cela.» Il fait le geste, dans le silence de la salle, on entend le fouettement de l?air. «Je n?accepte pas de moi-même d?avoir levé cette main. Jamais, jamais, elle n?aurait dû se lever.»
Le président poursuit son interrogatoire, du même ton froid, sur la force des gifles, sur la chute de Marie Trintignant, sur la manière dont elle a été jetée sur le sofa. «Agrippés, on était agrippé. Je l?ai désagrippée, je ne sais pas comment dire. Je voulais que ça s?arrête. Je ne sais pas, je ne sais pas.» «Vous ne pouvez pas être plus précis ?» s?étonne le président. Bertrand Cantat pousse un long soupir. «Je n?y comprenais rien, je ne comprends toujours pas d?ailleurs, je ne comprendrai jamais.»
L?interrogatoire se termine. Bertrand Cantat s?agrippe au pupitre. «Je sais que c?est dérisoire, mais je veux quand même m?adresser à la famille de Marie.»Il se retourne à demi vers les bancs de droite où sont notamment assis Nadine Trintignant, Roman, l?un des fils de Marie, et le père de celui-ci, Richard Kolinka. Nadine Trintignant détourne son visage. «Je veux leur dire tout mon désespoir de cette situation, je sais à quel point ils souffrent, je veux leur dire que je les aime aussi et que ça m?est insupportable de voir leur souffrance. Je sais qu?ils sont dans la haine et je comprends. Il n?y a pas eu de haine. Marie n?est pas morte de ça.»
Il ne parle plus, il crie presque. La voix de son interprète, bouleversée, épouse chacun de ses sanglots. «Je pense aux quatre enfants de Marie jour et nuit depuis huit mois, chaque seconde, et je sais que j?y penserai toujours et je vous le dis même si vous n?êtes pas capables de l?entendre. Ma responsabilité est là. Je sais votre douleur. Je sais que c?est invivable. Mais je veux que vous le sachiez. J?aimais Marie au-delà de tout ce qu?il est possible d?imaginer.»
Le président suspend l?audience une dizaine de minutes. Bertrand Cantat, en larmes, rejoint le box des accusés et disparaît derrière les hautes silhouettes des gardes. Sur la travée de droite, la famille élargie et recomposée des Trintignant se serre autour de Nadine, toute vêtue de noir, le visage plus fermé que jamais. Elle se prépare à parler à son tour, à dénoncer les «mensonges», «la jalousie anormale» de celui qu?elle appelle désormais «Cantat».
Seul Roman, l?aîné des quatre enfants, un bel adolescent aux yeux sombres, s?éloigne un peu du groupe, esquivant comme un jeune chat sauvage les gestes de tendresse de sa grand-mère, de l?amie de celle-ci, ou encore de son avocat, Me Georges Kiejman. Il est debout, le visage tourné vers le box. On ne sait pas ce qu?il voit. On ne sait même pas s?il regarde. On comprend juste qu?il est tout seul.n
Le Monde 2004
distribué par The N. Y. Times Syndicate
«Je sais votre douleur. Je sais que c?est invivable. Mais je veux que vous le sachiez. J?aimais Marie au-delà de tout ce qu?il est possible d?imaginer»
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